XXIX
Est-il possible de mieux s'approprier les usages et les critiques du monde? de rétorquer avec plus de grâce maligne et d'éloquence la médisance de salon? Juvénal n'a rien de mieux; partout où Molière imite, il dépasse. C'est le caractère du génie. Convenons pourtant que l'invention comique n'est pas forte, et qu'elle ne suffirait pas aujourd'hui. Le mérite du Misanthrope est tout entier dans le dialogue et dans l'inimitable versification.
Au cinquième acte, Alceste subit un injuste procès intenté par un homme dont il a franchement dénigré les mauvais vers. La pièce finit par l'indignation du Misanthrope, qui propose sa main à Éliante; Éliante la refuse, et il sort de la scène en prononçant ces quatre vers, dignes de son caractère:
Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,
Je vais sortir du gouffre où triomphent les vices,
Et chercher sur la terre un endroit écarté
Où d'être homme de bien on ait la liberté.
Voilà ce chef-d'œuvre. À l'exception du style, il n'en serait pas en ce temps-ci. Molière était alors séparé de sa femme, il écrivait son propre cœur. Il se vengea presque directement de cette femme légère et perfide en lui faisant réciter des invectives contre sa propre vie; il se réconciliera ensuite, il est homme, mais toujours homme; humoriste, mais amoureux.
XXX
Nous voici enfin arrivés à la haute comédie de Molière, le Tartuffe, c'est le chef-d'œuvre de l'inventeur et de l'écrivain; vous allez en juger:
Orgon est un bon, honnête et naïf bourgeois, mari d'une femme encore agréable, père d'une fille belle et tendre, nommée Marianne qui aspire à se marier avec Valère dont elle est aimée. Elmire est le nom de la femme d'Orgon; madame Pernelle est sa mère; Cléante, homme froid et judicieux, est son beau-frère; Dorine est la suivante de Marianne, ancienne dans la maison à qui tout langage est permis.
Tout vit en paix, en joie, en amitié, en amour dans cette heureuse famille, lorsque Orgon, en allant à l'église, est séduit par les grimaces de Tartuffe, le héros de la pièce, qui simule la sainteté, et finit par s'introduire dans la famille et y prendre un empire absolu.
Les premières scènes se bornent à l'exposition. Orgon parle à Dorine:
ORGON.
Dorine?... Mon beau-frère, attendez, je vous prie,
Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici...
Tout s'est-il ces deux jours passé de bonne sorte?
Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?
DORINE.
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir.
Avec un mal de tête étrange à concevoir.
ORGON.
Et Tartuffe?[34]
Tartuffe? Il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille!
ORGON.
Le pauvre homme[35]!
DORINE.
Le soir, elle eut un grand dégoût,
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout.
Tant sa douleur de tête était encor cruelle!
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Il soupa, lui tout seul, devant elle;
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis.
Le pauvre homme!
DORINE.
La nuit se passa tout entière
Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière;
Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Pressé d'un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table;
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
À la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée;
Et le soulagement suivit tout aussitôt.
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Il reprit courage comme il faut;
Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu'avait perdu madame,
But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
Le pauvre homme!
DORINE.
Tous deux se portent bien enfin;
Et je vais à madame annoncer, par avance,
La part que vous prenez à sa convalescence.
SCÈNE VI
ORGON, CLÉANTE.
CLÉANTE.
À votre nez, mon frère, elle se rit de vous:
Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice?
Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
À vous faire oublier toutes choses pour lui;
Qu'après avoir chez vous réparé sa misère,
Vous en veniez au point...?
ORGON.
Halte là, mon beau-frère!
Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
CLÉANTE.
Je ne le connais pas, puisque vous le voulez;
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...
Mon frère, vous seriez charmé de le connaître;
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
C'est un homme... qui... ha! un homme... un homme enfin!
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien;
De toutes amitiés il détache mon âme;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela!
CLÉANTE.
Les sentimens humains, mon frère, que voilà!
ORGON.
Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre.
Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux,
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Il attirait les yeux de l'assemblée entière
Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière,
Il faisait des soupirs, de grands élancements,
Et baisait humblement la terre à tous moments;
Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait,
Et de son indigence et de ce qu'il était,
Je lui faisais des dons: mais, avec modestie,
Il me voulait toujours en rendre une partie.
C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire pitié.
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême;
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle:
Il s'impute à péché la moindre bagatelle;
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser
D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE.
Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je crois.
Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi?