VIII
Chardin arrive à Tauris, ville la plus commerçante de l'empire; il y passe quelques jours, au couvent des capucins. Le gouverneur, fils d'un des premiers seigneurs de la cour, le reçoit à sa maison de campagne. La ville compte un million d'habitants. Enfin il continue son voyage et arrive à Ispahan.
Le roi Abbas II étant mort en son absence, toutes ses espérances de fortune étaient mortes avec lui, la cour avait changé de goût. Le roi actuel méprisait les parures et les bijoux.
J'employai le jour de mon arrivée à Ispahan, et le jour suivant, à recevoir les visites de tous les Européens du lieu, de plusieurs Persans et Arméniens avec qui j'avais fait amitié à mon premier voyage, et à prendre connaissance sur mes affaires. La cour était fort changée de ce que je l'avais vue à mon premier voyage, et dans une grande confusion. Presque tous les grands du temps du feu roi étaient ou morts ou disgraciés. La faveur se trouvait dans les mains de certains jeunes seigneurs, sans générosité et sans mérite. Le premier ministre, nommé Cheik-Ali-Kan, était depuis quatorze mois dans la disgrâce. Trois des premiers officiers de la couronne faisaient sa charge. Le pis pour moi était qu'on parlait de la lui rendre et de le rétablir, parce qu'étant, d'un côté, fort ennemi des chrétiens et des Européens, et qu'étant, d'un autre, inaccessible aux recommandations et aux présents, ayant toujours fait paraître durant son emploi qu'il n'avait rien plus à cœur que de grossir le trésor de son maître, je devais craindre qu'il ne l'empêchât d'acheter les pierreries que j'avais apportées par l'ordre exprès du feu roi son père, et sur les dessins qu'il m'en avait donnés de sa propre main. Cette considération me fit résoudre à faire incessamment savoir au roi mon retour. Ma peine était au choix d'un introducteur auprès du nazir, qui est le grand et suprême intendant de la maison du roi, de son bien, de ses affaires et de tous ceux qui y sont employés: je veux dire, qui je prendrais pour me donner les premières entrées. On me conseilla le Zerguer-Bachy, ou chef des joailliers et des orfèvres de Perse. D'autres me proposaient Mirza-Thaer, contrôleur général de la maison du roi. J'eusse mieux fait de me fier à la conduite du premier; je le reconnus ainsi dans la suite; mais, parce que je connaissais de longue main ce contrôleur général, ce fut à lui à qui je résolus de me remettre.
Le 26, le supérieur des capucins prit la peine de l'aller voir de ma part. Je le suppliai de lui dire qu'une indisposition m'empêchait de l'aller saluer; mais que les bontés qu'il avait eues pour moi, il y avait six ans, me faisaient prendre la liberté de m'adresser à lui pour me produire au nazir ou surintendant, sûr que j'étais de n'y pouvoir aller par un meilleur canal; que je le suppliais très-humblement de représenter à ce ministre l'ordre que j'avais eu du feu roi, d'aller en mon pays faire faire de riches ouvrages de pierreries et de les apporter moi-même, ce que j'avais fait d'une manière à oser me persuader qu'il n'était pas possible de faire mieux. J'ajoutai à cela de grandes promesses de récompense, comme je savais qu'il fallait faire. La réponse que j'eus de ce seigneur fut que «j'étais le bienvenu; que je pouvais compter sur lui, et qu'il remplirait tout de son mieux l'attente que j'avais en ses bons offices; mais que je devais faire compte que le roi avait peu d'amour pour la pierrerie; que la cour était extrêmement dénuée d'argent, et que, pour mon malheur, le premier ministre, homme si contraire à ces sortes de dépenses et si dégagé de tout intérêt, rentrait en grâce; qu'il me faisait dire cela non pour me décourager, mais afin de me disposer à donner à bon marché, à faire bien des présents, à prendre bien de la peine et à avoir beaucoup de patience; qu'au reste, il ferait savoir ma venue au nazir de la meilleure manière qu'il pourrait, et que j'espérasse en la clémence de Dieu.» Les Persans finissent toujours leurs délibérations par ces mots, comme pour dire que Dieu donnera les ouvertures aux affaires qu'on est en peine de faire réussir.
