X
Après avoir émerveillé et ébloui l'imagination de ses lecteurs par ce panorama de puissance et de richesse du royaume dont on lui découvre les entrailles, Chardin passe à la religion, à la politique, aux mœurs, et nous introduit dans la vie publique et dans la vie privée de ce peuple. Ni Montesquieu qui ricane, ni Chateaubriand qui déclame n'ont compris l'Orient, parce qu'ils ont voyagé d'imagination seulement, et qu'au lieu de voir et de raconter, ils ont imaginé d'éloquentes caricatures. Ces grands écrivains ont été de mauvais voyageurs; ils ont pensé à faire admirer leur esprit et leur style. Leur glace ne réfléchissait rien, parce qu'elle était pleine d'eux-mêmes. Chacun écrivait en l'honneur de son système, rien par amour de la vérité; cela ressemblait à certains voyageurs modernes, pleins de mérite d'ailleurs, mais plus pleins encore d'illusions, qui, pour honorer la démocratie, nous peignaient les États-Unis de l'Amérique comme des lieux saints, et les bazars cosmopolites de New-York comme des sanctuaires de patriarches de la vertu.
Rien de cela n'était vrai. Chardin seul est admirable parce qu'il est sincère, et intéressant parce qu'il est vrai; c'est le voyageur par excellence, parce qu'il n'a d'autre système que la vérité.
Voyons ce qu'il écrit de la politique et des mœurs de l'Orient.
Lamartine.
(FIN DU CXLIIe ENTRETIEN)
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CXLIIIe ENTRETIEN
LITTÉRATURE COSMOPOLITE
LES VOYAGEURS
VOYAGES EN PERSE ET EN ORIENT
Par le chevalier CHARDIN
(SUITE)
I
Après que ce voyageur parfait a puissamment éveillé et satisfait la curiosité de l'Europe sur ces merveilleuses terres des califes, des contes et des Mille et une Nuits, il passe à la religion, à l'histoire et aux mœurs. La religion, étudiée par lui dans ses détails, est un code complet de l'islamisme persan et du schisme qui le distingue du mahométisme orthodoxe des Turcs. Un volume entier n'y suffit pas. C'est plutôt un livre de théologie à l'usage des mahométans que des chrétiens. Mais, à cette époque, c'était moins connu qu'aujourd'hui des Européens, et on lui pardonne cette longueur sur un schisme qu'on connaissait mal de son temps.
Mais, revenant sur son sujet, il fait une description détaillée d'Ispahan, capitale de la Perse, qu'il habita cinq ans; il donne pour cela la parole à tous les quartiers et à tous les monuments de cette grande ville, racontant leur histoire anecdotique comme s'ils vivaient et parlaient encore. Aucune ville ne fut aussi complétement décrite que celle-là. Son histoire est l'histoire de ses habitants; nous allons en citer les plus remarquables passages. On pourrait après cela se promener dans Ispahan, comme dans Paris ou Londres.