I

Voilà Molière.

Voyons Shakespeare.

Jugeons ces deux représentants de deux grands peuples.

L'un est l'art dans un pays déjà civilisé: Molière.

L'autre est la nature dans un pays déjà cultivé aussi, mais sans goût encore. Voltaire a dit un sauvage ivre; nous ne dirons pas une telle grossièreté, mais nous disons un novice de génie dans un pays à l'aurore de sa littérature.

Ces deux hommes procèdent d'eux-mêmes et d'eux seuls; ils sortent l'un et l'autre de la même souche, la souche primitive de la population: l'artisan. Ils sont grands hommes par hasard. Nous avons vu comment Molière entre malgré sa famille dans une troupe de comédiens, où l'amour le convie et le retient; voyons comment Shakespeare échappe même à la famille et à l'amour pour aller entrer dans une troupe de comédiens aussi par la porte des plus ignobles emplois; ni dans l'un ni dans l'autre, aucune prétention, aucun système, le besoin de vivre, de gagner son pain; à côté du pain ils trouvent, par surcroît, la gloire. Nous nous acharnons en ce moment à attendre des légions de grands hommes par l'instruction obligatoire. J'attends plutôt les grands hommes par nécessité. Ce n'est pas la politique qui enfante le génie, c'est la nature.

ENTRETIEN CLI