V

Après ce triste retour, il vend ce qui lui revient de l'héritage paternel et sollicite une place dans le génie de la marine. M. de Breteuil lui en accorde une à l'Île de France. Mais le ministre oublie de lui en donner le titre officiel; il s'embarque et arrive après des tempêtes. Reçu comme un aventurier à cause de l'oubli de M. de Breteuil, il se retire dans une métairie avec un seul nègre pour serviteur. On l'en dépossède au moment où il allait la récolter; il parcourt l'île entière pour en faire une géographie exacte. Ce voyage, publié à son retour à Paris, eut un certain succès.

Son retour coïncidait avec le commencement de la Révolution française. Elle était alors l'œuvre des philosophes; il se lie avec eux. Dalembert vend le manuscrit du Voyage à l'Île de France. Il y avait beaucoup d'analogie entre le caractère de ces deux hommes. Le même isolement devait les rapprocher; ils se rencontrèrent et se lièrent, s'aimèrent et se brouillèrent fréquemment. Mais ils se réconciliaient autant de fois pendant le séjour de Bernardin de Saint-Pierre à Paris.

VI

Ce fut alors qu'il publia ce poëme de la Providence intitulé les Études de la nature. Un libraire lui prêta 600 francs pour publier ce grand ouvrage. Cela eut un succès vaste, long, sérieux. La religion même sourit à ce livre. Au milieu des attaques qu'elle recevait de toutes parts, il la respecta et la fit aimer. L'exposé des doctrines socialistes et la fureur des révolutions qui allaient éclater ne lui nuisirent pas en cela. On n'y vit que les rêves d'une âme pieuse; on ne lui demanda pas compte des réalités. Le nom de l'auteur fut inscrit au rang des sages qui adoptaient la maxime du philosophe le Vicaire savoyard, de J. J. Rousseau. Les mères de famille chrétiennes le firent lire à leurs fils; il fut le pressentiment du petit livre que Bernardin de Saint-Pierre couvait dans son cœur et qui fit enfin éclater son nom: nous voulons parler de Paul et Virginie. Ce poëme suprême et tout philosophique était porté, à son insu, dans le cœur de Bernardin de Saint-Pierre de mer en mer et de climat en climat: le Poëme de la nature.