En même temps, j'appris une nouvelle qui confirmait ces avis. C'est que le jour précédent, le roi s'étant enivré, comme il avait de coutume de faire presque tous les jours depuis plusieurs années, il se mit en fureur contre un joueur de luth, qui, à son gré, n'en jouait pas bien, et commanda à Nesr-Ali-Bec, son favori, fils du gouverneur d'Irivan, de lui couper les mains. Le prince, en prononçant cette sentence, se jeta sur une pile de carreaux pour dormir. Le favori, qui n'était pas si ivre, ne reconnaissant nul crime dans le condamné, crut que le roi n'y en avait point trouvé non plus, et que ce cruel ordre était une pure fougue d'ivresse. Ainsi, il se contenta de réprimander sévèrement le joueur de luth de ce qu'il ne s'étudiait pas mieux à plaire à son maître. Le roi s'éveilla au bout d'une heure, et voyant ce musicien toucher du luth comme auparavant, il se souvint de l'ordre qu'il avait donné à son favori contre lui, et s'étant fort emporté contre ce jeune seigneur, il commanda au grand maître de leur couper à tous deux les mains et les pieds. Le grand maître se jeta aux pieds du roi pour avoir la grâce du favori. Le roi, extrêmement indigné et tout furieux, cria aux eunuques et aux gardes d'exécuter sa sentence sur tous les trois. Cheik-Ali-Kan, ce grand vizir hors de charge, se trouva là pour le bonheur de ces malheureux. Il se jeta aux pieds du roi, en les embrassant, et le supplia de leur faire grâce. Le roi, s'arrêtant un peu, lui dit: «Tu es bien téméraire d'espérer que je t'accorde ce que tu me demandes, moi qui ne saurais obtenir de toi que tu reprennes la charge de premier ministre.—Sire, répondit le suppliant, je suis votre esclave; je ferai toujours ce que Votre Majesté me commandera.» Le roi s'apaisa là-dessus, fit grâce à tous ces condamnés, et le lendemain matin envoya à Cheik-Ali-Kan un calaat (khala'at). On appelle ainsi les habits que le roi donne par honneur. Il lui envoya, outre l'habit, un cheval avec la selle et le harnais d'or, chargé de pierreries, une épée et un poignard de même, avec l'écritoire, les patentes et les autres marques de la charge de premier ministre.
Ce seigneur avait été, comme je l'ai dit, quatorze mois dans la disgrâce, et, durant ce temps-là, il n'y avait point eu de premier ministre, chose dont on n'avait point d'exemple en Perse. Trois des principaux officiers de la couronne faisaient sa charge. Il allait de temps en temps à la cour, le roi ne l'ayant ni exilé, ni chassé de sa présence. La cause de sa disgrâce était qu'il ne voulait point boire de vin, s'en excusant toujours sur sa vieillesse, sur la dignité de premier ministre, sur le nom de Cheik qu'il porte, lequel revient à celui de Kéat, et marque un homme consacré à une étroite observance de la religion, et enfin sur le pèlerinage qu'il avait fait à la Mecque, qui l'engageait à vivre plus purement. Le roi, le voyant seul ferme à ne vouloir point boire de vin, le maltraitait souvent de paroles; il lui donna même une fois quelques coups pour cela. Il lui faisait jeter des pleines tasses de vin au visage, sur la tête et sur les habits, et lui faisait dans l'ivresse mille indignités de cette nature. Mais, hors de là, il le considérait infiniment pour le parfait dévouement qu'il avait aux intérêts de l'État, pour sa vertu et ses grandes qualités. En effet, c'est un ministre fort sage, tout plein d'esprit et fort intègre. Sa religion est coupable, plus que son naturel, des duretés qu'il a pour les chrétiens. C'est elle qu'il faut accuser des rigueurs avec lesquelles on les maltraite; sans les emportements de zèle aveugle qu'elle lui inspire, les chrétiens auraient sujet, comme les mahométans, de bénir son ministère. Il est vrai que ceux-ci même ne le bénissent pas, car il empêche le roi de faire des prodigalités et de dissiper ses trésors comme ses devanciers; ce qui ne plaît guère à la cour, qui est pauvre d'ordinaire quand le roi n'est pas libéral. Ce ministre était âgé de cinquante-cinq ans. Sa taille était bien prise et fort belle, et son visage aussi. Il avait la physionomie la plus avantageuse du monde. Un calme perpétuel et une douceur engageante régnaient dans ses yeux et sur son visage; et, bien loin d'y apercevoir aucune de ces marques d'un esprit occupé, qui couvrent celui de la plupart des grands ministres, on y voyait briller toutes celles d'un esprit débarrassé, tranquille et qui se possède parfaitement, de manière qu'à le regarder sans le connaître, on ne se serait douté ni de son rang ni de ses occupations.
