AVIS DE L’ÉDITEUR

Le public ne cesse de demander deux opuscules du Père Gratry, intitulés, le premier : Les Sources, Conseils pour la conduite de l’Esprit ; et le second : Les Sources, ou le premier et le dernier livre de la Science du Devoir.

Nous croyons donc lui être agréable en réunissant ces deux petits volumes en un seul, et en les lui offrant aujourd’hui sous ce titre unique : Les Sources.

Paris, le 10 juillet 1876.

LES SOURCES
(PREMIÈRE PARTIE)
CONSEILS
POUR LA CONDUITE DE L’ESPRIT

CHAPITRE PREMIER
SILENCE ET TRAVAIL DU MATIN

Ces conseils ne s’adressent pas à tous : un très petit nombre d’esprits, dans l’état actuel du monde, en sont ou en voudront être capables.

Ils s’adressent à cet homme de vingt ans, esprit rare et privilégié, cœur encore plus privilégié, qui, au moment où ses compagnons d’études ont fini, comprend que son éducation commence ; qui, à l’âge où l’amour du plaisir et de la liberté, du monde, de ses honneurs et de ses richesses entraîne et précipite la foule, s’arrête, lève les yeux et cherche, dans l’immense horizon de la vie, au ciel ou sur la terre, l’objet d’un autre amour.

Je suppose que je m’adresse à cet homme. C’est à lui seul que je parle ici.

La possession de la sagesse, lui dirai-je d’abord, est à de très sévères conditions ; sachez-le bien. Ces conditions, il est vrai, sont plus sévères en apparence qu’en vérité. Mais enfin, l’initiation exige d’austères épreuves. Êtes-vous courageux ? Consentez-vous au silence et à la solitude ? Consentez-vous, au sein de votre liberté, à un travail plus profond, mais aussi régulier que le travail forcé du collège, ce travail que les hommes imposent aux enfants, mais non pas à eux-mêmes ? Consentez-vous, dans cette voie rude, à voir vos égaux, par une voie facile, vous dépasser dans la carrière et prendre votre place dans le monde ? Pouvez-vous tout sacrifier sans exception, à la justice et à la vérité ? Alors écoutez.

I

Si vous avez cette extraordinaire décision, et si vous savez vaincre les innombrables oppositions, déraisonnables et raisonnables, qui vont vous arrêter, sachez qui vous allez avoir maintenant pour maître. Ce sera Dieu. Le temps vient où vous avez à pratiquer cette parole du Christ : « N’appelez personne sur la terre votre maître : car vous n’avez tous qu’un maître, qui est le Christ, et vous êtes tous frères[1]. »

[1] Matth., XXIII, 8.

Oui, il faut que vous ayez maintenant Dieu pour maître.

C’est ce que je vais vous expliquer, en vous donnant les moyens pratiques d’arriver aux leçons du Maître divin.

Saint Augustin a écrit un livre intitulé : De Magistro, où il montre qu’il n’y a qu’un maître, un seul maître, qui est intérieur. Lisez ce livre. Malebranche a beaucoup écrit sur ce point, et d’admirables pages, trop peu connues, et surtout trop peu pratiquées. Il vous sera facile de les trouver. Lisez-les avec attention et recueillement.

Du reste, vous avez entendu dire vulgairement, et vous l’avez probablement répété vous-même, que Dieu est la lumière universelle qui éclaire tout homme venant au monde, Croyez-vous cela ?

Si vous le croyez, poursuivez-en les conséquences.

Si vous croyez que vous avez en vous un maître qui veut vous enseigner la sagesse éternelle, dites à ce maître, aussi résolument, aussi précisément que vous le diriez à un homme placé en face de vous : « Maître, parlez-moi. J’écoute. »

Mais, après avoir dit : J’écoute, il vous faut écouter. Voilà qui est simple assurément, mais capital.

Pour écouter, il faut faire silence. Or, je vous prie, parmi les hommes, et surtout parmi les penseurs, qui est-ce qui fait silence ?

La plupart des hommes, surtout des hommes d’étude, n’ont pas une demi-heure de silence par jour. Et quand le livre de l’Apocalypse dit quelque part : « Et il se fit dans le ciel un silence d’une demi-heure, » je crois que le texte sacré signale un fait bien rare dans le ciel des âmes.

Pendant tout le jour, l’homme d’étude écoute des hommes qui parlent, ou il parle lui-même, et quand on le croit seul et silencieux, il fait parler les livres avec l’extraordinaire volubilité du regard, et il dévore en peu d’instants de longs discours. Sa solitude est peuplée, assiégée, encombrée, non seulement des amis de son intelligence et des grands écrivains dont il recueille les paroles, mais encore d’une multitude d’inconnus, de parleurs inutiles, et de livres qui sont des obstacles. De plus, cet homme, qui croit vouloir penser et parvenir à la lumière, permet à la perturbatrice de tout silence, à la profanatrice de toutes les solitudes, à la presse quotidienne, de venir, chaque matin, lui prendre le plus pur de son temps, une heure ou plus, heure enlevée de la vie par l’emporte-pièce quotidien ; heure pendant laquelle la passion, l’aveuglement, le bavardage et le mensonge, la poussière des faits inutiles, l’illusion des craintes vaines et des espérances impossibles vont s’emparer, peut-être pour l’occuper et le ternir pendant tout le jour, de cet esprit fait pour la science et la sagesse[2].

[2] On verra plus bas si nous prétendons isoler de la vie contemporaine l’homme qui veut servir Dieu ; mais nous nous élevons de toutes nos forces contre l’usage ordinaire que l’on fait des journaux.

Veuillez me croire, quand j’affirme qu’un esprit qui travaille ainsi n’apprendra rien, ou peu de chose, précisément parce qu’il n’y a qu’un maître, que ce maître est en nous, qu’il faut l’écouter pour l’entendre, et faire silence pour l’écouter.

Si donc vous voulez établir un peu de silence autour de vous, lisez modérément, et chassez de chez vous les profanes. Éloignez-vous, de toute manière, des paroles inutiles : il en sera demandé compte, dit l’Évangile. Il en sera demandé compte aux complices aussi bien qu’aux auteurs.

II

Il faut donc écouter Dieu. Il faut faire silence pour l’entendre. Mais le silence suffit-il ?

Oui, on peut dire que le silence suffit, car, dit saint Augustin, la Sagesse éternelle ne cesse de parler à la créature raisonnable, et la raison ne cesse de fermenter en nous. Seulement, il n’est pas facile d’obtenir le silence.

Faites taire les hommes, faites taire les livres, soyez véritablement seul, avez-vous pour cela le silence ? Qu’est-ce que cette loquacité intérieure des vaines pensées, des désirs inquiets, des passions, des préjugés particuliers de votre éducation, des préjugés plus redoutables du siècle qui vous porte et vous inspire à votre insu ? Avant d’arriver au silence sacré du sanctuaire, il y a de grandes victoires à remporter. Il faut ces surnaturelles victoires dont l’esprit de Dieu dit : « Celui qui sera vainqueur, je lui donnerai pouvoir sur les nations. » (Qui vicerit, dabo ei potestatem super gentes.)

Il faut cesser d’être esclave de soi-même et esclave de son siècle. Je ne dis pas que la lutte doit avoir cessé ; je dis qu’elle doit avoir commencé. La passion, en vous, doit avoir senti la puissance de la raison. Il faut avoir rompu avec le siècle, et avoir dit au torrent du jour : Tu ne m’emporteras pas. Il faut avoir échappé à ce côté faux de l’esprit du siècle, à cet entraînement aveugle et pervers par lequel chaque époque menace d’échapper au vrai plan de l’histoire universelle, et en retarde l’accomplissement. Corrumpere et corrumpi sæculum vocatur, disait Tacite. Ce siècle-là, ce corrupteur avec ses préjugés, ses doctrines, sa philosophie s’il en a, il faut s’élever, et se tenir élevé, au-dessus de lui, pour le juger, le juger pour le vaincre, et pour le diriger au nom de Dieu. C’est le sens du mot cité plus haut : « Celui qui sera vainqueur, je lui donnerai pouvoir sur les nations. »

Je n’insiste pas davantage sur ce point capital, ni sur l’extrême difficulté de cette victoire, ni sur l’espèce de terreur profonde qu’éprouve une âme qui vivait naïvement de la vie de son siècle, et qui maintenant entre en lutte et en contradiction avec cette immense vie et ses puissants mouvements, et commence à sentir sa faiblesse, sa petitesse, son isolement, en face de ces grands flots. Tout ceci nous entraînerait trop loin. J’indique seulement ici à quelles conditions l’âme obtient le silence pour écouter Dieu.

III

Pythagore avait divisé la journée des disciples de la philosophie en trois parties : la première partie pour Dieu dans la prière : la seconde pour Dieu dans l’étude ; la troisième pour les hommes et les affaires.

Ainsi toute la première moitié du jour était pour Dieu.

C’est, en effet, le matin, avant toute distraction et tout commerce humain, qu’il faut écouter Dieu.

Mais précisons. Qu’est-ce, en effet, qu’écouter Dieu ? me direz-vous. En pratique, écouterai-je ainsi, comme les contemplatifs de l’Inde, depuis le matin jusqu’à midi ? Me tiendrai-je le front penché et la tête appuyée sur ma main, ou les yeux fixés vers le ciel ? Que ferai-je en réalité ?

Voici la réponse. Vous écrirez.

Vous êtes-vous quelquefois demandé : Quel est le moyen, y a-t-il un moyen d’apprendre à écrire ? Ce moyen d’apprendre à écrire et de développer, en ce sens, vos facultés dans toute leur étendue, je vous l’offre ici. Ce sera là l’avantage secondaire de l’emploi de vos matinées.

Parlons d’abord, sous ce second point de vue, de votre travail du matin. Ce ne sera pas un hors-d’œuvre, ni même une digression, car nous verrons que cet exercice secondaire vous mène ici droit au but principal.

Saint Augustin commence ainsi son livre des Soliloques : « J’étais livré à mille pensées diverses, et depuis bien des jours, je faisais les plus grands efforts pour me trouver moi-même, moi et mon bien, et pour connaître le mal à éviter, quand tout à coup, — était-ce moi-même ? était-ce un autre ? était-il hors de moi ou en moi ? je l’ignore et c’est précisément ce que je désirais ardemment de savoir ; — toujours est-il que tout à coup il me fut dit : Si tu trouves ce que tu cherches, qu’en feras-tu ? A qui le confieras-tu avant de passer outre ? — Je le conserverai dans ma mémoire, répondis-je. — Mais ta mémoire est-elle capable de conserver tout ce que ton a esprit a vu ? — Non, certes, elle ne le peut. — Il faut donc écrire. — Mais comment, puisque tu crois que ta santé se refuse au travail d’écrire ? Ces choses ne se peuvent dicter : elles demandent toute la pureté de la solitude. — Cela est vrai ; je ne sais donc que faire. — Le voici : demande de la force, et puis du secours pour trouver ce que tu cherches ; puis écris-le, pour que cet enfantement de ton cœur t’anime et te rende fort. N’écris que les résultats, et en peu de mots. Ne pense pas à la foule qui pourra lire ces pages ; quelques-uns sauront les comprendre[3]. »

[3] Œuvres complètes, t. I, p. 698.

Maintenant, je vous prie, pensez-vous que ces choses n’arrivent qu’à saint Augustin ? Si elles n’arrivent qu’à lui et ne nous arrivent pas, c’est que notre pitoyable incrédulité s’y oppose. Croyez-vous en Dieu ? Dieu est-il muet ? N’est-il pas certain que Dieu parle sans cesse, comme le soleil éclaire toujours ? Je vous dirai ici avec Thomassin : « Quiconque s’étonne de ces choses et les regarde comme incroyables, inespérées, inouïes, celui-là ne sait pas ou ne réfléchit pas que la descente de Dieu, réelle et substantielle, dans la nature intelligente, est un fait continuel et quotidien[4]. »

[4] Dogm. theol., de Incarnat., lib. I, cap. XXI. — Lisez, dans notre Logique, le livre intitulé : Des vertus intellectuelles inspirées.

Mais n’insistons pas en ce moment sur ce côté de la question. Saint Augustin lui-même, parlant de son inspirateur, ne se demande-t-il pas : « Était-ce moi-même ? était-ce un autre ? » Je vous dis seulement ici que si vous suivez mon conseil, si vous consacrez à écrire les meilleures heures du jour, rien ne peut vous donner autant de chances pour entendre ou pour voir la vérité, et rien ne saurait, au même degré, vous former à écrire. Là sont les sources du génie et du talent.

Traitons ceci avec quelque détail, c’est le lieu : le livre correspondant de la Logique d’Aristote traite beaucoup de la rhétorique.

