XXIII

Le Misanthrope, le meilleur de ses drames, et dont le seul défaut est que le dénoûment ne sort pas du caractère, mais de l'autorité, tomba; le sujet était trop triste pour un parterre de Français. Il faut réfléchir pour l'accepter. Le rire est la loi suprême de la comédie, on est plus tenté de pleurer au Misanthrope. Le Misanthrope n'est pas un caractère, c'est une manie. Une manie amuse un moment, mais ne fournit pas un long drame. Molière se résigna et il attendit; il avait tellement travaillé son sujet, qu'il ne pouvait s'imaginer qu'il se fût trompé. Les vers, sans être poétiques, étaient de la plus vigoureuse satire. C'était de la poésie de Boileau, son voisin et son ami d'Auteuil.

Il se raccommoda avec le peuple par une farce grossière appelée le Sabotier. «Si je ne travaillais que pour des philosophes, disait-il à ce propos, mes ouvrages seraient tournés tout autrement, mais je parle aux foules, où il y a peu de gens d'esprit. Si c'était à recommencer, je ne choisirais jamais cette profession.» C'est alors qu'il fit jouer M. de Pourceaugnac, cette farce immortelle qui fait rire encore le peuple d'aujourd'hui. L'éclat de rire qu'on arrache au peuple par les moyens souvent ignobles est la grimace du ridicule, le sublime du commun; mais le vrai génie s'abaisse comme il s'élève, et quand il daigne y descendre, il le trouve et le rend impérissable. Le chef-d'œuvre est de réunir les deux. C'est ce que Molière fit dans le Bourgeois gentilhomme. La pièce déplut au public, et charma Louis XIV; il en félicita Molière, il était assez homme de goût pour y saisir les deux ridicules de la noblesse et de la bourgeoisie, il était placé assez haut pour se moquer de son peuple.

Le Bourgeois gentilhomme fut joué pour la première fois à Chambord, au mois d'octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là, et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de déplaisir. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper, et tous les courtisans la mettaient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour des grues, de croire nous divertir avec de telles pauvretés, disait M. le duc de...—Qu'est-ce qu'il veut dire avec son haluba, balachou? ajoutait M. le duc de...; le pauvre homme extravague, il est épuisé: si quelque autre auteur ne prend le théâtre, il va tomber; cet homme-là donne dans la farce italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la seconde fois, et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre; il appréhendait le mauvais compliment du courtisan prévenu; il envoyait seulement Baron à la découverte, qui lui rapportait toujours de mauvaises nouvelles. Toute la cour était révoltée.

Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le roi, qui n'avait point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la première représentation, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée; mais, en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et aussitôt il fut accablé de louanges par les courtisans, qui tout d'une voix répétaient, tant bien que mal, ce que le roi venait de dire à l'avantage de cette pièce. «Cet homme-là est inimitable, disait le même duc de...; il y a un vis comica dans tout ce qu'il fait que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel malheur pour ces messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment la première fois! ils n'auraient pas été à la peine de se rétracter, et de s'avouer faibles connaisseurs en ouvrages. Je pourrais rappeler ici qu'ils avaient été auparavant surpris par le sonnet du Misanthrope. À la première lecture, ils en furent saisis, ils le trouvèrent admirable; ce ne furent qu'exclamations, et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misanthrope fît voir que ce sonnet était détestable.

En effet, y a-t-il rien de plus beau que le premier acte du Bourgeois gentilhomme? Il devait, du moins, frapper ceux qui jugent avec équité par les connaissances les plus communes; et Molière avait bien raison d'être mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin, pour être payé de sa peine par un mépris assommant; et si j'ose me prévaloir d'une occasion si peu considérable par rapport au roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué de justesse dans les petites occasions comme dans les grands événements.

Au mois de novembre de la même année 1670, que l'on représenta le Bourgeois gentilhomme à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. Chaque bourgeois y croyait trouver son voisin peint au naturel; et il ne se lassait point d'aller voir ce portrait: le spectacle d'ailleurs, quoique outré et hors du vraisemblable, mais parfaitement bien exécuté, attirait les spectateurs; et on laissait gronder les critiques sans faire attention à ce qu'ils disaient contre cette pièce.