XIII

Aimé Martin, après avoir relevé la fortune de cette jeune femme par l'édition des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, dans laquelle la veuve l'aidait, composa en vers et en prose, procédé littéraire fort usité alors, des Lettres sur la mythologie, qui eurent un double succès; se livra à des travaux importants sur l'éducation des mères de famille, source de toute lumière dans le cœur; puis, à des éditions de nos grands écrivains, qu'il connaissait mieux que personne; enfin, il étudia Molière, et le commenta en six volumes; c'était la résurrection du classique, genre fort méprisé de la jeunesse de cette époque. Il replaça la statue du grand homme sur son piédestal, elle y est restée depuis, elle y restera toujours.

Il comprit l'unité de l'auteur et de l'ouvrage, comme nous l'avions comprise depuis; il étudia Molière comme homme avant de nous le révéler comme écrivain. Tous les faux systèmes tombèrent devant lui; il ne déplaça pas l'intérêt de sa vie en nous formulant, comme on le fait aujourd'hui, un génie naissant sur un grand homme consommé arrivant du ciel ici-bas, avec un arsenal d'idées préconçues, comme si rien n'eût existé avant lui, et apportant comme un soleil de l'art une lumière incréée jusque-là à la terre. Ce n'est pas ainsi que procèdent le génie et la nature. Non; Molière commença comme tout commence, comme Shakespeare lui-même, par balbutier, tâtonner, hésiter; puis il suivit laborieusement et pas à pas, tantôt heureux, tantôt malheureux dans sa conception, le goût de son siècle et l'ornière des événements de sa vie, jusqu'ici triomphe où la mort jalouse le prit et l'enleva pour l'immortalité. Voici sa carrière admirablement notée par Aimé Martin; on ne s'informait pas alors si un écrivain comme l'auteur de Macbeth, ou comme l'auteur du Tartuffe, était né dans la démocratie ou dans l'aristocratie; la gloire était neutre, le génie n'avait point de caste. Qu'on eût gardé des chevaux à la porte de New-Market, ou fait le lit du roi à Versailles, personne ne s'en humiliait ou ne s'en glorifiait. Le mérite est comme le Nil, nul ne connaît sa source; il suffit qu'il coule et qu'il féconde; on boit ses eaux sans leur demander leur nom; ouvrier ou grand seigneur, on est grand homme et c'est assez.