Le 16, sur les huit heures du matin, on vit la place Royale arrosée de bout en bout et ornée comme je vais le dire. À côté de la grande entrée du palais royal, à vingt pas de distance, il y avait douze chevaux des plus beaux de l'écurie du roi, six de chaque côté, couverts de harnais les plus superbes et magnifiques qu'on puisse voir au monde. Quatre harnais étaient d'émeraudes, deux de rubis, deux de pierres de couleurs mêlées avec des diamants, deux autres étaient d'or émaillé et deux autres de fin or lisse. Outre le harnais qui était de cette richesse, la selle, c'est-à-dire le devant et le derrière, le pommeau et les étriers, étaient couverts de pierreries assorties au harnais. Ces chevaux avaient de grandes housses pendant fort bas, les unes en broderies d'or et de perles relevées, les autres de brocart d'or très-fin et très-épais, entourées de houppes et de pommettes d'or parsemées de perles. Les chevaux étaient attachés aux pieds et à la tête avec de grosses tresses de soie et d'or à des clous d'or fin. Ces clous sont longs de quinze pouces environ et gros à proportion, ayant un gros anneau à la tête, par où l'on passe le licou ou les entraves. On ne peut, en vérité, rien voir de plus superbe ni de plus royal que cet équipage, à quoi il faut joindre douze couvertures de velours d'or frisé, qui servent à couvrir les chevaux de haut en bas, lesquelles étaient en parade sur le balustre qui règne le long de la face du palais royal. On n'en peut voir de plus belle, soit qu'on considère la richesse de l'étoffe, soit qu'on regarde l'artifice et la finesse du travail.
Entre les chevaux et le balustre, on voyait quatre fontaines hautes de trois pieds et grosses à proportion, tout comme celles dont on se sert à Paris à garder l'eau dans les maisons. Deux étaient d'or, posées sur des trépieds, aussi d'or massif; deux autres étaient d'argent, posées sur des trépieds de même métal. Tout contre, il y avait deux grands seaux et deux gros maillets, des plus gros qu'on puisse voir, tout cela aussi d'or massif jusqu'au manche. On abreuve les chevaux dans ces seaux, et les maillets sont pour ficher en terre les clous auxquels on les attache. À trente pas des chevaux, il y avait des bêtes farouches dressées à combattre contre de jeunes taureaux: deux lions, un tigre et un léopard, attachés, et chacun étendu sur un grand tapis d'écarlate, la tête tournée vers le palais. Sur les bords des tapis, il y avait deux maillets d'or et deux bassins, aussi d'or, du diamètre des plus grandes cuvettes rondes. C'est pour donner à manger à ces belles bêtes lorsqu'on les fait paraître en public. Il faut remarquer que toute la vaisselle d'or qui est chez le roi est de ducat, comme je l'ai éprouvé. Vis-à-vis du grand portail, il y avait deux carrosses à l'indienne, fort jolis, attelés de bœufs, à la façon de ce pays-là, dont les cochers, aussi Indiens, étaient vêtus à la mode de leur pays. Au côté droit, il y avait deux gazelles (c'est une espèce de biches, de poil tout blanc, avec des cornes droites comme une flèche et fort longues); et, au côté gauche, étaient deux grands éléphants couverts de housses de brocart d'or, et chargés d'anneaux aux dents et de chaînes et d'anneaux d'argent aux pieds, et un rhinocéros. Ces animaux étaient l'un près de l'autre, sans aversion et sans peine, quoique les naturalistes disent, au contraire, que l'éléphant et le rhinocéros ont une invincible antipathie qui les tient perpétuellement en guerre. Aux deux bouts de la place, on promenait en laisse les taureaux et les béliers dressés au combat; et il y avait là aussi des troupes de gladiateurs, de lutteurs et d'escrimeurs, tout prêts à en venir aux mains au premier signal qui leur en serait donné. Enfin, il y avait, en huit ou dix endroits de la place, des brigades des gardes du roi rangés sous les armes.
