XIV

Voici un fragment retrouvé d'une élégie d'Ossian lui-même, très-célèbre dans les montagnes d'Écosse:

MINVANE

Minvane, triste, le visage enflammé, se penchait du haut du rocher de Morven sur la vaste étendue des mers. Elle vit nos jeunes guerriers s'avancer, couverts de leurs armes brillantes: «Où es-tu, Ryno? où es-tu?»

Nos regards, tristes et baissés, lui disaient que Ryno n'était plus, que l'ombre de son amant s'était envolée dans les nuages, qu'on entendait sa faible voix murmurer avec le zéphyr dans le gazon des collines.

«Quoi! le fils de Fingal est tombé dans les vertes plaines d'Ullin! Le bras qui l'a terrassé était donc bien puissant! Et moi, hélas! je reste seule. Non, je ne resterai pas seule, ô vents qui soulevez ma noire chevelure, je ne mêlerai pas longtemps mes soupirs à vos sifflements. Il faut que je dorme à côté de mon cher Ryno. Cher amant, je ne te vois plus revenir de la chasse avec les grâces de la jeunesse. L'ombre de la nuit environne l'amant de Minvane, et le silence habile avec Ryno!

Où sont tes dogues fidèles? Où est ton arc? ton épée semblable au feu du ciel? ta lance toujours ensanglantée?

Hélas! j'aperçois tes armes entassées dans ton vaisseau. Je les vois couvertes de sang: on ne les a donc pas placées près de toi dans ta sombre demeure, ô mon cher Ryno! Quand la voix de l'aurore viendra-t-elle te dire: «Lève-toi, jeune guerrier! les chasseurs sont déjà dans la plaine; le cerf est près de ta demeure?» Retire-toi, belle aurore, retire-toi, Ryno dort: il n'entend plus ta voix; les cerfs bondissent sur sa tombe. La mort environne le jeune Ryno; mais je marcherai sans bruit, ô mon héros! et je me glisserai doucement dans le lit où tu reposes. Minvane se couchera en silence à côté de son cher Ryno. Mes jeunes compagnes me chercheront, mais elles ne me trouveront point: elles suivront, en chantant, la trace de mes pas; mais je n'entendrai plus vos chants, ô mes compagnes! je m'endors auprès de Ryno.»

Ce poëme finit par une magnifique apostrophe au soleil, que Césarotti et Lormian ont imitée.

CARTHON

Événements des siècles passés, actions des héros qui ne sont plus, revivez dans mes chants! Le murmure de tes ruisseaux, ô Lora, rappelle la mémoire du passé. Le frémissement de tes forêts, ô Germallat, plaît à mon oreille. Malvina, ne vois-tu pas ce rocher couronné de bruyère? Trois vieux pins pendent de son front sourcilleux; à son pied s'étend une vallée verdoyante. Là brille la fleur de la montagne: elle balance sa tête au souffle des zéphyrs; là croît le chardon solitaire dont la chevelure blanchie est le jouet des vents. Deux pierres à moitié cachées dans la terre montrent leurs têtes couvertes de mousse: le chevreuil de la montagne s'enfuit à l'aspect du fantôme qui garde ce lieu sacré. Deux guerriers fameux, ô Malvina, reposent dans cette vallée... Revivez dans mes chants, événements des siècles passés, actions des héros qui ne sont plus!

Quel est celui qui revient de la terre des étrangers, entouré de ses mille guerriers? L'étendard de Morven, déployé dans les airs, marche devant lui: son épaisse chevelure semble lutter avec les traits farouches de la guerre. Il paraît calme comme le rayon du soir qui luit au travers des nuages sur la paisible vallée de Cona. Quel autre serait-ce que le fils de Comhal, que Fingal, ce roi fameux par ses exploits? Il revoit avec joie ses collines: il ordonne à ses bardes de chanter, et mille voix s'élèvent à la fois:

«Habitants des pays lointains, vous avez fui sur vos plaines! Le roi du monde, assis dans son palais, apprend la défaite de ses guerriers: il lance des regards indignés, et saisit l'épée de son père. Enfants des pays lointains, vous avez fui!»

