I
Le duc Mathieu de Montmorency, le plus grand nom de France, avait eu pour premier maître en révolution et en religion politique l'abbé Sieyès. Sieyès, devenu célèbre par une brochure radicale au commencement des États généraux, avait été du premier bond au fond de la question, et, prenant uniquement pour logique le droit et l'intérêt du grand nombre, avait conclu dans son titre même: Qu'est-ce que le tiers état? C'est tout.
Absolu dans les principes, il avait été modéré dans les applications. Il voulait tout ébranler, mais ne rien détruire; car il avait des bénéfices et des fonctions ecclésiastiques comme grand vicaire de Chartres. On peut juger combien les doctrines d'un tel homme d'esprit devaient sourire à un très-jeune homme, qui en avait fait son oracle et qui portait dans ses votes populaires l'ardeur de son âge et l'illusion de sa passion du bien public. Aussi la Révolution, dans ses principes, le compte-t-elle parmi ses plus ardents apôtres. Il se lia avec ses plus éloquents promoteurs, les Mirabeau, les Lameth, les Barnave, les la Fayette. Toutes ses motions furent pour la démocratie la plus avancée. Quand on voulut détruire la noblesse, on emprunta sa main. Ce fut lui qui, dans la nuit fameuse du 7 août, commença cet abatis de priviléges, ce défrichement de la France qui la rendit invincible. Son impopularité bruyante parmi les défenseurs de l'ancien régime condamna son nom aux invectives et aux sarcasmes de l'Europe entière. Son nom devint le synonyme de l'apostasie. Il supporta avec la constance d'un néophyte convaincu les injures de son ordre, et ne témoigna aucun repentir de sa témérité jusqu'au jour où un crime, la mort de son frère chéri, l'épouvanta des conséquences que la démocratie furieuse tirait de son dévouement.
Il parut alors changer de principes en changeant de rôle: il émigra, non pas pour combattre son pays, mais pour se réfugier dans les larmes de ceux qui, en voulant faire beaucoup de bien, ont ouvert la porte à beaucoup de mal. Il était lié avec madame de Staël, fille de M. Necker. Il trouva en Suisse, dans la maison de Coppet, l'amitié la plus tendre, la religion la plus tolérante et toutes les consolations que les mêmes déceptions donnent aux illusions également trompées.
Au 18 brumaire, il espéra mieux de sa patrie, mais il craignit le despotisme du sabre et ne s'engagea pas avec le dictateur. La résipiscence ne pouvait être complète à ses propres yeux que quand il aurait contribué à rendre un trône aux frères de Louis XVI, auxquels il s'accusait d'avoir involontairement arraché le trône et la vie. Homme d'illusions immenses, il lui en fallait dans le repentir comme il en avait eu dans la lutte. Il se livra alors à la dévotion la plus entière et la plus vive, et il consacra à Dieu toutes les pensées éparses de sa vie.
II
Le duc de Montmorency, ayant entendu parler de moi avec les illusions de l'amitié, vint lui-même, avec une prévenance extrême, au-devant de ma timidité. M. de Genoude était avec lui. Je fus saisi et séduit au premier regard. Il n'avait du grand seigneur que les grâces. Je le retrouve tout entier dans le beau portrait de Gérard, qu'il avait légué à madame Récamier, son amie, avec la clause qu'elle me le léguerait elle-même en mourant, si je devais survivre à cette aimable et charmante femme. Elle me le légua, en effet, et je n'en ai pas encore été dépouillé par mon infortune.
Il a, dans cette image, l'air d'éternelle jeunesse qu'il avait dans ses plus beaux jours; sa physionomie le nomme. Ses cheveux, d'un blond tendre, ont gardé les inflexions du premier âge autour d'un front de vingt-cinq ans; ils jettent une ombre légère et mobile sur sa figure. Ses yeux, grands et bleus, laissent lire jusqu'au fond de son âme. Une teinte rosée relève la délicate blancheur de sa peau. Son nez est court; ses narines, bien accentuées et frémissantes, respirent la bravoure martiale des petits-fils des héros; sa bouche, parfaitement modelée, a l'élégance et les contours d'une bouche de femme; on n'y sent rien de l'enthousiasme révolutionnaire que l'abbé Sieyès lui avait inspiré. Les contours du visage sont élégants, mais fermes; on voit que l'homme serait bien mort pour une noble cause. On ne peut détacher le regard du portrait; on croit entendre sa voix douce et prévenante qui vous parle; il n'a rien à cacher; son timbre, juste et franc, sonne la sincérité avec le mot. Tel il est, tel il était. Je me figure l'entendre autant que le revoir.
III
Mathieu de Montmorency n'avait aucune ambition qui ne fût digne de son nom, de son caractère et de sa race. Excepté un rôle héroïque, il n'y avait point de rôle pour lui dans ce monde indécis. Il avait chez madame de Staël, à Coppet, deux charmes qui le retenaient: celui de madame de Staël elle-même, à laquelle il était dévoué depuis qu'il l'avait connue chez son père, M. Necker, et pendant les tempêtes de 1789; celui de madame Récamier, amie de madame de Staël et à laquelle il se consacrait avec une vertu que désavouerait l'amour, mais qui lui ressemblait trop pour être désintéressée.
