XX
Aucun remords généreux ne lui inspira dans sa déchéance un parti capable de sauver le roi qu'il avait perdu, ou d'honorer du moins la chute du trône par un magnanime effort. Il se laissait emporter comme un débris inerte et sans volonté par ce courant de ruine. Quand il vit sa propre vie menacée par les séditions croissantes à Paris, il abandonna enfin le timon qui ne gouvernait déjà plus qu'au gré des tempêtes, et il se réfugia avec sa femme et sa fille dans son château de Coppet, à l'abri de la révolution, sur une terre étrangère.
Sa fille, protégée par son titre d'ambassadrice, ne tarda pas à revenir à Paris où la rappelaient ses opinions, ses attachements et son ardeur politique. Sa jeunesse, sa passion, ses enthousiasmes, ses liaisons avec les publicistes et les orateurs du temps lui avaient fait dépasser les opinions de son père.
M. Necker avait rêvé une monarchie à trois pouvoirs pondérés comme l'Angleterre, sans considérer que les gouvernements ne se copient pas, mais qu'ils se moulent sur le type des traditions, des idées, des mœurs, des classes préexistantes dans un pays. Les plagiats en politique ne sont pas seulement des platitudes, ce sont des chimères. La France qui n'a d'aristocratie que dans l'intelligence, et où par conséquent l'aristocratie est personnelle, ne pouvait reconstituer d'une main les priviléges politiques qu'elle détruisait de l'autre. Aristocratie et France moderne sont deux mots qui se nient l'un à l'autre. La force ou l'idée, voilà alternativement le gouvernement de la France; mais il n'y a point de place pour le gouvernement de convention et de préjugé. Les esprits y marchent trop vite pour s'arrêter dans les institutions moyennes. L'extrême en tout, c'est le vice et la vertu de cette nation.