Ainsi chantaient les bardes, quand ils arrivèrent au palais de Selma. On alluma mille flambeaux que Fingal avait conquis sur l'étranger. La fête fut préparée et la nuit se passa dans la joie. «Où est Clessamor, dit Fingal, où est le compagnon fidèle de mon père, où est-il au jour de ma fête? Triste et solitaire, il passe sa vie dans la vallée de Lora; mais je l'aperçois: il s'élance de la colline comme le coursier vigoureux qui, averti par les vents, sent de loin ses compagnons dans la plaine, et secoue dans les airs sa brillante crinière. Salut à Clessamor: pourquoi a-t-il été si longtemps absent de Selma?»

«Fingal revient donc triomphant? répondit Clessamor. Tel revenait Comhal des combats de sa jeunesse. Nous avons souvent traversé le torrent de Carun pour fondre sur les étrangers, nos épées revenaient teintes de leur sang, et les rois du monde ne se réjouissaient pas.

«Mais pourquoi rappeler les combats de ma jeunesse? L'âge a mêlé des cheveux blancs à ma noire chevelure. Ma main oublie à bander l'arc, et je ne lève que des lances légères.

«Ah! quand ressentirai-je la joie que j'éprouvai à la première vue de l'aimable fille des étrangers, de la belle Moïna?»

«Raconte-nous, lui dit Fingal, les aventures de ta jeunesse; la tristesse, comme un nuage sur le soleil, obscurcit l'âme de Clessamor: seul, sur les bords du Lora, tu ne roules que de sombres pensées. Dis-nous quels chagrins ont flétri jadis tes beaux jours.»

«Ce fut pendant la paix que j'arrivai à Balclutha. Les vents rugissaient dans mes voiles, et les ondes de Clutha reçurent mon vaisseau poussé par la tempête. Je restai trois jours dans le palais de Reuthamir. Mes yeux contemplèrent la beauté de sa fille. On remplit à la ronde la coupe de la paix, et le héros en cheveux blancs me donna la belle Moïna. Sa gorge était comme l'écume des vagues; ses yeux comme les étoiles de la nuit: l'aile du corbeau est moins noire que ses cheveux; son âme était généreuse et tendre: mon amour pour Moïna fut extrême, et mon cœur nageait dans le plaisir.

Un chef étranger, épris aussi de la belle Moïna, arrive au palais de Reuthamir. Sans cesse il tenait des discours insolents. Souvent il tirait à moitié son épée. «Où est le puissant Comhal, disait-il, ce guerrier qui ne se repose jamais? Sans doute, il vient à Balclutha, à la tête de son armée, puisque Clessamor est si hardi.»

«Apprends, lui dis-je, que mon âme brûle de son propre feu; que je reste intrépide entouré de milliers d'ennemis, quoique les braves soient absents. Étranger, tu parles avec audace à Clessamor, parce qu'il est seul; mais mon épée frémit à mon côté, impatiente de briller dans ma main. Ne parle plus de Comhal, enfant de Clutha!

Son orgueil s'indigna. Nous combattîmes: il tomba sous mes coups.

Ô toi, qui roules au-dessus de nos têtes, rond comme le bouclier de mes pères, d'où partent tes rayons, ô soleil! D'où vient ta lumière éternelle? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse. Les étoiles se cachent dans le firmament. La lune pâle et froide se plonge dans les ondes de l'occident. Tu te meus seul, ô soleil: qui pourrait être le compagnon de ta course? Les chênes des montagnes tombent: les montagnes elles-mêmes sont détruites par les années; l'Océan s'élève et s'abaisse tour à tour: la lune se perd dans les cieux: toi seul es toujours le même. Tu te réjouis sans cesse dans ta carrière éclatante. Lorsque le monde est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, tu sors de la nue dans toute ta beauté, et tu te ris de la tempête.

Hélas! tu brilles en vain pour Ossian. Il ne voit plus tes rayons, soit que ta chevelure dorée flotte sur les nuages de l'orient, soit que ta lumière tremble aux portes de l'occident. Mais tu n'as peut-être, comme moi, qu'une saison, et tes années auront un terme: peut-être tu t'endormiras un jour dans le sein des nuages, et tu seras insensible à la voix du matin.

Réjouis-toi donc, ô soleil, dans la force de ta jeunesse. La vieillesse est triste et fâcheuse: elle ressemble à la pâle lumière de la lune, qui se montre au travers des nuées déchirées par le vent du nord, lorsqu'il est déchaîné dans la plaine, que le brouillard enveloppe la colline, et que le voyageur tremble au milieu de sa course.