La salle préparée pour donner l'audience était ce beau et spacieux salon bâti sur le grand portail du palais, qui est le plus beau salon de cette sorte que j'aie vu au monde. Il est si haut élevé, qu'en regardant en bas dans la place, les hommes ne paraissent pas hauts de deux pieds, et regardant, au contraire, de la place dans le salon, on ne saurait reconnaître les gens. Le roi y étant entré sur les neuf heures, et toute la cour, au nombre de plus de trois cents personnes, on vit entrer dans la place, par le coin oriental, l'ambassadeur des Lesqui: c'est une nation tributaire de la Perse, qui habite un pays de montagnes, aux confins du royaume, vers la Moscovie, proche de la mer Caspienne. L'ambassadeur était un jeune seigneur fort beau et fort bien couvert. Il n'avait que deux cavaliers à sa suite et quatre valets de pied qui marchaient autour de lui. Un aide des cérémonies le conduisait. Il le fit descendre de cheval à cent pas environ du grand portail et le mena fort vite au salon où était le roi. Le capitaine de la porte, qu'on appelle Ichic-Agasi-Bachi, le prit là, et le conduisit au baiser des pieds du roi. On appelle ainsi le salut que lui font ses sujets et les étrangers qui ont l'honneur de l'approcher, de quelque qualité qu'ils soient. Pabous est le terme persan qui signifie baiser les pieds. On l'appelle aussi zemin bous, c'est-à-dire baiser la terre, où ravi zemin, c'est-à-dire le visage en terre. Ce salut se fait en cette sorte. On mène l'ambassadeur à quatre pas du roi, vis-à-vis de lui, où on l'arrête; on le met à genoux, et on lui fait faire trois fois un prosternement du corps et de la tête en terre, si bas que le front y touche. L'ambassadeur se relève après, et délivre la lettre qu'il a pour le roi au capitaine de la porte, qui la met dans les mains du premier ministre, lequel la donne au roi, et le roi la met à son côté droit sans la regarder. On mène ensuite l'ambassadeur à la place qui lui est destinée.
