XV
Un autre courtisan lui annonce qu'on voit la forêt de Dunsinane s'avancer vers la forêt de Birnam. Ce sont des soldats anglais qui ont coupé les rameaux des arbres et qui marchent couverts de leur feuillage du côté du fort.
Macbeth reconnaît la mort. À ce présage, son désespoir n'atteint pas son énergie, il meurt en combattant avec intrépidité; on sent dans ses dernières paroles, comme dans celles de Saül dans la Bible, l'âpre accent qui défie le ciel.
Tel est Macbeth dans son ensemble.
Dans ses détails, il est aussi complet et aussi pathétique.
C'est la plus magnifique analyse de l'ambition qui ait jamais été tracée par un génie humain.
On voit comment le crime se présente d'abord comme une tentation vague et facile à écarter.
Comment l'amour d'une femme vaine et perverse l'échauffe, l'embrase et y participe du cœur et de la main, en le facilitant et en l'accomplissant à demi elle-même.
Comment, une fois accompli, on en veut enfin le prix, et comment pour cueillir la paix et pour étouffer le remords, il mène à tous les crimes, puis à la mort.
La peinture de ce remords rendu visible par la tache indélébile de sang sur la main de l'assassin, que toutes les vagues de l'Océan ne peuvent faire disparaître, est une image digne de Job.
La mort de lady Macbeth et la féroce intrépidité de son époux en lutte désespérée contre le destin, mais sans fléchir, même en succombant, relèvent tout, même le crime; on déteste, mais on admire. C'est l'horreur qui fait pitié, c'est le chef-d'œuvre du tragique. C'est Macbeth, la plus belle des tragédies. Lisez, relisez, et ne fermez le livre que pour vous en souvenir éternellement.
XVI
Comparez maintenant Molière à Shakespeare! Mais non, ne comparez rien, jouissez de tout. Il n'y a rien de commun entre les deux talents, pas plus qu'entre les deux peuples. Ce sont deux saisons qui ne se ressemblent pas et qu'il faut également admirer. Molière, qui ne ressemble à rien dans l'antiquité comique, rend en vers plaisants et merveilleux les plus facétieux détails des caractères humains; il n'a point d'égal, comme il n'eut point de modèle. Le comique est son nom, on ne l'effacera jamais.
Shakespeare plonge dans l'abîme des fortes passions humaines avec quelque sauvagerie sans doute, mais avec un élan, une profondeur, une largeur qui n'ont de comparaison dans aucune langue. Ne comparons donc pas ces deux grands esprits, l'un de l'abîme, l'autre des régions tempérées. Mais déclarons notre insuffisance en ne tentant pas de les rapprocher: l'un est au-dessus du goût, l'autre est au-dessus du sublime. Ineffables tous deux!
XVII
Hugo, dans une œuvre d'un style égyptien mais souvent taillé en blocs comme les pyramides, a analysé Shakespeare; il est difficile de mesurer et plus difficile de porter ces blocs; ils sont jetés avec profusion et souvent sans symétrie et sans choix les uns sur les autres, mais il y en a beaucoup qui révèlent la pensée et la force d'un cyclope du style.
Aimé Martin, le plus doux des hommes, a commenté Molière: trahit sua quemque coluptas. Il a écrit avec l'atticisme d'un écrivain du siècle de Louis XIV. C'était l'homme qu'il fallait pour comprendre et pour analyser cette charmante nature du poëte cultivé sous un grand roi biblique, devant un grand peuple poli comme son époque de génie renaissant et d'imitation classique; leur mérite est divers, mais leur entreprise est également recommandable. D'ailleurs, j'aime trop le commentateur de Molière pour être juste; je suis surtout ami! pardonnez aux faiblesses de l'amitié!
XVIII
Quand il eut fini son Molière et son Bernardin de Saint-Pierre, Aimé Martin quitta le secrétariat de la Chambre et se retira, jeune encore, dans les lettres. Il y vécut de ses travaux passés et persévérants avec sa charmante épouse, sœur de Virginie; lui-même, digne frère de Paul. C'est alors que la conformité du goût et du talent nous unit plus intimement, que j'allai plus souvent m'asseoir à leur vie de famille, et qu'ils vinrent eux-mêmes habiter plus fréquemment ces deux asiles de Saint-Point et Monceaux que la suite des événements politiques me laissait encore libres pour moi et pour mes amis.
Cette amitié, devenue entre nous presque une parenté, me fut douce et chère. Elle subsista sans vicissitude et sans langueur jusqu'à la veille de sa mort. Il y avait un adoucissement dans ses souffrances quand j'allai l'embrasser au moment de mon départ pour la Bourgogne. J'appris quelques jours après que j'avais été, comme sa femme, trompé sur son état et que sa belle âme était remontée à Dieu inopinément, en me laissant comme monument de tendresse, et en encourageant sa veuve à me laisser, après lui, la meilleure partie de son héritage. Ils n'avaient point d'enfants et ils m'adoptaient ainsi tous deux en quittant la terre! Jamais portion de fortune ne fut plus sacrée; elle est encore confondue dans le peu qui me reste, et forme à Saint-Point le complément du victuaire de couvent annexé au château pour l'éducation rurale d'une cinquantaine de jeunes filles des champs.