Nous avons vu qu'après la Terreur il s'était résigné à la dévotion. C'était le moment où madame Récamier, à seize ans, sous le Directoire, apparaissait dans le monde comme un piége de beauté qui devait tenter tous les jeunes hommes. Mathieu de Montmorency, qui vivait alors séparé de sa femme, la vit et s'enthousiasma pour cette incomparable et énigmatique beauté d'un amour qu'il se déguisa à lui-même sous l'apparence d'une passion innocente, parce qu'elle lui semblait immatérielle. Il se la déguisa mieux encore en se la cachant sous les formes de l'amour de Dieu, amour vertueux et mystique qu'il s'efforça de communiquer à madame Récamier, pour préserver l'innocence de la femme et, à son insu, sa propre jalousie, contre les dangers du monde. Sa correspondance avec madame Récamier, que nous avons lue, laisse peu de doute à cet égard; elle laisse même une impression pénible à la franchise d'un homme de bien amoureux, elle ressemble trop à un sermon perpétuel où le prédicateur prêche plus pour lui-même que pour Dieu. Mais l'amour prend tous les masques innocemment, même celui de la vertu: c'est toujours l'amour.
IV
En 1814, Mathieu de Montmorency et son cousin le duc de Laval-Montmorency, amoureux aussi de madame Récamier, mais plus franc et moins sophistique que son cousin, saluèrent la chute de Bonaparte et le retour des Bourbons.
La duchesse d'Angoulême le choisit pour son chevalier d'honneur. Les Bourbons pardonnèrent tout à ce beau nom et à ce repentir attristé par tant de vertu. Il devint le modèle de l'aristocratie française. Ce fut alors qu'il désira me connaître, et dès qu'il me connut, sa curiosité bienveillante devint la plus honorable amitié. Il me mena quelquefois chez sa fille, devenue la femme du fils du duc de Doudeauville, et qui habitait alors la maison champêtre retirée de la vallée aux Loups, achetée, par complaisance, des dépouilles de M. de Chateaubriand. L'affection de M. de Montmorency pour moi m'y valait l'accueil le plus distingué. Je jouissais de fouler ces gazons semés autrefois par un grand homme et possédés aujourd'hui par le plus vertueux des hommes. Ces deux grandeurs m'éblouissaient; j'admirais l'une, je respectais et je chérissais l'autre.
M. de Montmorency prévoyait le jour où l'attachement de la cour, fière de l'estime universelle dont il jouissait, lui offrirait le ministère des affaires étrangères, que la considération de l'Europe l'engagerait à accepter pour être utile à la France. «Le premier acte ministériel que je signerai, ce sera la nomination de Lamartine au poste de ministre à l'étranger,» disait-il souvent à ses amis et aux miens. J'étais heureux de ma résidence à Naples. Nullement pressé d'avancement, je lui écrivais sans jamais lui parler de mon ambition. Il était devenu ministre, le congrès de Vérone l'occupait; M. de Chateaubriand, qui s'ennuyait à Londres et qui pensait déjà, de concert avec M. de Vitrole, à remplacer M. de Montmorency au ministère, parvint à se faire nommer plénipotentiaire à Vérone. Il plut à l'empereur de Russie et prémédita avec lui la guerre d'Espagne. Revenu à Paris, M. de Chateaubriand prit la place de son ami; cette ingratitude, qui avait l'air d'une perfidie, offensa toutes les âmes délicates. M. de Montmorency seul se montra impassible et crut devoir, par charité chrétienne, déguiser sa peine en feignant de ne pas sentir l'amertume que lui inspirait la conduite de M. de Chateaubriand. Étant en congé dans ce moment à Paris, j'essayai de lui en parler, mais il refusa de me répondre et je compris qu'il ne voulait pas qu'un seul mot de lui pût aggraver les torts de son ancien ami. Quelque temps après, Charles X nomma M. de Montmorency gouverneur du duc de Bordeaux, emploi qui lui convenait parfaitement, qui honorait son royalisme et qui unissait dans sa personne la fidélité aux Bourbons et la haute intelligence de la Charte.
Ce fut dans ces hautes fonctions que la mort le surprit et parut mettre le sceau à la sainteté de sa vie. Pendant la semaine sainte, étant allé entendre la messe à sa paroisse de Saint-Thomas d'Aquin, il inclina la tête à l'élévation et ne la releva plus. On s'aperçut qu'il était mort dans l'acte le plus fervent de sa piété. Ainsi finit cet homme de bien, qui ne laissa que des respects et des regrets sur cette terre. Ceux qui l'ont connu, comme moi, le regretteront et le respecteront doublement, car ses vertus et ses qualités privées dépassaient immensément ses qualités et ses vertus publiques. C'était un homme que Dieu seul pouvait juger, car il n'avait agi que pour lui.
Lamartine.
FIN DU CLXe ENTRETIEN.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.