Celui de Moscovie parut un quart d'heure après. Il entra du même côté, amené sur les chevaux du roi par l'introducteur des ambassadeurs; car cet ambassadeur moscovite était un si grand misérable, qu'il n'entretenait pas un cheval. L'introducteur mit pied à terre à cent cinquante pas du palais, et dit à l'ambassadeur de descendre aussi de cheval. Je ne sais si le Moscovite avait été informé que l'ambassadeur des Lesqui n'était descendu de cheval que beaucoup plus proche de l'entrée, ou que, par grandeur et pour l'honneur de son maître, il voulût passer et aller plus avant, tant il y a qu'il fit résistance, et, donnant des talons à son cheval, il le fit avancer trois ou quatre pas, malgré l'opposition des valets de pied de l'introducteur, qui avaient mis la main à la bride de son cheval pour le retenir. On l'arrêta alors tout à fait; et, comme il faisait encore résistance et voulait avancer, les valets de pied donnèrent de leurs bâtons sur le nez du cheval pour le faire reculer, et l'ambassadeur fut forcé de descendre. Il mit donc pied à terre avec deux de ses gens, qui le suivaient à cheval, savoir: son interprète et son intendant. Les autres domestiques, au nombre de neuf ou dix, allaient à pied, en assez pauvre équipage pour une telle décoration. L'ambassadeur était vêtu d'une robe de satin jaune et, par-dessus, d'une grande veste de velours rouge fourrée de martre qui pendait jusqu'à terre. Il avait un bonnet aussi de martre, couvert de velours cramoisi, fort haut, brodé de petites perles sur le devant, avec deux tresses de perles qui tombaient du derrière sur le dos, jusqu'à la ceinture. C'était un vieillard tout blanc, de bonne mine et fort vénérable. Son interprète marchait à sa gauche, portant la lettre du grand-duc dans un sac de velours cacheté. On le conduisit au baiser des pieds du roi, comme on avait fait à l'ambassadeur des Lesqui, et on le plaça vis-à-vis de lui, à la gauche.
L'envoyé de Basra vint ensuite. On le fit descendre à l'entrée de la place Royale, et on le mena dans le même ordre à l'audience du roi. Basra (Bassorah), que les Européens appellent aussi Balsura, est cette ville célèbre au fond du golfe de Perse, à l'endroit où le Tigre et l'Euphrate se rendent dans la mer.
Les présents de ces ambassadeurs étaient cependant au bout de la place, près de la mosquée royale. C'est toujours là qu'en est l'entrepôt, et d'où on les fait marcher, lorsque le roi donne audience dans ce salon sur la place Royale. Les dévots disent qu'en faisant venir les présents du côté de l'orient et de devant la mosquée, on veut témoigner que Dieu est la source et le donateur de tous les biens temporels, tellement que tout ce que les hommes reçoivent de bien est un présent de Dieu. On fit passer ces présents un quart d'heure après que les ambassadeurs eurent pris séance.
Ceux de l'ambassadeur de Moscovie passèrent les premiers, portés par soixante-quatorze hommes, consistant en ce qui suit: une grande lanterne de cristal, peinte; neuf petits miroirs de cristal, peints sur les bords; cinquante martres zibelines; vingt-six aunes de drap rouge et vert; vingt bouteilles d'eau-de-vie de Moscovie.
Le présent de l'ambassadeur des Lesqui consistait en cinq beaux jeunes garçons, vêtus de brocart, en une chemise de maille et en une armure de cavalier complète.
Celui de l'envoyé de Basra était une autruche, un jeune lion et trois beaux chevaux arabes.
Il pensa arriver alors une plaisante bévue: c'est que les gens qui avaient été chargés le jour précédent du présent de l'envoyé de la Compagnie française, comme on a dit, n'ayant pas su que l'audience de cet envoyé avait été remise à une autre fois, l'avaient apporté dans la place et s'étaient mis à la suite des autres. Le receveur des présents, s'apercevant de cette lourde méprise, fit charger ces porteurs de coups de bâton, en leur commandant de reporter le tout jusqu'à la huitaine.