Vous le savez, il n’y a que les ouvrages bien écrits qui subsistent et qui font trace. Les autres, même savants, ne sont que des matériaux. Ce sont comme des créations inférieures destinées à être assimilées par quelque esprit plus vigoureux qui s’en nourrit, les fait homme, et les ajoute à la vie de l’esprit humain. Si donc vous voulez propager la vérité, il faut savoir écrire. Je dirais qu’il vous faut acquérir du style, si ce mot n’avait deux sens, dont l’un, le sens vulgaire, est pitoyable. Dans ce dernier sens, il serait bon de dire : « Pas de style ! » comme on a dit : « Pas de zèle ! » Le meilleur style, en ce sens, est de n’en point avoir. Ce style, on le voit assez, sert à déguiser la pensée ou son absence : vêtement toujours un peu de mauvais goût, qui, en tous cas, par cela seul qu’il est vêtement, nous empêche d’arriver à la sublime et saisissante nudité du vrai.

Mais si vous entendez le style dans le sens de ce très beau mot, « le style c’est l’homme », le style, alors, c’est aussi l’éloquence, quand toutefois on la définit avec un maître habile : « L’éloquence n’est que l’âme mise au dehors. »

Cela posé, je trouve tout, comme règle pratique de l’art d’écrire, dans le fragment de saint Augustin qui vient d’être cité.

Le style, l’éloquence, la parole dans le sens le plus élevé du mot, c’est l’homme, c’est l’âme mise en lumière. C’est-à-dire que si vous voulez apprendre véritablement à écrire, il faut apprendre à éviter non seulement tout mot sans pensée, mais encore toute pensée sans âme.

« Le style, disait Dussaulx, est une habitude de l’esprit. » — « Heureux ceux, dit Joubert, dans lesquels il est une habitude de l’âme. » Et Joubert ajoutait : « L’habitude de l’esprit est artifice ; l’habitude de l’âme est excellence ou perfection. »

Donc, pour écrire, il ne faut pas seulement sa présence d’esprit, il faut encore sa présence d’âme ; il faut son cœur, il faut l’homme tout entier : c’est à soi-même qu’il en faut venir. Saint Augustin commence donc parfaitement quand il dit : JE ME CHERCHAIS MOI-MÊME.

Mais il faut plus. Non seulement il faut apprendre à éviter toute parole sans pensée et toute pensée sans âme, mais encore il faut éviter, je dis, pour bien écrire, tout état d’âme sans Dieu. Car, sans doute, ce que l’éloquence entend mettre au dehors, ce n’est pas l’âme dans sa laideur, c’est l’âme dans sa beauté. Or, sa beauté, indubitablement, c’est sa ressemblance à Dieu. Car comme le dit encore excellemment Joubert : « Plus une parole ressemble à une pensée, une pensée à une âme, une âme à Dieu, plus tout cela est beau. »

Il faut donc, comme saint Augustin, chercher son âme, se chercher soi, SOI ET SON BIEN, son âme et sa beauté. (Quærenti mihi memetipsum et bonum meum.) Il vous faut donc, pour très bien écrire, la présence de votre âme et la présence de Dieu : c’est-à-dire il faut que votre âme tout entière, s’il est possible, soit éveillée et que la splendeur de Dieu soit sur elle.

C’est là, dis-je, ce qu’il faut chercher. Mais qui cherche trouve. Si vous cherchez dans le silence et la solitude, avec suite et persévérance (volventi mihi diu, et per multos dies sedulo quærenti), plus d’une fois il vous arrivera d’être comme réveillé et de sentir que vous n’êtes plus seul. Cependant l’hôte intérieur et invisible est tellement caché et impliqué dans l’âme que vous doutez. Est-ce moi-même ou est-ce un autre qui a parlé ? Où est-il ? Se fait-il entendre de loin ou parlera-t-il dans ce fond reculé de moi-même si éloigné de la surface habituelle de mes pensées ?

Ne vous arrêtez pas à ce doute. En pratique, peu importe. Tâchez seulement de ne pas laisser perdre ce que vous entendez et ce que vous voyez alors. Ne vous fiez pas à la mémoire. La mémoire n’est fidèle et complète qu’en présence des objets. La mémoire est une faculté qui oublie. Quand la lumière céleste des idées luit sur elle, elle croit que cette lumière ne lui sera point ôtée et qu’elle verra toujours le même spectacle. N’en croyez rien. Quand la lumière se sera retirée, la mémoire pâlira, comme la nature quand le soleil s’en va, car ici l’absence c’est l’oubli.

