I
Shakespeare et Molière! voilà, pour le théâtre, les deux noms culminants du monde moderne; accorder la supériorité à l'un des deux, ce serait convenir de l'infériorité de l'autre. Il vaut mieux laisser le rang indécis et proclamer la presque égalité de ces deux hommes.
Nous savons que depuis quelque temps un engouement posthume se manifeste en faveur du grand poëte anglais, et que M. Victor Hugo lui-même, juge si compétent, vient de publier un livre qui fait de Shakespeare non le premier des hommes, mais plus qu'un homme; mais l'engouement, quelque fondé qu'il soit, est souvent une exagération de l'enthousiasme et une noble manie d'une époque. Il rend injuste envers les grands hommes de son propre siècle, et rapetisse Molière pour agrandir Shakespeare; la vérité est la juste mesure. Selon nous, le goût fait partie de la vérité; or le goût n'est pas une vertu démocratique, il est une impulsion savante de l'élite des juges dans tous les pays. Il ne juge pas Shakespeare sur les innombrables quolibets dont il assaisonne ses pièces pour complaire à la populace de ses auditeurs de tous les soirs, sur les tréteaux de son théâtre ambulant de New-Market; il ne dénigre pas Molière sur les farces du Médecin malgré lui ou de M. de Pourceaugnac; mais il prend l'œuvre entière de ces deux grands hommes, et il décide, comme Voltaire, que Shakespeare est le génie inculte d'une époque barbare, et que Molière est le génie cultivé d'un âge éclairé. C'est la vérité. Sans doute, la barbarie de Shakespeare monte quelquefois plus haut dans ses drames tragiques, et y atteint à des hauteurs philosophiques au delà desquelles il n'y a rien à éprouver qu'un frisson de chair de poule et une angoisse d'admiration; là, on ne peut le comparer à rien, il dépasse tout et efface tout; il est Shakespeare, le synonyme du sublime, l'entre ciel et terre du génie; mais il ne semble s'être élevé si haut dans l'Empyrée de l'idéal que pour vous précipiter dans la boue et pour vous étourdir par la chute. Il a, de plus, la rime tragique aussi bien que comique, et il est poëte de la famille d'Eschyle autant qu'il est poëte de la famille de Plaute ou d'Aristophane, c'est-à-dire universel; par là même, il est poëte plus haut que Molière; car la vraie poésie monte et descend, elle plane dans sa liberté partout où il lui plaît de s'élever. Ses beaux vers ou sa belle prose, peu importe, ne sont que la forme de ses idées, mais c'est l'idée seule qui est poétique, et Shakespeare a cette qualité du génie de plus; il est poëte quelquefois comme Job, mais il l'est rarement; et il tombe de son char comme Hippolyte emporté par ses coursiers, et il tombe très-bas, par la faute de son parterre plus que par la sienne.
II
Molière, au contraire, est moins poëte, il n'est même pas poëte tragique du tout, ce n'est pas du sang qu'il verse de sa coupe, ce ne sont pas des larmes, c'est de l'eau, mais c'est de l'eau limpide et rhythmée qui coule naturellement de sa veine, qui amuse l'auditeur ou le lecteur par le plaisir de la difficulté vaincue, mais qui ne lui est pas nécessaire; la preuve en est que mettez en vers les Précieuses ridicules ou en prose le Misanthrope, vous aurez toujours le même Molière devant vous: sa force est en lui, non dans sa forme; il est versificateur parfait; il n'est pas poëte, bien qu'il ait fait des milliers de vers faciles et agréables.
III
Voilà les deux seuls points où Shakespeare efface Molière; sous tous les autres rapports, il est effacé par le comique français.
Oubliez, en effet, la différence des genres et la supériorité de la grandeur tragique sur la verve comique; et, cette différence des deux genres admise, comparez les deux écrivains au point de vue de la perfection de leur ouvrage. Molière est moins grand, mais immensément plus parfait. La fantaisie écrit: Macbeth, Hamlet, le Roi Lear; le goût le plus pur écrit: le Misanthrope, Tartuffe, le Bourgeois gentilhomme, les Précieuses ridicules. Il n'y a pas une note fausse, pas un mot répréhensible, pas un trait qui ne porte au but: seulement ce but est le rire, il est placé moins haut, mais il est atteint, et il est atteint d'inspiration sans que le rieur, en s'examinant, ait à rougir des moyens qui le charment. Je conviens que ces moyens ont quelque chose qui rabaisse l'esprit du lecteur tout en l'amusant, et qu'un homme d'une grande âme, relégué par le malheur dans la solitude de ses tristes pensées, ne se nourrira pas de Molière comme des beaux morceaux de Shakespeare; mais, s'il consent à lire, il pourra lire tout, et s'il peut jouir encore, il jouira pleinement de cet art accompli qui lui fait admirer la justesse et les perfections de l'esprit humain.