XIV
En perdant Aimé Martin et sa femme, je perdis ces amis de toutes les heures qui occupent, vivants ou morts, une place considérable dans l'existence; c'étaient deux amours dans le même cœur; qui aimait l'un aimait l'autre. Je ne puis pas plus les séparer dans mon souvenir de tous les jours que Paul ne put se séparer de Virginie, même au tombeau; que Dieu nous réunisse sous les lataniers où l'on s'aime éternellement.
XV
Voilà l'histoire vraie de Bernardin de Saint-Pierre. Il croyait en Dieu au temps où l'on n'y croyait guère. Aimé Martin, qui y croyait comme toute eau croit à sa source, rapporte ainsi le martyre d'amour-propre que Bernardin eut à subir, en 1798, pour confesser sa croyance devant ses premiers collègues de l'Institut. Voici un passage de ses manuscrits où il raconte avec une âme brisée le fanatisme d'impiété qui l'accueillit à l'Institut la première fois qu'il y prononça le nom de Dieu. Il venait de lire sa profession de foi de déisme providentiel. Les murs faillirent s'écrouler.
«Que je me trouvai à plaindre! disait-il; mon sort était d'autant plus triste, que c'était des collègues dont je devais espérer le plus de support que j'éprouvais le plus de traverses. Comme les plus accrédités d'entre eux n'avaient pas rougi de se déclarer publiquement athées, je me suis trouvé dans la nécessité de combattre leur système destructeur de toute morale et de toute société. De leur côté, ils ont toujours empêché qu'on n'insérât aucun de mes rapports dans les Mémoires de l'Institut. Le nom de Dieu, dans tout ouvrage qui concourait à ses prix, était pour eux un signe de réprobation. Enfin l'athéisme, accroissant son audace par ses succès, faisait des prosélytes jusque parmi les gens de bien, effrayés de leur ruine future, et bannissait de toutes les grandes places de l'État ceux des académiciens qui osaient croire publiquement en Dieu.»
Ici commence une des scènes les plus scandaleuses de la révolution. Que ne nous est-il permis de nous arrêter? Pourquoi sommes-nous entré dans cette fatale carrière, et ne devions-nous pas prévoir tout ce qu'il pouvait nous en coûter pour achever de la parcourir? Mais le choix du silence ne nous est pas laissé; et lors même qu'il nous serait permis d'arracher cette page de notre livre, nous ne pourrions l'effacer de notre histoire.
On était alors en 1798. Bernardin de Saint-Pierre avait été chargé, par la classe de morale, de faire un rapport sur les mémoires qui avaient concouru pour le prix. Il s'agissait de résoudre cette question: «Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple?» Tous les concurrents l'avaient traitée dans l'esprit de leurs juges. Effrayé d'une perversité qu'il ne pouvait croire sincère, l'auteur des Études voulut ramener le siècle à des idées plus justes et plus consolantes, et il termina son rapport par un de ces morceaux d'inspiration[4] où son âme répandait les douces lumières de l'Évangile. Au jour désigné, il se rend à l'Institut pour y faire approuver son travail. La plupart de ses collègues étaient assemblés autour d'un ministre qui avait à sa solde des écrivains mercenaires chargés de retrancher des poëtes latins tout ce qui concernait la Divinité, afin de les rendre classiques pour les écoles républicaines. C'est en présence de cet auditoire que Bernardin de Saint-Pierre commença la lecture de son rapport. L'analyse des mémoires fut écoutée assez tranquillement; mais, aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses principes religieux, un cri de fureur s'éleva de toutes les parties de la salle. Les uns le persiflaient, en lui demandant où il avait vu Dieu, et quelle figure il avait; les autres s'indignaient de sa crédulité; les plus calmes lui adressaient des paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux insultes: on outrageait sa vieillesse; on le traitait d'homme faible et superstitieux; on menaçait de le chasser d'une assemblée dont il se rendait indigne, et l'on poussa la démence jusqu'à l'appeler en duel, afin de lui prouver, l'épée à la main, qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au milieu du tumulte, il cherchait à placer un mot: on refusait de l'entendre, et l'idéologue Cabanis (c'est le seul que nous nommerons), emporté par la colère, s'écria: «Je jure qu'il n'y a pas de Dieu! et je demande que son nom ne soit jamais prononcé dans cette enceinte!» Bernardin de Saint-Pierre n'en veut pas entendre davantage; il cesse de défendre son rapport, et se tournant vers ce nouvel adversaire, il lui dit froidement: «Votre maître Mirabeau eût rougi des paroles que vous venez de prononcer.» À ces mots il se retire sans attendre de réponse, et l'assemblée continue de délibérer, non s'il y a un Dieu, mais si elle permettra de prononcer son nom.
Cependant M. de Saint-Pierre était entré dans la bibliothèque. Épouvanté d'une scène sans exemple dans l'histoire des sociétés humaines, il se persuade qu'il doit tenter un dernier effort, et se hâte d'écrire quelques pensées qui doivent porter la conviction dans l'âme de ses auditeurs. Cette espèce de mémoire fut fait d'inspiration; il n'y a que peu de mots d'effacés dans le brouillon, qui est sous nos yeux, et que l'auteur ne recopia jamais. C'est un mélange touchant de douceur et d'énergie, et un modèle de la plus haute éloquence. Il prie, il console, il cherche à ramener à lui; voilà toute sa réponse aux insultes dont on l'accable. Il ne veut pas se faire à lui-même l'injure de prouver un Dieu; il dédaigne d'en appeler au spectacle de la nature: ce spectacle ne serait pas aperçu de ses adversaires, flétris par l'aspect de la société; mais il espère les faire rougir de leur égarement, en les ramenant aux lois fugitives de cette époque. Il oppose à l'athéisme réfléchi de ses collègues l'assentiment involontaire des représentants du peuple, de ces hommes couverts de crimes, qui n'osèrent pas nier le Dieu vengeur qui les attendait. Il pousse enfin ce terrible argument jusqu'à invoquer ce nom que nul être ne prononce sans effroi, Robespierre, au-dessous duquel la classe de morale aspirait à descendre. Ainsi parlait le juste! et Dieu permit que ces lignes, inspirées par l'amour du genre humain, fussent au-dessus de tout ce que l'auteur de tant d'ouvrages éloquents avait écrit jusqu'alors, afin que, dans sa plus belle page, la postérité pût lire sa plus belle action.
M. de Saint-Pierre rentre alors dans la salle des séances. Ses collègues, encore assis autour de la table verte, s'étonnent de le revoir; mais il reprend sa place malgré leurs clameurs, et demande à être entendu. Heureux d'obtenir un moment de silence, il rappelle tout son courage, et dit:
«Après avoir porté votre jugement sur les mémoires qui ont concouru pour le prix de morale, vous examinerez sans doute la fin de mon rapport, qui a excité de si étranges réclamations. On vous a proposé de ne jamais prononcer le nom de Dieu à l'Institut. Je ne vous rappellerai point ce qu'on vous a dit personnellement d'injurieux à cette occasion; je ne désire ici que de rapprocher tous les esprits de leur intérêt commun; mais, en qualité de rapporteur de votre commission, de membre de votre section de morale, et de citoyen, je suis obligé de vous dire que dans un rapport public sur les institutions qui peuvent fonder la morale d'un peuple, il y va de votre devoir de manifester le principe d'où dérive toute morale privée ou publique. Je ne vous citerai point à ce sujet le consentement universel des nations, l'autorité des hommes de génie dans tous les temps, et notamment celle des législateurs. Je ne vous dirai point qu'il faut nécessairement une cause ordonnatrice et intelligente à tant de créatures organisées et intelligentes qui ne se sont rien donné. Si je voulais vous prouver l'existence de l'Auteur de la nature, je me croirais aussi insensé que si je voulais vous démontrer en plein midi l'existence du soleil. Il s'agit seulement de décider si, pour quelques ménagements particuliers, vous rejetterez de mon rapport sur la morale, dans une séance publique, l'idée d'un Être suprême rémunérateur et vengeur. Pour moi, je rougirais de voiler cette vérité, pour complaire à une faction qui flatte les puissants, en tâchant de leur persuader qu'ils n'ont point d'autres juges de leur conscience que les hommes, c'est-à-dire qu'ils n'en ont point. Je n'ai point été coupable d'une si criminelle complaisance sous le régime même de la Terreur. Robespierre, qui cherchait à couvrir le sang qu'il versait du manteau de la philosophie, sachant que je demandais à son comité la restitution d'une pension, mon unique revenu, me fit dire qu'il n'y avait point de fortune où je ne pusse prétendre, si je voulais représenter sa conduite comme le résultat d'une mesure philosophique. Je répondis à son agent que j'avais étudié les lois de la nature, mais que j'ignorais celles de la politique. Mon refus d'écrire en sa faveur pouvait être suivi de ma mort; mais j'étais résolu de perdre la tête plutôt que ma conscience: et si le pouvoir et les bienfaits de ce despote, qui voyait à ses pieds la république consternée le combler d'adulations, et qui avait entre ses mains ma fortune et ma vie, n'ont pu me faire parler pour manquer à l'humanité, il n'est aucune puissance qui pût me faire écrire pour manquer à la Divinité, qui m'a donné le courage de ne pas fléchir le genou devant un tyran.
«Si je lis donc à la tribune de l'Institut mon rapport sur les mémoires du concours, j'y serai sans doute l'interprète de vos jugements; mais je ne changerai rien à sa péroraison. C'est ma profession de foi en morale, et ce doit être la vôtre. Elle est celle du genre humain; elle est celle des hommes que vous avez honorés par des fêtes publiques: de Jean-Jacques, qu'une faction vindicative a persécuté pendant sa vie, et poursuit encore aujourd'hui, après sa mort, jusque dans ses amis. Si vous redoutez son crédit, chargez quelque autre que moi de faire un discours qui lui convienne: je ne peux dissimuler sur de si grands intérêts. Ma morale est toute d'une pièce: je ne saurais ni contrefaire l'athée à l'Institut, ni le bigot dans un village. Rendez-moi à mes propres travaux, à ma solitude, à mon bonheur, à la nature; en rejetant le travail dont vous m'avez chargé, il y va non de mon honneur, mais du vôtre. Vous devez être certains que si vous flattez cette secte insensée, elle vous subjuguera, elle vous ôtera jusqu'à la liberté de vos élections, de vos choix, de vos opinions, comme elle a déjà tenté de le faire. Elle forcera chacun de vous de professer l'erreur sur laquelle elle fonde son ambition. Mais pourquoi la craindriez-vous? La république vous donne à tous la liberté de parler: l'accorderait-elle aux uns pour nier publiquement la Divinité? et la refuserait-elle aux autres pour en faire l'aveu? Nos gouvernants ne propagent-ils pas eux-mêmes la théophilanthropie? La déclaration de l'existence d'un Être suprême n'est-elle pas inscrite sur tous les anciens monuments religieux de la France? On vous a dit qu'elle était l'ouvrage du régime de Robespierre, et qu'elle avait été abrogée avec lui. Voyez comme l'esprit de parti aveugle les hommes, et leur fait méconnaître jusqu'aux faits qui sont sous leurs yeux: non-seulement cet hommage rendu à la Divinité existe au frontispice des anciennes églises qui servent aujourd'hui à rassembler les citoyens; mais il est à la tête même de notre Constitution; il en est le début, le témoignage, la sanction sacrée, c'est sous ses auspices qu'elle est faite. «Le peuple français, y est-il dit, proclame, en présence de l'Être suprême, la déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen.» La classe des sciences morales et politiques rougirait-elle de terminer un rapport sur ces mêmes droits et ces mêmes devoirs, par un hommage dont l'Assemblée nationale s'est honorée à la tête de la Constitution?
«Mais j'ai honte moi-même de vous exciter à votre devoir, chers confrères, vous dont les lumières m'éclairent et dont les vertus m'animent: décidez-vous donc à l'exemple des représentants du peuple, vous qui êtes les représentants permanents des lois et des mœurs. Il y va de la vérité fondamentale de toute société humaine, du frein à imposer aux méchants qui se feraient une autorité de votre silence, et du repos des gens de bien qui en frémiraient. Vous rappellerez par vos aveux des frères égarés, mais estimables même dans leur misanthropie, au centre commun de toutes les lumières et de tous les sentiments. C'est la méchanceté des hommes qui leur fait méconnaître une Providence dans la nature: ils sont comme les enfants qui repoussent leur mère parce qu'ils ont été blessés par leurs compagnons; mais ils ne se débattent qu'entre ses bras. Votre confiance ranimera leur confiance. Déclarez donc à l'Institut que vous regardez l'existence de Dieu comme la base de toute morale; si quelques intrigants en murmurent, le genre humain vous applaudira.»
Je rends grâce au ciel, qui m'a permis de presser la main qui traça ces lignes courageuses! de contempler ces cheveux blancs, honorés des insultes de l'impiété! d'entendre enfin celui que les promesses ne purent séduire, que la pauvreté ne put corrompre, et que les menaces trouvèrent insensible!
Cependant, qui le croirait? une si éloquente réclamation ne put triompher de l'endurcissement des cœurs: le nom de Dieu ne fut pas prononcé! Condamné au silence dans le sein de l'Institut, M. de Saint-Pierre fit imprimer la fin de son rapport; elle fut distribuée à la porte de la salle des séances; mais l'auteur, conservant cette modération, marque certaine de la force, ne voulut point faire connaître les motifs de sa publication. Il lui suffisait d'apprendre à sa patrie que ses opinions ne changeaient point avec les circonstances, et qu'il était resté immuable au milieu des bouleversements du siècle. Peu de temps après, la classe de morale fut supprimée, et l'Institut put aspirer à la gloire de redevenir le premier corps littéraire de l'Europe.
XVI
Telle fut la destinée terrestre de cet homme de lettres français qui laissa dans les imaginations et dans les cœurs la trace indélébile de son talent, parce qu'il fut l'homme de lettres de la nature, et qu'il n'emprunta qu'à elle ses dessins et ses couleurs.
Montez des premiers jours de notre littérature jusqu'à nos jours d'aujourd'hui, vous trouverez une échelle tantôt progressive, tantôt descendante, de grands génies; mais tous vous laisseront des admirations ou incomplètes ou contestables, ou sèches ou forcées. Aucun ne vous laissera dans l'âme cette harmonie paisible du beau antique que les Grecs, ou les Latins, ou les Indous appelaient la beauté suprême, parce qu'elle était à la fois vérité et volupté, et qu'elle produisait sur le lecteur un effet divin et éternel sentiment de l'âme à tout ce que l'on désire, qui la remplit sans la laisser désirer rien de plus, ivresse tranquille où les rêves mêmes sont accomplis, et où le style, où l'expression ne cherche plus rien à peindre, parce que tout est au-dessus des paroles.
Le plus grand des écrivains de notre langue, Bossuet, a la force et l'élévation, mais c'est la force écrasante du prophète plutôt que la force persuasive de la vérité: il est terrible, il n'est pas bon; on ne l'admire pas seulement, on le craint.
Fénelon est trop utopique. On sent qu'il rêve; sa ville de Salente est construite de fantasmagories qui se détruisent les unes les autres.
Pascal est trop sec et trop railleur. C'est un insensé quand il raisonne, c'est un méchant quand il argumente. D'ailleurs, que reste-t-il dans l'âme quand on l'a lu? Ou de la piété pour sa sainte démence, ou du sourire amer sur les lèvres.
Voltaire, qui a tout, n'a pas l'onction, le résumé de tout. Il n'a fait naître que le sentiment du ridicule.
Rousseau n'est pas bon, il n'est qu'éloquent. Ses déclamations charment l'esprit, mais ne touchent pas longtemps le cœur; le cœur sent vite qu'il est dupé par un sophiste de sentiment.
Chateaubriand atteint quelquefois ce double terme de la beauté suprême de l'expression et de la sensibilité de l'âme; mais il n'y reste pas. Il se traverse lui-même, il s'exagère, il se ment, il devient un rhéteur. Il n'est plus un prophète de Dieu, il est un homme qui veut être plus qu'un homme. Ainsi des autres. Ils ont trop aspiré aux choses humaines, ils ont fini par croire qu'il y avait quelque chose de plus beau que la vérité; ils ont dit plus qu'ils ne sentaient.
Quant à Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie, il n'a pas prétendu à dépasser la nature, mais à l'écouter et à l'égaler.
Aussi, lisez ses descriptions: elles sont simples comme le regard d'un enfant qui ne cherche point d'images merveilleuses, mais qui écrit sans prétention ce qu'il sent. C'est comme une eau limpide qui réfléchit les objets, mais qui ne les colore pas plus que l'objet lui-même. Il ne cherche ni à étonner, ni à briller. Dès qu'il a déposé sur le papier ce qu'il a vu dans l'intérieur de sa conception, cela suffit, il s'arrête, son œuvre est accomplie, il ne se croit pas capable d'embellir la nature; il se regarde comme un traducteur qui ajouterait à son texte et qui mentirait en l'exagérant. En deux mots, c'est l'écrivain français de la vérité. Il n'invente rien, il rapporte. Aussi, quand on a pleuré en lisant Paul et Virginie, on ne croit pas avoir lu un roman, on croit avoir écouté une histoire.
