XXXVIII
Après avoir payé à la mémoire de son père le tribut d'affection qu'elle lui avait toujours portée dans une notice apologétique de sa vie et dans la publication de ses manuscrits, elle partit pour l'Italie, terre de son imagination. Son voyage était un poëme. Elle y prépara les matériaux de son plus important ouvrage littéraire, le roman poétique de Corinne. Corinne était sa propre personnification. Elle se retraçait elle-même sous ce nom. Une jeune femme, dont l'imagination enthousiaste anime, colore, passionne toute la nature et toute l'histoire en parcourant la plus grande scène du monde antique, inspire un amour d'admiration plutôt que de cœur à un voyageur anglais qu'elle rencontra à Rome.
L'amour plus méridional et plus absolu qu'elle ressent elle-même pour lui redouble son génie et divinise, pour ainsi dire, son enthousiasme. Les chants qu'elle improvise au Capitole ou au cap Misène lui méritent la couronne du Tasse et de Pétrarque.
Mais son amant s'épouvante de la splendeur même de son idole; il craint avec raison que cette divinité d'intelligence ne puisse redescendre sur la terre au rôle modeste d'épouse obscure et de mère de famille. Ses faibles yeux ne peuvent supporter tant d'éclat, son cœur modéré ne peut fournir d'aliment à tant de flammes. Il s'éloigne, il se décourage, il épouse dans sa patrie une jeune parente d'une beauté virginale, d'un esprit médiocre, d'un caractère plus rassurant pour sa félicité domestique. Corinne, punie de sa beauté et de son génie, expire de tristesse sous l'excès même des dons qu'elle a reçus de la nature. Elle perd l'amour et la vie pour avoir conquis le bruit et la gloire.
Voilà le livre. On y sent à chaque page l'amertume d'une âme qui aurait voulu réunir dans une seule vie ce qui illustre l'existence et ce qui la voile, mais qui combat contre la nature des choses et contre la véritable destinée de la femme, qui est vaincue par le bons sens ou par ce qu'elle appelle les préjugés de la société.
Le livre de Corinne fut l'apogée du talent de madame de Staël. Le style est un reflet brûlant du ciel d'Italie, aperçu par-dessus les cimes des Alpes. Tantôt voyage, tantôt roman, le voyage est incomplet, le roman est déclamatoire. Mais l'âme, tantôt virile, tantôt féminine de madame de Staël, en inonde les pages d'une si magique et d'une si touchante poésie de cœur et de style, qu'on oublie le livre pour admirer l'écrivain. La jalouse persécution que madame de Staël subissait ajoutait son intérêt à l'ouvrage. Le succès fut immense, le nom de madame de Staël atteignit ou dépassa toutes les renommées littéraires du temps. Le siècle n'avait point de poëte français en vers, point d'orateur en action; il adopta cette femme comme la poésie et l'éloquence de l'époque. Elle revint jouir de sa gloire à Coppet, à Genève, à Rouen, à Auxerre, enfin dans une terre de M. de Castellane, à douze lieues de Paris, sans oser s'en rapprocher davantage. Le bruit qu'elle y faisait était trop grand pour le silence absolu que l'empire faisait en France.