XXV

Il mourut en scène. En figurant dans la cérémonie burlesque de son Malade imaginaire, il se sentit pris d'une légère convulsion qu'il contint jusqu'à la fin; le frisson alors le saisit; son disciple Baron s'en aperçut, le conduisit dans sa loge et lui donna sa robe de chambre. Molière lui demanda ce que l'on disait de sa pièce. Baron lui répondit que ses ouvrages avait toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les goûtait. «Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantôt.—Cela est vrai, lui répondit Molière; j'ai un froid qui me tue.» Baron, après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident, du Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avait toujours provision pour elle; car on ne pouvait avoir plus de soins de sa personne qu'elle en avait. «Eh non! dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre; donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.» Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. «Voici, dit-il, du changement.» Baron, ayant vu le sang qu'il venait de rendre, s'écria avec frayeur. «Ne vous épouvantez point, lui dit Molière; vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte.» Il resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui prodiguèrent, à ce dernier moment de sa vie, tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs; le sang qui sortait par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devais entrer dans le détail de la mort de Molière, pour désabuser le public de plusieurs histoires que l'on a faites à cette occasion. Il mourut le vendredi 17e du mois de février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans, regretté de tous les gens de lettres, des courtisans et du peuple. Il n'a laissé qu'une fille. Mademoiselle Poquelin fait connaître, par l'arrangement de sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation, qu'elle a moins hérité des biens de son père que de ses bonnes qualités.

Aussitôt que Molière fut mort, Baron alla à Saint-Germain en informer le roi.

Boileau le pleure; il explique en deux vers touchants les difficultés qu'on eut à vaincre pour obtenir sa sépulture:

Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,
Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière.

L'ombre de l'envie suit les vrais grands hommes jusqu'au seuil de l'autre monde.

Continuons: