III

L'autorité, cette nécessité du gouvernement politique, n'est pas moins interdite aux femmes que la lutte ou la discussion. Qui dit autorité, dit force d'un côté, soumission et obéissance de l'autre. La force suppose la rigueur, l'obéissance suppose souvent la contrainte. Il faut faire taire son cœur pour commander; il faut faire taire son orgueil pour obéir. La femme qui fait taire son cœur n'est plus une femme, les hommes qui obéissent en murmurant n'aiment pas ce qu'ils craignent. Que deviendrait une famille où les hommes verraient dans les femmes des maîtres, au lieu d'y voir des mères, des amantes, des épouses, des consolatrices? Que deviendrait l'amour dans une société où la femme ordonnerait au lieu de persuader, et punirait au lieu de plaindre? L'amour s'éteindrait le jour où la femme, affectant une égalité de droit impossible, lutterait de tyrannie avec l'homme, au lieu de le dompter par le charme, cette seule tyrannie adorée des yeux et du cœur. Les femmes qui, dans certains temps, ont voulu sortir de la vie intérieure pour se hisser dans la vie extérieure sur les tréteaux de la politique, ne sont pas des femmes; ce sont des êtres sans sexe, abdiquant l'un sans revêtir l'autre, scandalisant la nature plus encore que la société. Il n'y avait pas besoin de loi contre elles, il suffisait de l'ostracisme du dégoût. Quel homme aurait été chercher son épouse, quel fils sa mère, au pied de ces tribunes tumultueuses, entre les applaudissements et les huées de la place publique?

IV

Nous ne pousserons pas plus loin la démonstration de l'incompatibilité de la vie publique dans les femmes avec la vie domestique qui leur a été dévolue, non par la loi, mais par la nature, oracle de la loi. Plus on creuserait, plus on acquerrait l'évidence de cette distinction que nous avons faite en commençant. Dans la vie commune, l'homme est l'être public, la femme est l'être domestique. Ils n'agrandissent pas leur rôle en usurpant celui de l'autre sexe, ils le diminuent. Plus l'homme est un être public, plus il est viril; plus la femme est un être domestique, plus elle est femme; l'ombre de la maison la sanctifie et la divinise presque, la publicité la flétrit.

V

Or, la communication de la pensée par la parole ou par le livre est une publicité pour la femme. Cette publicité ne livre pas son corps, mais elle livre son esprit, son cœur, son âme au grand jour. Elle fait de la femme auteur l'entretien de tous; elle viole le foyer, elle lève le voile, elle écarte la pudeur, elle appelle sur le nom, sur le visage, sur l'intelligence, sur l'âme même de la femme célèbre, le regard, la pensée, l'applaudissement ou le sarcasme du monde; la femme devient une actrice qui ne monte pas sur la scène, mais c'est une actrice à domicile, qui s'introduit avec son livre dans le foyer de chacun, qui passe de mains en mains comme une chose vénale, qui sollicite, au lieu du silence, le bruit, au lieu du mystère l'éclat, au lieu de l'estime d'un seul la renommée de tous.

Une femme qui écrit, du jour qu'elle écrit, est de moins pour son mari tout ce qu'elle est de plus pour le public. Mais ce n'est pas seulement son nom que la femme célèbre expose à tous les hasards de la renommée, c'est le nom de son mari, de ses enfants, de sa famille. Si elle encourt la gloire pour elle seule, elle encourt pour eux tous les inconvénients de la célébrité, la critique, la calomnie, l'envie, le ridicule, le mépris, quelquefois la haine. Ce nom, abrité sous son obscurité, devient malgré lui l'occupation et souvent le jouet de l'opinion publique. Que de malédictions ceux qui le portent n'ont-ils pas le droit d'adresser tout bas à la femme téméraire qui les livre ainsi malgré eux à la merci du bruit littéraire!