VI
Dans le même temps, Molière, à Paris, jouait la comédie dans une salle improvisée sous trois poutres de charpentes pourries et étayées; l'autre moitié de la salle était à jour et en ruine.
Shakespeare passa bientôt au grade de garçon aboyeur, appelant par leurs noms les spectateurs distingués. Il était beau, il avait le front élevé, la barbe noire, l'air bienveillant, le regard limpide et profond. Il fréquentait les cabarets voisins de Black-Friars. On le remarquait surtout au cabaret de la Sirène, plein de beaux buveurs et de beaux esprits, et entre autres sir Walter Raleigh, le même à qui la reine Elisabeth donna l'autorisation d'aller combattre les Espagnols en Amérique, et qui en rapporta le trésor inconnu de la pomme de terre.
Shakespeare devint peu à peu ainsi directeur du théâtre et chef d'une troupe de comédiens. Il travaillait surtout pour le salaire; il devint assez riche. Il conserva son amitié pour Stratford-sur-Avon, où son père était mort. Il y perdit sa femme, habituellement négligée, et se fit bâtir une belle maison. Il aima, dit-on, dans le voisinage d'Oxford, une belle et aimable femme, maîtresse de l'hôtel de la Couronne. Il en eut un fils, qui écrivait plus tard à lord Rochester: «Sachez ce qui fait honneur à ma mère: je suis le fils de Shakespeare.»
À partir de 1613, il ne quitta plus sa maison de Stratford, occupé de la culture de son jardin, et oubliant ses drames. Il y planta un mûrier fameux, qui fut mutilé depuis par le fanatisme de ses admirateurs; il y mourut à cinquante-deux ans, le 23 avril 1616.
Il ne fut pas heureux. «Mon nom, écrivait-il peu de temps avant sa mort, est diffamé, ma nature est avilie; ayez quelque pitié pour moi, pendant que je bois le vinaigre.»
Que d'hommes pourraient en dire autant!
La reine Elisabeth, qui se proclamait protectrice des arts et des lettres, ne fit aucune attention à lui; son pays l'oublia pendant près de deux siècles; sa grande gloire d'aujourd'hui ne fut qu'une lente réaction du temps.
VII
Molière eut une destinée à peu près égale. Nous allons en puiser les principaux faits, étudiés avec soin dans les notes d'un homme studieux et excellent que nous avons perdu il y a peu d'années, M. Aimé Martin, notre ami le plus intime et le plus dévoué.
Qu'un ami véritable est une douce chose!
La Fontaine.
Le modèle accompli de l'amitié fut pour moi Aimé Martin. J'attendais avec impatience l'occasion de parler de lui; la voici, je la saisis; mais jamais mon cœur ne dira tout ce qu'il éprouve de reconnaissance et de tendresse quand j'entends prononcer son nom, ou quand je passe par hasard devant le seuil de sa studieuse maison, no 15 de la rue des Petits-Augustins, où je le vis penser, sentir, écrire et mourir!—Repassons sa vie:
Il était né, quelques années avant moi, dans un petit hameau des bords du Rhône, à quelques pas de Lyon, d'une famille humble, mais aisée, dont il était l'unique enfant et le plus cher souci. On lui fit faire de bonnes études; ses facultés s'y agrandirent; il vint de bonne heure les compléter et les polir à Paris. Il y joignit ces talents corporels qui développent l'énergie de l'âme et du corps; il devint bientôt un habitué des salles d'armes, le lion de l'escrime et l'agneau des fils de l'homme. On allait le voir avec enthousiasme lutter avantageusement avec la première épée de Paris. Les maîtres d'armes le montraient à leurs élèves; c'était le temps où cette gymnastique était de mode en France, et où M. de Bondy y conquérait cette réputation chevaleresque que nous cherchions à rivaliser de loin. Aimé Martin l'égalait. Ce fut dans ces joutes que je fis connaissance avec lui. Sa taille souple, sa tournure martiale et sa physionomie intelligente et douce le faisaient remarquer autant que son talent; il avait l'aplomb du gladiateur antique, mais aucune forfanterie dans son attitude. On voyait que l'escrime était un art, mais non une menace, chez lui; quand il se fendait en tierce ou en quarte, et qu'après avoir d'un coup d'œil infaillible ramassé le fleuret de son adversaire, écarté son épée et touché sa poitrine d'un coup qui faisait plier le fer dans sa main, il s'abaissait aux applaudissements des spectateurs et rougissait de son adresse au lieu de s'en glorifier. On jouissait de sa modestie autant que de son triomphe; ses admirateurs devenaient ses amis; son visage, penché en arrière, écartait d'une vive saccade les mèches de sa noire chevelure humides de sueur, mais sa bouche était toujours gracieuse, et, s'il n'eut pas eu le nez trop court et cassé par un coup de fer, il aurait ressemblé à un lutteur grec se reposant après le combat.