Dès que les présents eurent passé, les tambours, les trompettes et plusieurs autres instruments commencèrent à jouer. C'était le signal pour les jeux et pour les combats, et, au même instant, les lutteurs, les gladiateurs et les escrimeurs se prirent ensemble. Les geôliers des bêtes féroces les lâchèrent sur de jeunes taureaux qu'on tenait assez proche, et les gens qui gouvernent les boucs et les taureaux dressés à s'entre-battre les mirent aux prises. C'est un carnage plutôt qu'un combat que ce que les bêtes féroces font avec les taureaux. Voici comment: Deux hommes tiennent la bête féroce par la laisse, à l'endroit du cou. Le taureau, dès qu'il l'aperçoit venir, se jette à la fuite; la bête le poursuit, et si vite, qu'en trois ou quatre sauts elle l'attache et l'accule. Les geôliers qui ont ces bêtes en garde se jettent alors sur le taureau, lui abattent la tête à coups de hache et donnent son sang à la bête. La raison pour laquelle on ne laisse pas la bête et le taureau se battre jusqu'à la mort, et qu'on se rue ainsi sur le taureau, c'est que le lion étant l'hiéroglyphe des rois de Perse, les astrologues et les devins disent qu'il serait de mauvais augure que le lion qu'on lance sur le taureau n'en fût pas entièrement le vainqueur, peu après l'avoir attaqué. Le spectacle de ces diverses sortes de combats dura jusqu'à onze heures. Ceux qui suivirent étaient plus divertissants et plus naturels. Le premier fut de trois cents cavaliers environ, qui parurent des quatre côtés de la place, fort bien montés, et vêtus aussi richement et aussi galamment qu'il se puisse. C'étaient, la plupart, de jeunes seigneurs de la cour, qui avaient tous plusieurs chevaux de main. Ils s'exercèrent une heure au mail à cheval. On se partage, pour cet exercice, en deux troupes égales. On jette plusieurs boules au milieu de la place, et on donne un mail à chacun. Pour gagner, il faut faire passer les boules entre les piliers opposés qui sont aux bouts de la place et qui servent de passe. Cela n'est pas fort aisé, parce que la bande ennemie arrête les boules et les chasse à l'autre bout. On se moque de ceux qui la frappent au pas du cheval, ou le cheval étant arrêté. Le jeu veut qu'on ne la frappe qu'au galop, et les bons joueurs sont ceux qui, en courant à toute bride, savent renvoyer d'un coup sec une balle qui vient à eux.
Le second spectacle fut des lanceurs de javelots. On l'appelle girid-bas, c'est-à-dire le jeu du dard, et voici comme on s'y exerce: Douze ou quinze cavaliers se détachent de la troupe et, serrés en un peloton, vont à toute bride, le dard à la main, se présenter pour combattre. Une pareille troupe qui se détache les vient rencontrer; ils se lancent le dard l'un à l'autre, et puis se rendent à leur gros, d'où il se fait un autre pareil détachement, et ainsi de suite tant que le jeu dure. Parmi cette belle noblesse, il y avait une quinzaine de jeunes Abyssins, de dix-huit à vingt ans, qui excellaient en adresse à lancer le dard ou le javelot, en dextérité à manier leurs chevaux, et en vitesse à la course. Ils ne mettaient jamais pied à terre pour ramasser des dards sur la lice, ni n'arrêtaient leurs chevaux pour cela; mais, en pleine course, ils se jetaient sur le côté du cheval et ramassaient des dards avec une dextérité et une bonne grâce qui charmaient tout le monde.
Tous ces exercices, qui sont les carrousels des Persans, finirent à une heure après midi, après le congé donné aux ambassadeurs. Le roi ne leur dit point une parole, et ne les regarda seulement pas. Il passa le temps à voir les jeux, les combats et les exercices qui se faisaient dans la place, à entendre la symphonie qu'il y avait dans le salon, composée des meilleures voix et des plus excellents joueurs d'instruments qui soient à ses gages, à discourir avec les grands de son État, qui étaient dans l'assemblée, et à boire et manger. Dès que les ambassadeurs furent entrés, on servit devant tout le monde une collation de fruits verts et secs, et de confitures sèches et liquides de toute sorte. Ces collations sont servies ordinairement dans des bassins plus grands que ceux dont on se sert dans nos