Je demeure, comme je vous l'ai dit, à une lieue et demie d'ici, sur les bords d'une petite rivière qui coule le long de la Montagne-Longue. C'est là que je passe ma vie seul, sans femme, sans enfants et sans esclaves.
Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l'état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même très-remarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas-Empire; et tels sont, de nos jours, les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et méridionaux de l'Europe. La solitude ramène en partie l'homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés divisée par tant de préjugés, l'âme est dans une agitation continuelle; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires, dont les membres d'une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude, elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent; elle reprend le sentiment simple d'elle-même, de la nature et de son Auteur. Ainsi l'eau bourbeuse d'un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au fond de son lit, reprend sa première limpidité, et, redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l'âme. C'est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie; tels sont les brames de l'Inde. Enfin, je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu'il me paraît impossible d'y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l'on ne se fait une solitude intérieure, d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d'autrui n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l'homme doive vivre absolument seul: il est lié avec tout le genre humain par ses besoins; il doit donc ses travaux aux hommes; il se doit aussi au reste de la nature. Mais, comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux éléments du globe où nous vivons, des pieds pour le sol, des poumons pour l'air, des yeux pour la lumière, sans que nous puissions intervertir l'usage de ces sens, il s'est réservé pour lui seul, qui est l'auteur de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.
Je passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir, et qui m'ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l'Europe, et quelques cantons de l'Amérique et de l'Afrique, je me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j'ai bâtie dans la forêt, au pied d'un arbre, un petit champ défriché de mes mains, une rivière qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres, qui m'apprennent à devenir meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j'ai quitté: ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables; et, par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde. Mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant, sur le bord d'un torrent, tend la main à un malheureux qui s'y noie. Mais je n'ai guère trouvé que l'innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes; chacun d'eux se fait d'elle une image qu'il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l'égare, et il se plaint ensuite au ciel de l'erreur qu'il s'est formée lui-même. Parmi un grand nombre d'infortunés que j'ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n'en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m'écoutaient d'abord avec attention, dans l'espérance que je les aiderais à acquérir de la gloire ou de la fortune; mais, voyant que je ne voulais leur apprendre qu'à s'en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur; ils blâmaient ma vie solitaire; ils prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes, et ils s'efforçaient de m'entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j'ai donné tant de prix: les protections, la fortune, la réputation, les voluptés et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer avec fureur ces chimères, et qui ne sont plus, aux flots de ma rivière, qui se brisent, en écumant, contre les rochers de son lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps, vers l'océan de l'avenir, qui n'a plus de rivages; et par le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je m'élève vers son Auteur, et j'espère dans un autre monde de plus heureux destins.
Quoiqu'on n'aperçoive pas de mon ermitage, situé au milieu d'une forêt, cette multitude d'objets que nous présente l'élévation du lieu où nous sommes, il s'y trouve des dispositions intéressantes, surtout pour un homme qui, comme moi, aime mieux rentrer en lui-même que s'étendre au dehors. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu'elle me présente un long canal ombragé d'arbres de toutes sortes de feuillages: il y a des tatamaques, des bois d'ébène, et de ceux qu'on appelle ici bois de pomme, bois d'olive et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées à leurs sommets d'un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s'y joint des lianes de divers feuillages, qui, s'enlaçant d'un arbre à l'autre, forment ici des arcades de fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d'influence sur les vêtements mêmes, qu'on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après qu'il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs, vous les diriez à demi couverts de neige. À la fin de l'été, plusieurs espèces d'oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette île, et opposent l'éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses espèces de perruches, et les pigeons bleus, appelés ici pigeons hollandais. Les singes, habitants domiciliés de ces forêts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire; quelques-uns s'y suspendent par la queue et se balancent en l'air; d'autres sautent de branche en branche, portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n'y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant sur un lit de roche, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d'ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants: à mille pas de là, elle se précipite de différents étages de rocher, et forme, à sa chute, une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise, en tombant, en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses; et, dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent comme les sons des cloches d'une cathédrale. L'air, sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur les bords de cette rivière, malgré les ardeurs de l'été, une verdure et une fraîcheur qu'on trouve rarement dans cette île, sur le haut même des montagnes.
À quelque distance de là est un rocher, assez éloigné de la cascade pour qu'on n'y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les grandes chaleurs, dîner à l'ombre de ce rocher, madame de la Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d'autrui ses actions même les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu'elle n'en mît en terre les noyaux ou les pépins. «Il en viendra, disait-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins à un oiseau.» Un jour donc, qu'elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crut plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c'est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n'était pas si haut que le genou de Virginie à son départ; mais, comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de hauteur, et son tronc était entouré, dans sa partie supérieure, de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s'étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie; et, en même temps, il fut saisi d'une tristesse profonde parce témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas apercevoir de la rapidité de notre vie; ils vieillissent avec nous d'une vieillesse insensible: mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup, après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous avertissent de la vitesse avec laquelle s'écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargé de fruits, qu'un voyageur l'est, après une longue absence de son pays, de n'y plus retrouver ses contemporains, et d'y voir leurs enfants, qu'il avait laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait l'abattre, parce qu'il lui rendait trop sensible la longueur du temps qui s'était écoulé depuis le départ de Virginie; tantôt, le considérant comme un monument de sa bienfaisance, il baisait son tronc et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets.
XVII
Le pathétique n'est pas moins simple: lisez encore la description des morts successives, des douleurs de Paul, de Marguerite, de Domingo et du chien Fidèle lui-même. Voyez si les larmes y manquent et si jamais on les fit couler avec des paroles moins ambitieuses. C'est le vieillard lui-même qui parle et qui raconte leur agonie presque muette.
Il cherchait à distraire le pauvre Paul en le suivant partout où l'agitation du désespoir le poussait.
Ensuite nous dormîmes sur l'herbe, au pied d'un arbre. Le lendemain, je crus qu'il se déterminerait à revenir sur ses pas. En effet, il regarda quelque temps dans la plaine l'église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fil quelques mouvements comme pour y retourner; mais il s'enfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m'efforçai en vain de l'en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la Poudre-d'Or. Il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le Saint-Géran. À la vue de l'île d'Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il s'écria: «Virginie! ô ma chère Virginie!» et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l'intérieur de la forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu'il eut repris ses sens, il voulut retourner sur les bords de la mer; mais l'ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les lieux où il s'était trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de l'esclave de la Rivière-Noire; il revit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles où elle s'assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s'était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaient les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance de sa bien-aimée; la rivière de la Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer qu'elle avait planté, les pelouses où elle aimait à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler ses larmes; et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris de joie communs ne répétaient plus maintenant que ces mots douloureux: «Virginie! ô ma chère Virginie!»
Dans cette vie sauvage et vagabonde, ses yeux se cavèrent, son feint jaunit, et sa santé s'altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s'accroissent dans la solitude, je résolus d'éloigner mon infortune ami des lieux qui lui rappelaient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans quelque endroit de l'île où il y eut beaucoup de dissipation. Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n'avait jamais été. L'agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l'île beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des bois, et d'autres qui les sciaient en planches; des voitures allaient et venaient le long de ses chemins; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissaient dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemée d'habitations. L'élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture de diverses espèces de végétaux de l'Europe. On y voyait çà et là des moissons de blé dans la plaine, des tapis de fraisiers dans les éclaircies des bois et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l'air, en donnant de la tension aux nerfs, y était même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs situées vers le milieu de l'île, et entourées de grands bois, on n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l'église des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes qui présentent différentes branches du côté du Port-Louis, n'offrent plus, du côté des plaines de Williams, qu'un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire, d'où s'élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.
Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l'égarant exprès dans les bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l'ignorance du lieu où nous étions et du chemin que nous avions perdu. Mais l'âme d'un amant retrouve partout les traces de l'objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps même qui emporte tant de souvenirs, rien ne peut l'en écarter. Comme l'aiguille touchée de l'aimant, elle a beau être agitée, dès qu'elle rentre dans son repos, elle se tourne vers le pôle qui l'attire. Quand je demandais à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams: «Où irons-nous maintenant?» il se tournait vers le nord et me disait: «Voilà nos montagnes; retournons-y.»
Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient inutiles, et qu'il ne me restait d'autre ressource que d'attaquer sa passion en elle-même, en y employant toutes les forces de ma faible raison. Je lui répondis donc: «Oui, voilà les montagnes où demeurait votre chère Virginie, et voilà le portrait que vous lui aviez donné, et qu'en mourant elle portait sur son cœur, dont les derniers mouvements ont encore été pour vous.» Je présentai alors à Paul le petit portrait qu'il avait donné à Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. À cette vue, une joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains, et le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s'oppressa, et dans ses yeux à demi sanglants des larmes s'arrêtèrent sans pouvoir couler.
Je lui dis: «Mon fils, écoutez-moi, qui suis votre ami, qui ai été celui de Virginie, et qui, au milieu de vos espérances, ai souvent tâché de fortifier votre raison contre les accidents imprévus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d'amertume? Est-ce votre malheur? est-ce celui de Virginie?
«Votre malheur? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez perdu la plus aimable des filles, qui aurait été la plus digne des femmes. Elle avait sacrifié ses intérêts aux vôtres, et vous avait préféré à la fortune, comme la seule récompense digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l'objet de qui vous deviez attendre un bonheur si pur n'eût pas été pour vous la source d'une infinité de peines? Elle était sans bien, et déshéritée; vous n'aviez désormais à partager avec elle que votre seul travail. Revenue plus délicate par son éducation, et plus courageuse par son malheur même, vous l'auriez vue chaque jour succomber, en s'efforçant de partager vos fatigues. Quand elle vous aurait donné des enfants, ses peines et les vôtres auraient augmenté, par la difficulté de soutenir seule avec vous de vieux parents, et une famille naissante.
«Vous me direz: Le gouverneur nous aurait aidés. Que savez-vous si, dans une colonie qui change si souvent d'administrateurs, vous aurez souvent des la Bourdonnais? s'il ne viendra pas ici des chefs sans mœurs et sans morale? si, pour obtenir quelque misérable secours, votre épouse n'eût pas été obligée de leur faire sa cour? Ou elle eût été faible, et vous eussiez été à plaindre; ou elle eût été sage, et vous fussiez resté pauvre: heureux si, à cause de sa beauté et de sa vertu, vous n'eussiez pas été persécuté par ceux mêmes de qui vous espériez de la protection!
«Il me fût resté, me direz-vous, le bonheur, indépendant de la fortune, de protéger l'objet aimé qui s'attache à nous à proportion de sa faiblesse même; de le consoler par mes propres inquiétudes; de le réjouir de ma tristesse, et d'accroître notre amour de nos peines mutuelles. Sans doute, la vertu et l'amour jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle n'est plus; et il vous reste ce qu'après vous elle a le plus aimé, sa mère et la vôtre, que votre douleur inconsolable conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à les aider, comme elle l'y avait mis elle-même. Mon fils, la bienfaisance est le bonheur de la vertu; il n'y en a point de plus assuré et de plus grand sur la terre. Les projets de plaisirs, de repos, de délices, d'abondance, de gloire, ne sont point faits pour l'homme, faible, voyageur et passager. Voyez comme un pas vers la fortune nous a précipités tous d'abîme en abîme. Vous vous y êtes opposé, il est vrai; mais qui n'eût pas cru que le voyage de Virginie devait se terminer par son bonheur et par le vôtre? Les invitations d'une parente riche et âgée, les conseils d'un sage gouverneur, les applaudissements d'une colonie, les exhortations et l'autorité d'un prêtre ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi nous courons à notre perte, trompés par la prudence même de ceux qui nous gouvernent. Il eût mieux valu sans doute ne pas les croire, ni se fier à la voix et aux espérances d'un monde trompeur. Mais enfin, de tant d'hommes que nous voyons si occupés dans ces plaines, de tant d'autres qui vont chercher la fortune aux Indes, ou qui, sans sortir de chez eux, jouissent en repos, en Europe, des travaux de ceux-ci, il n'y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce qu'il chérit le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, amis. La plupart auront à joindre à leur perte le souvenir de leur propre imprudence. Pour vous, en rentrant en vous-même, vous n'avez rien à vous reprocher. Vous avez été fidèle à votre foi. Vous avez eu, à la fleur de la jeunesse, la prudence d'un sage, en ne vous écartant pas du sentiment de la nature. Vos vues seules étaient légitimes, parce qu'elles étaient pures, simples, désintéressées, et que vous aviez sur Virginie des droits sacrés qu'aucune fortune ne pouvait balancer. Vous l'avez perdue; et ce n'est ni votre imprudence, ni votre avarice, ni votre fausse sagesse qui vous l'ont fait perdre; mais Dieu même, qui a employé les passions d'autrui pour vous ôter l'objet de votre amour; Dieu, de qui vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au désespoir qui marchent à la suite des maux dont nous avons été la cause.
«Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune: Je ne l'ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, sa fin, son état présent que vous déplorez? Elle a subi le sort réservé à la naissance, à la beauté et aux empires mêmes. La vie de l'homme, avec tous ses projets, s'élève comme une petite tour dont la mort est le couronnement. En naissant, elle était condamnée à mourir. Heureuse d'avoir dénoué les liens de la vie avant sa mère, avant la vôtre, avant vous, c'est-à-dire de n'être pas morte plusieurs fois avant la dernière!
«La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes; elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. C'est dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes, qui agitent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hommes qui paraissent les plus heureux, vous verrez qu'ils ont acheté leur prétendu bonheur bien chèrement: la considération publique, par des maux domestiques; la fortune, par la perte de la santé; le plaisir si rare d'être aimé, par des sacrifices continuels: et souvent, à la fin d'une vie sacrifiée aux intérêts d'autrui, ils ne voient autour d'eux que des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été heureuse jusqu'au dernier moment. Elle l'a été avec nous par les biens de la nature; loin de nous, par ceux de la vertu: et même dans le moment terrible où nous l'avons vue périr, elle était encore heureuse: car soit qu'elle jetât les yeux sur une colonie entière, à qui elle causait une désolation universelle, ou sur vous, qui couriez avec tant d'intrépidité à son secours, elle a vu combien elle nous était chère à tous. Elle s'est fortifiée contre l'avenir, par le souvenir de l'innocence de sa vie; et elle a reçu alors le prix que le ciel réserve à la vertu, un courage supérieur au danger. Elle a présenté à la mort un visage serein.
«Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les événements de la vie à supporter, pour faire voir qu'elle seule peut en faire usage, et y trouver du bonheur et de la gloire. Quand il lui réserve une réputation illustre, il l'élève sur un grand théâtre, et la met aux prises avec la mort; alors son courage sert d'exemple, et le souvenir de ses malheurs reçoit à jamais un tribut de larmes de la postérité. Voilà le monument immortel qui lui est réservé sur une terre où tout passe, et où la mémoire même de la plupart des rois est bientôt ensevelie dans un éternel oubli.
«Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout change sur la terre, et que rien ne s'y perd. Aucun art humain ne pourrait anéantir la plus petite particule de matière; et ce qui fut raisonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux aurait péri, lorsque les éléments dont il était revêtu sont indestructibles!... Ah! si Virginie a été heureuse avec nous, elle l'est maintenant bien davantage. Il y a un Dieu, mon fils: toute la nature l'annonce; je n'ai pas besoin de vous le prouver. Il n'y a que la méchanceté des hommes qui leur fasse nier une justice qu'ils craignent. Son sentiment est dans votre cœur, ainsi que ses ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu'il laisse Virginie sans récompense? Croyez-vous que cette même puissance, qui avait revêtu cette âme si noble d'une forme si belle, où vous sentiez un art divin, n'aurait pu la tirer des flots? que celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par des lois que vous ne connaissez pas ne puisse en préparer un autre à Virginie par des lois qui vous sont également inconnues? Quand nous étions dans le néant, si nous eussions été capables de penser, aurions-nous pu nous former une idée de notre existence? Et maintenant que nous sommes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouvons-nous prévoir ce qu'il y a au delà de la mort, par où nous en devons sortir? Dieu a-t-il besoin, comme l'homme, du petit globe de notre terre pour servir de théâtre à son intelligence et à sa bonté; et n'a-t-il pu propager la vie humaine que dans les champs de la mort? Il n'y a pas dans l'Océan une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'êtres vivants qui ressortissent à nous; et il n'existerait rien pour nous parmi tant d'astres qui roulent sur nos têtes! Quoi! il n'y aurait d'intelligence suprême et de bonté divine précisément que là où nous sommes! et dans ces globes rayonnants et innombrables, dans ces champs infinis de lumière qui les environnent, que ni les orages ni les nuits n'obscurcissent jamais, il n'y aurait qu'un espace vain et un néant éternel! Si nous, qui ne nous sommes rien donné, osions assigner des bornes à la puissance de laquelle nous avons tout reçu, nous pourrions croire que nous sommes ici sur les limites de son empire, où la vie se débat avec la mort, et l'innocence avec la tyrannie!
«Sans doute, il est quelque part un lieu où la vertu reçoit sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah! si du séjour des anges elle pouvait se communiquer à vous, elle vous dirait, comme dans ses adieux; O Paul! la vie n'est qu'une épreuve. J'ai été trouvée fidèle aux lois de la nature, de l'amour et de la vertu. J'ai traversé les mers pour obéir à mes parents; j'ai renoncé aux richesses pour conserver ma foi; et j'ai mieux aimé perdre la vie que de violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière suffisamment remplie. J'ai échappé pour toujours à la pauvreté, à la calomnie, aux tempêtes, au spectacle des douleurs d'autrui. Aucun des maux qui effrayent les hommes ne peut plus désormais m'atteindre, et vous me plaignez! Je suis pure et inaltérable comme une particule de lumière, et vous me rappelez dans la nuit de la vie! O Paul! ô mon ami! souviens-toi de ces jours de bonheur où dès le matin nous goûtions la volupté des cieux, se levant avec le soleil sur les pitons de ces rochers, et se répandant avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos souhaits innocents, nous désirions être tout vue, pour jouir des riches couleurs de l'aurore; tout odorat, pour sentir les parfums de nos plantes; tout ouïe, pour entendre les concerts de nos oiseaux; tout cœur, pour reconnaître ces bienfaits. Maintenant, à la source de la beauté d'où découle tout ce qui est agréable sur la terre, mon âme voit, goûte, entend, touche immédiatement ce qu'elle ne pouvait sentir alors que par de faibles organes. Ah! quelle langue pourrait décrire ces rivages d'un orient éternel que j'habite pour toujours? Tout ce qu'une puissance infinie et une bonté céleste ont pu créer pour consoler un être malheureux; tout ce que l'amitié d'une infinité d'êtres, réjouis de la même félicité, peut mettre d'harmonie dans des transports communs, nous l'éprouvons sans mélange. Soutiens donc l'épreuve qui t'est donnée, afin d'accroître le bonheur de ta Virginie par des amours qui n'auront plus de terme, par un hymen dont les flambeaux ne pourront plus s'éteindre. Là, j'apaiserai tes regrets; là, j'essuierai tes larmes. Ô mon ami! mon jeune époux! élève ton âme vers l'infini pour supporter les peines d'un moment.»
Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul, me regardant fixement, il s'écria: «Elle n'est plus! elle n'est plus!» et une longue faiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui, il dit: «Puisque la mort est un bien, et que Virginie est heureuse, je veux aussi mourir pour me rejoindre à Virginie.» Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu'à nourrir son désespoir. J'étais comme un homme qui veut sauver son ami, coulant à fond au milieu d'un fleuve sans vouloir nager. La douleur l'avait submergé. Hélas! les malheurs du premier âge préparent l'homme à entrer dans la vie; et Paul n'en avait jamais éprouvé.
Je le ramenai à son habitation. J'y trouvai sa mère et madame de la Tour dans un état de langueur qui avait encore augmenté. Marguerite était la plus abattue. Les caractères vifs, sur lesquels glissent les peines légères, sont ceux qui résistent le moins aux grands chagrins.
Elle me dit: «O mon bon voisin! il m'a semblé, cette nuit, voir Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et de jardins délicieux. Elle m'a dit: Je jouis d'un bonheur digne d'envie. Ensuite, elle s'est approchée de Paul d'un air riant, et l'a enlevé avec elle. Comme je m'efforçais de retenir mon fils, j'ai senti que je quittais moi-même la terre et que je le suivais avec un plaisir inexprimable. Alors j'ai voulu dire adieu à mon amie; aussitôt je l'ai vue qui nous suivait avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus étrange, c'est que madame de la Tour a fait, cette même nuit, un songe accompagné des mêmes circonstances.»
Je lui répondis: «Mon amie, je crois que rien n'arrive dans le monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent quelquefois la vérité.»
Madame de la Tour me fit le récit d'un songe tout à fait semblable qu'elle avait eu cette même nuit. Je n'avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition; je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu'il ne vint à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l'antiquité y ont ajouté foi, entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons et Brutus, qui n'étaient pas des esprits faibles. L'Ancien et le Nouveau Testament nous fournissent quantité d'exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n'ai besoin à cet égard que de ma propre expérience; et j'ai éprouvé plus d'une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s'intéresse à nous. Que si l'on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c'est ce qui n'est pas possible. Cependant, si la raison de l'homme n'est qu'une image de celle de Dieu, puisque l'homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions jusqu'au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi l'Intelligence qui gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas de semblables pour la même fin? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l'espérance à un seul homme; pourquoi le souverain protecteur de l'innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète, au secours d'une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu'en lui seul? A-t-il besoin d'employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur?
Pourquoi douter des songes? La vie, remplie de projets passagers et vains, est-elle autre chose qu'un songe?
Quoi qu'il en soit, celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chère Virginie, dont il prononçait sans cesse le nom. Marguerite vit venir sa fin, huit jours après celle de son fils, avec une joie qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à madame de la Tour, «dans l'espérance, lui dit-elle, d'une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle; on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin; si c'est une épreuve, on doit la demander courte.»
Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n'étaient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas longtemps à leurs maîtresses.
Pour le pauvre Fidèle, il était mort de langueur à peu près dans le même temps que son maître.
J'amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au milieu de si grandes pertes avec une grandeur d'âme incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu'au dernier instant, comme si elle n'avait eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m'en parlait, chaque jour, comme d'amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant, elle ne leur survécut que d'un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle priait Dieu de les lui pardonner, et d'apaiser les troubles affreux d'esprit où nous apprîmes qu'elle était tombée immédiatement après qu'elle eut renvoyé Virginie avec tant d'inhumanité.
Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J'appris, par l'arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu'elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt, elle se reprochait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce, et la perte de sa mère qui s'en était suivie; tantôt, elle s'applaudissait d'avoir repoussé loin d'elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli: «Que n'envoie-t-on, s'écriait-elle, ces fainéants périr dans nos colonies?» Elle ajoutait que les idées d'humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples, n'étaient que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout à coup dans une extrémité opposée, elle s'abandonnait à des terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter d'abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune: comme si des biens qu'elle avait refusés aux malheureux pouvaient plaire au Père des hommes! Souvent son imagination lui représentait des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où des spectres hideux erraient en l'appelant à grands cris. Elle se jetait aux pieds de ses directeurs, et elle imaginait contre elle-même des tortures et des supplices; car le ciel, le juste ciel envoie aux âmes cruelles des religions effroyables.
Ainsi elle passa plusieurs années, tour à tour athée et superstitieuse, ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la fin d'une si déplorable existence, fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait après elle à des parents qu'elle haïssait. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie; mais ceux-ci, profitant des accès de vapeurs auxquels elle était sujette, la firent enfermer comme folle et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa perte; et comme elles avaient endurci le cœur de celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur de ceux qui les désiraient. Elle mourut donc, et ce qui est le comble du malheur, avec assez d'usage de sa raison pour connaître qu'elle était dépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont l'opinion l'avait dirigée toute sa vie.
On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d'eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n'a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres ni gravé d'inscriptions à leurs vertus; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu'ils ont obligés. Leurs ombres n'ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant leur vie; mais si elles s'intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu'habite la vertu laborieuse; à consoler la pauvreté mécontente de son sort; à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l'amour du travail et la crainte des richesses.
La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l'île d'Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé la Passe du Saint-Géran, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d'Europe. L'extrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d'ici, à demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler, la veille de l'ouragan, pour entrer dans le port, s'appelle le Cap malheureux; et voici devant nous, au bout de ce vallon, la Baie du Tombeau, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable: comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu'elle avait honorés de son innocence.
Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! chère famille! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble déplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n'a osé cultiver cette terre désolée ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages; vos vergers sont détruits; vos oiseaux sont enfuis, et on n'entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n'a plus d'amis, comme un père qui a perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.
En disant ces mots, ce bon vieillard s'éloigna en versant des larmes; et les miennes avaient coulé plus d'une fois pendant ce funeste récit.
XVIII
Essuyez vos yeux et demandez-vous d'où viennent vos larmes? Elles coulent comme coulent les sources de la terre en été, quand la terre est chaude et qu'aucun tonnerre n'annonce le déchirement des nuages. Il n'y a pas un mot qui fasse ici plus de bruit qu'un autre; la respiration même de l'âme ne s'y sent pas; tout finit par le silence éternel et l'ombre des bananiers. Mais ce silence est plus éloquent que des phrases: voilà le style sans style, le murmure du cœur muet de paroles, mais qui n'a pas besoin de paroles pour être entendu. Voilà Bernardin de Saint-Pierre! Depuis l'Évangile, qui avait ainsi parlé? Son art est de sentir; il peint, parce qu'il ne cherche pas à peindre.
Tel est l'homme de lettres accompli, le traducteur de l'âme humaine. Il cherche longtemps son pain dans les travaux de son esprit, il l'avait caché lui-même dans un pli de son cœur, il l'ouvre un jour; il l'ouvre tard et le monde est pour jamais ravi: le pain, la gloire et l'enthousiasme arrivent à la même heure, puis l'amour avec la femme accomplie née pour éclairer ses vieux jours d'une seconde aurore, aussi pure, aussi fraîche que celle du matin; puis un disciple semblable au jeune disciple de Platon, consacrant sa vie à glorifier son maître, et héritant de sa femme encore jeune et belle, de ses enfants et de ses amis.
Voilà le sort du grand homme de lettres de la France, Bernardin de Saint-Pierre, il vivra autant que l'amour.
Lamartine.
FIN DE L'ENTRETIEN CXLI.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.
CXLIIe ENTRETIEN
LITTÉRATURE COSMOPOLITE
LES VOYAGEURS
VOYAGES EN PERSE ET EN ORIENT
Par le chevalier CHARDIN.
I
Les voyages sont, après l'histoire ou les mémoires, la plus intéressante partie de la littérature, parce qu'ils sont la littérature en entier. S'ils sont en outre bien écrits, ils réunissent tout ce qui charme l'homme. Ils participent de la science, de la curiosité, de l'histoire, des mémoires et enfin de l'intérêt qui s'attache à la vie privée du voyageur. C'est l'homme tout entier. Si l'on y ajoute la géographie et la description pittoresque de l'univers, c'est le monde peint par lui-même. J'avoue, pour moi, qu'un grand voyageur, parcourant le globe et rapportant à son pays, dans un style clair et précis, sans exagération comme sans déclamation, les spectacles dont il a été témoin, les mœurs dont il a compris la portée, les aventures dont il a été l'acteur, est le plus dramatique des hommes. Il n'y aurait de plus intéressant que lui que les héros; mais les héros écrivent peu ou ils n'écrivent qu'avec du sang humain, et, de plus, ils mentent ou font mentir beaucoup pour eux; on ne peut donc s'y fier. Demandez à César la vérité sur les massacres qui suivirent la bataille de Munda, demandez à Alexandre les causes du meurtre de Parménion, demandez à Napoléon le secret de l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa, de l'intrigue de Bayonne et des guerres d'Espagne; ils ne vous répondront pas: les voyageurs sont des témoins, les héros sont complices.