pays, faits de bois laqué et peint fort délicatement, contenant vingt-cinq ou trente assiettes de porcelaine. On sert de ces bassins devant chaque personne, et quelquefois deux ou trois, selon l'honneur que l'on lui veut faire. Au bout du salon, vis-à-vis de l'entrée, il y avait un buffet garni, d'une part, de cinquante grand flacons d'or de diverses sortes de vins; quelques-uns de ces flacons émaillés, les autres couverts de pierreries et quelques-uns de perles; et de l'autre, de soixante à quatre-vingts coupes, et de plusieurs soucoupes de même sorte. Il y a de ces coupes qui tiennent jusqu'à trois chopines; elles sont larges et épatées, montées sur un pied haut de deux doigts seulement. On ne peut voir en lieu du monde rien de plus pompeux, de plus riche et de plus brillant. Les ambassadeurs ne burent point de vin; on servit seulement à celui de Moscovie de l'eau-de-vie de son pays. Je m'étonnai qu'on ne donnât point de vin à cet ambassadeur, puisque le roi en buvait à longs traits, et la plupart des grands. J'en demandai le sujet à un seigneur qui était là présent. «C'est par grandeur, me répondit-il, et pour garder davantage le respect de la majesté royale; et puis, ajouta-t-il en riant, on se souvient de ce qu'un de ses compatriotes fit à une célèbre audience qu'il eut du feu roi.» Je demandai aussitôt ce que c'était. Il me répondit que l'an 64, deux ambassadeurs extraordinaires de Moscovie étant à l'audience du roi, ils burent si fort qu'ils s'enivrèrent jusqu'à perdre la connaissance.
À midi, on servit le dîner. Chaque invité n'eut qu'un bassin, mais d'une grandeur au-dessus de tous ceux dont on se sert dans nos pays. Il y a dans ces grands plats du pilo de cinq ou six sortes, au chapon, à l'agneau, aux poulets, aux œufs farcis avec de la viande, aux herbes, au poisson salé, et, par-dessus, du rôti de plusieurs façons en quantité. Quinze hommes, sans exagération, épuiseraient sur un tel plat la plus ardente faim. Le plat qu'on servit devant le roi fut apporté et posé devant lui sur une civière d'or. On servait avec chaque plat une grande écuelle de sorbet, une assiette de salade et de deux sortes de pain. Le roi se retira sans dire un mot aux ambassadeurs et sans tourner seulement la tête de leur côté. Celui des Lesqui sortit le premier, et trouva ses chevaux au même lieu où il avait mis le pied à terre. L'ambassadeur de Moscovie le suivait de si près qu'il le vit monter à cheval; il prétendit qu'on lui amenât son cheval au même endroit. L'introducteur des ambassadeurs, qui le reconduisait, lui dit qu'il avait ordre de le faire monter à cheval à la même place où il était descendu, et que la coutume était d'en user ainsi. Le Moscovite allégua l'exemple du Lesqui et protesta de se ressentir de l'affront qu'on lui faisait. Il menaça, il tempêta durant un quart d'heure, frappant des pieds et retroussant son bonnet avec un étrange emportement; mais, après tout, il fut contraint d'avancer à pied et d'aller prendre ses chevaux au lieu où il les avait laissés. Voilà comment les Persans en usent pour faire honneur à leur religion, et les égards qu'ils ont pour ceux qui la professent. Ils avaient sacrifié à un Moscovite, qui paraissait n'être qu'un simple marchand et n'avoir d'autres intérêts en Perse que ceux de son petit commerce particulier, les envoyés des compagnies de France et d'Angleterre, et cela sur des vues de politique que l'on a remarquées; ils sacrifièrent par un semblable égard, le rang du Moscovite à l'envoyé des Lesqui, qui sont leurs tributaires, des montagnards à demi sauvages. Ils ménagèrent pourtant les honneurs entre ces envoyés, faisant mener l'ambassadeur de Moscovie par l'introducteur des ambassadeurs, et l'autre par un aide de ces cérémonies seulement, et faisant passer les présents du Moscovite les premiers. Mais il est facile de voir que, dans ce partage d'honneurs, le Lesqui avait les plus essentiels; car il fut mis à la droite du roi, et quand l'ambassadeur de Moscovie voulut s'en plaindre, on lui répondit qu'on avait donné la droite au Lesqui, parce qu'il était venu le premier. À dire le vrai, c'était parce qu'il était mahométan.