Il faut donc écrire alors. (Ergo scribendum est.) Il faut s’efforcer de décrire l’ensemble vaste, les détails délicats du spectacle intérieur que vous voyez à peine ; il faut écouter et traduire les veines secrètes du murmure sacré (venas divini susurri) ; il faut suivre et saisir les plus délicates émotions de cette vie éveillée.

Mais je ne puis, répond saint Augustin ; ma santé m’en empêche. (Valetudo scribendi laborem recusat.) Et ici, il faut reconnaître que chacun a naturellement cette sorte de santé qui ne peut pas écrire. Est-ce que l’état presque toujours grossier, enivré, remuant, lourd, somnolent, de mon corps, ne m’empêche pas d’écrire, c’est-à-dire de suivre et de fixer ces beautés intérieures que j’aperçois à peine, et ces délicates émotions, croisées, effacées, étouffées par les rudes et pétulantes émotions de mes sens ?

Que faire donc ? (Nescio quid agam.) il faut qu’il soit porté remède à cet état de votre corps. (Ora salutem et auxilium.) Il faut fuir cet état ténébreux du corps qui empêche d’écrire. Il faut demander à Dieu cette sorte de santé précieuse et bénie qui rend le corps simple et lumineux, et dont l’Évangile parle quand il dit : « Si votre œil est simple, tout votre corps sera éclairé et vous illuminera comme un réflecteur de lumière[5]. »

[5] … Totum corpus tuum lucidum erit, et sicut lucerna fulgoris illuminabit te. (Luc, XI, 36.)

Oui, il faut que votre corps même soit entraîné et entre dans la voie de votre esprit et de votre âme. « Tout ce qu’on pense, dit parfaitement Joubert, il faut le penser avec l’homme tout entier, l’esprit, l’âme et le corps. » Oui, le corps est de la partie, et saint Augustin le sentait.

Il faut que l’esprit, l’âme et le corps, en harmonie, soient devenus ensemble comme un seul instrument docile à l’inspiration intérieure : inspiration qui manque peu, mais qui trouve rarement l’instrument préparé.

Le délicat et profond écrivain que j’aime à vous citer sur ce sujet l’avait bien observé : « Quand il arrive à l’âme de procéder ainsi, dit-il, on sent que les fibres se montent et se mettent toutes d’accord. Elles résonnent d’elles-mêmes, et malgré l’auteur, dont tout le travail consiste alors à s’écouter, à remonter la corde qu’il entend se relâcher, et à descendre celle qui rend des sons trop hauts, comme sont contraints de le faire ceux qui ont l’oreille délicate quand ils jouent de quelque harpe.

« Ceux qui ont jamais produit quelque pièce de ce genre m’entendront bien, et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d’abord, ou devenir à chaque ouvrage un instrument organisé[6]. »

[6] Pensées de Joubert, t. II, p. 95.

N’est-ce pas là ce que veut dire le prophète qui s’écrie : « Éveille-toi, ma glorieuse lumière ! éveille-toi, lyre de mon âme ! » (Exsurge, gloria mea. Exsurge, psalterium et cithara.) Mais, je vous en préviens, si vous attendez pour écrire que votre âme et votre corps soient devenus cet instrument sonore et délicat, vous n’écrirez pas. Que dit en effet, saint Augustin ? « Priez, demandez la force, la santé, le secours, et écrivez, afin que, vous sentant père, vous en deveniez plus fort (ut prole tua fias animosior). »

Oui, commencez par écrire et produire, dussiez-vous sacrifier ensuite les premiers-nés. Mais, en tout cas, les premiers fruits vivants de votre esprit l’animeront ; les fibres se monteront, et se mettront d’accord d’elles-mêmes.

Savez-vous pourquoi des esprits, d’ailleurs très préparés, restent souvent improductifs et n’écrivent pas ? C’est parce qu’ils ne commencent jamais, et attendent un élan qui ne vient que de l’œuvre. Ils ignorent cette incontestable vérité, que pour écrire, il faut prendre la plume, et que, tant qu’on ne la prend pas, on n’écrit pas.

Et ils ne prennent jamais la plume, parce que je ne sais quelle circonspection les arrête ; ils pensent au lecteur, ils tremblent devant toute cette foule de critiques qu’ils imaginent et devant leurs mille prétentions.

Aussi, que dit saint Augustin ? « Ne cherchez pas à attirer toute cette foule ; quelques-uns sauront vous comprendre. » (Nec modo cures invitationem turbæ legentium.)

Le respect humain est un fléau dans tous les ordres de choses. Pensez à Dieu et à la vérité, et ne craignez pas les hommes : règle fondamentale pour bien écrire, comme pour parler.

Ne faites donc point d’apprêts pour attirer les hommes. Pas de style, avons-nous dit, mais la sévère nudité du vrai ! N’écrivez que les résultats, en peu de mots (paucis conclusiunculis breviter collige) ; retranchez tout ce qui n’est que vêtement, ornement, appât, ruse, effet, précaution, transition. Transition ! fléau du style et de la parole ! Combien d’esprits que les transitions empêchent de passer, et ne laissent jamais arriver à ce qu’ils voulaient dire ! N’écrivez que là où vous voyez, où vous sentez. Là où vous ne voyez pas, où vous ne sentez pas, n’écrivez pas ; taisez-vous. Ce silence-là aura son prix, et rendra le reste sonore.

Quelle dignité, quelle gravité, quelle vérité dans la parole de celui qui n’attend rien des hommes, qui ne cherche aucune gloire, mais qui cherche la vérité : qui craint Dieu seul et attend tout de Dieu ! Le Christ parlant à ceux qui cherchent la gloire venant des hommes, et non pas celle qui vient de Dieu, ne dit-il pas : « Son Verbe ne demeure point en vous » (verbum ejus non habetis in vobis manens) ? Donc cherchez la gloire qui vient de Dieu ; alors le Verbe de Dieu demeure en vous.

« Jouez pour les Muses et pour moi, » disait un célèbre Athénien à un grand musicien méconnu. Appliquez-vous ce mot. Écrivez pour Dieu et pour vous. Écrivez pour mieux écouter le Verbe en vous, et pour conserver ses paroles. Supposez toujours qu’aucun homme ne verra ce qui vous est ainsi dicté.

Plus un livre est écrit loin du lecteur, plus il est fort. Les pensées de Pascal, les travaux de Bossuet pour le dauphin, la Somme de saint Thomas d’Aquin surtout, écrite pour les commençants, en sont des preuves. Une preuve des plus singulières en ce genre se trouve dans les deux styles de Massillon : celui du Petit Carême, et celui des Discours synodaux : le premier, préparé pour la cour, où l’auteur abuse vraiment de la ductilité de la pensée, où le délié de la trame épuise la patience du regard ; l’autre presque improvisé pour quelques curés d’Auvergne, courtes pages vivantes, énergiques, où l’on rencontre un autre Massillon, aussi supérieur au premier qu’un beau visage est supérieur à un beau voile.

Voici encore une précaution à prendre.

L’esprit est prosaïque, l’âme poétique est musicale. Symphonialis est anima : ainsi parlait une sainte du moyen âge. Le livre de l’Imitation le dit aussi. Quand l’âme se recueille et entend quelque chose de Dieu, que la paix et la joie l’inondent, il arrive bien ce que dit Gerson : Si das pacem, si gaudium sanctum infundis, erit anima servi tui plena modulatione. Joubert aussi l’avait compris : « Naturellement, dit-il, l’âme se chante à elle-même tout ce qu’il y a de beau. » Aussi, quand le style est une habitude de l’âme, il y a un écueil à éviter : c’est le chant. C’est l’excès de l’harmonie musicale dans le style, et l’introduction involontaire, presque continuelle du rythme et du vers dans la prose : c’est un vrai défaut, quoique dans une prose parfaite, toute syllabe, je crois, est comptée, et même pesée. Mais il faut rompre ce chant trop explicite, non par un calcul de détail, mais par une modération générale et une profonde pudeur de l’âme, qui, n’osant pas chanter, modère le rythme des mots, le rend presque insensible, de même qu’elle renferme en elle, avec pudeur, l’enthousiasme de sa pensée, et le maintient intime, caché, réservé, presque insensible, mais d’autant plus irrésistible et pénétrant.

CHAPITRE II
L’IDÉE INSPIRATRICE

Je continue à vous donner ces conseils, à vous, qui croyez à la présence de Dieu, et qui êtes résolu à l’austère discipline de sa divine école. Puissé-je me faire comprendre et vous mener jusqu’à la pratique même !

Je suivrai vos conseils, me direz-vous. Je saurai supporter la solitude et le silence. J’écrirai donc. Mais quoi ?

La réponse est impliquée dans ce qui précède ; elle est très loin du conseil de Boileau :

Faites choix d’un sujet…

Mot étrange ! Est-ce qu’un homme sérieux choisit un sujet ? S’il n’en a pas, il n’écrit pas. Jamais il n’a le choix.

D’abord, au fond, il n’y a qu’un sujet : Dieu, l’homme et la nature dans leur rapport ; rapport où se rencontrent à la fois le bien, le mal, le vrai, le beau, la vie, la mort, l’histoire, l’avenir. De sorte que l’unique sujet total de la méditation de l’âme, c’est, en effet, celui qu’indique saint Augustin : Je cherchais pendant bien des jours ; je me cherchais moi-même, moi et mon bien, et le mal que je veux fuir. (Volventi mihi et per multos dies quærenti sedulo memetipsum et bonum meum, et malam quod esset vitandum.)

Soit ! Mais de quel côté prendre ce sujet, qui est le sujet universel ? Je réponds : Il faut le prendre comme il se présente.

Les musiciens n’ont-ils pas remarqué que, lorsque l’âme est vraiment émue, il y a un ton, un seul, à l’exclusion des autres, dans lequel il lui est possible d’entrer ? Et qu’on y regarde de près : non seulement le ton, mais la mesure, mais le fond de l’harmonie générale, peut-être même les détails de la mélodie sont donnés, sont commandés par l’émotion régnante.

Eh bien, si vous êtes en silence, si vous êtes éveillé, ému, — et d’ordinaire le vrai silence amène l’éveil et donne l’émotion vraie, — alors ces harmonies et ces mélodies intérieures, quoique vous ne sachiez pas peut-être encore bien les entendre, sont en vous, et à ces harmonies répondent certains spectacles, certaines faces des idées éternelles, certaines inspirations particulières et actuelles de Dieu. Croyez-vous que, lorsque vous serez recueilli, vous allez vous trouver en face des attributs de Dieu tels que les professeurs de philosophie les expliquent ? Certainement non. Vous allez vous trouver, de fait, en face de ce qu’annonce l’Évangile, le Verbe fait chair. C’est pourquoi l’Évangile ne dit pas : Vous n’avez tous qu’un maître qui est Dieu ; il dit d’une manière plus précise : « Vous n’avez tous qu’un maître qui est le Christ. » Dieu n’est pas seulement pour nous l’éternel, l’immobile, l’absolu, l’invisible ; il est aussi le Dieu vivant, présent, aimant et souffrant dans l’humanité. Il est celui de qui vous viennent, si vous êtes vraiment son disciple, les plus particulières, les plus précises, les plus actuelles inspirations.

Or, que voulez-vous que le Verbe fait chair pour le salut du monde inspire à ses disciples, sinon ce qui est nécessaire actuellement au salut du siècle où ils vivent, et surtout à leur propre salut ? Leur salut, le salut du siècle où ils vivent, voilà l’œuvre et l’idée universelle, identique pour tous les serviteurs de Dieu dans le même temps, mais variés pour chacun d’eux selon le peuple dont on fait partie, selon le rôle qu’on peut et qu’on doit remplir dans la lutte.

Ainsi l’idée vraiment inspiratrice pour vous, comme pour tous, c’est le salut du siècle, où vous vivez, c’est votre salut, lié à votre œuvre, et qu’il faut assurer à chaque heure par un travail et une obéissance propre à cette heure. Votre idée, votre lumière, votre source de vie, c’est le Dieu vivant et fait homme, voulant votre salut et celui du siècle, y travaillant, par sa providence actuelle, et vous provoquant à l’aider : vous montrant le côté précis de la vérité que le monde, au moment présent, et que vous-même, en ce moment, devez comprendre, développer et pratiquer pour ne pas échapper au plan providentiel, ou y rentrer si vous en êtes sorti.

Venons plus au détail. Voyons plus en particulier ce qui est inspiré à l’âme qui a su parvenir au silence.

J’ai dit que vous avez dû imposer silence au bruit du siècle ; que, pour cela, vous avez dû rompre avec lui. Mais pensez-vous que vous avez rompu avec l’humanité pour écouter Dieu seul ? Loin de là. Rompre avec le siècle, c’est bien. Mais rompre avec l’humanité ne se peut pas. Le siècle n’est pas l’humanité. La tendance du siècle et la tendance du genre humain sont deux choses. Celle-ci est la loi et l’autre la perturbation sur la loi. De même que le mouvement total de la terre, dans sa course autour du soleil, implique deux mouvements, celui qui lui fait parcourir sa course régulière, et celui qui la pousse à dévier en des oscillations accidentelles : de même l’humanité, en chaque point de sa marche, a deux mouvements, son mouvement providentiel et régulier, et un mouvement capricieux et pervers qu’on nomme le siècle. Auquel des deux mouvements voulez-vous appartenir ? Auquel des deux voulez-vous donner toutes vos forces ? Il faut choisir. Il faut vaincre ce mouvement faux qu’on nomme le siècle, le mauvais siècle, qui est la résultante de tous les égoïsmes, de toutes les sensualités, de tous les aveuglements et de tous les orgueils du temps : mouvement coupable, qui croise et retarde le mouvement vrai du genre humain.

Ainsi donc, rompre avec le siècle, ce n’est pas rompre avec l’humanité, c’est être avec l’humanité, en même temps qu’avec Dieu. Et de fait, la première chose que trouve l’âme qui se dégage pour être à Dieu, c’est l’amour de l’humanité. Qui aime le siècle n’aime pas l’humanité. Mais quand le sens divin est réveillé en nous par le silence, le sens humain, le sens d’autrui, le sens fraternel nous revient, La communion avec l’immense humanité commence, parce qu’on vient d’abjurer l’esprit toujours sectaire du siècle. Nous rentrons en union, en sympathie réelle, inspiratrice, avec l’ensemble des hommes de tous les siècles et de toutes les parties de la terre, vivants ou morts, qui sont unis entre eux et avec Dieu. Cette partie saine et essentielle du genre humain, qui a l’unité, dans le temps et l’espace, parce qu’elle a Dieu, cette assemblée universelle, cette Église catholique dans le sens le plus large du mot, cette communion des hommes en Dieu nous retrouve, nous reprend, nous ranime de sa sève puissante et de ses divines inspirations. Les craintes communes, les espérances communes, les volontés, les pensées, les efforts de ce grand faisceau d’âmes pour le salut et le progrès du monde, nous portent, nous pénètrent, nous multiplient. Nous regardons le globe, comme Jésus-Christ le regardait, avec larmes ; et, en voyant les hommes couchés dans les ténèbres et les ombres de la mort, accablés et foulés aux pieds par le mal, nous voyons avec Jésus-Christ que La moisson est grande et qu’il y a peu d’ouvriers. Nous savons alors ce qui nous reste à faire. Nous savons à quoi penser et à quoi travailler. Le sujet de tous nos travaux est trouvé.

CHAPITRE III
LE SOIR ET LE REPOS

Tout n’est pas dit sur ces heures de la matinée qui doivent vous apporter, comme fruit secondaire, le don d’écrire ; qui ouvrent les sources de l’âme et la pensée originale ; qui font travailler en nous la raison plus que des années de lecture ; qui mettent en mouvement l’homme entier ; qui clarifient l’esprit et même le corps. Je n’ai pas dit encore tous les moyens de donner à ces heures toute leur fécondité, ni de vous faire arriver au grand but, vous, disciple de la justice et de la vérité, qui voulez avoir Dieu pour maître.

Vous avez déjà bien compris que ce travail d’écrire est en grande partie une prière. Je vous parlerai, en effet, tout à l’heure, de la prière proprement dite, qui est le grand moyen de donner à ces heures et à la vie entière toute leur fécondité. Mais, avant cela, voici un moyen que je vous recommande pour doubler votre temps.

Voulez-vous doubler votre temps ? Faites travailler votre sommeil. — Je m’explique.

Dans un sens beaucoup plus profond qu’on ne pense, la nuit porte conseil.

Posez-vous des questions le soir ; bien souvent vous les trouverez résolues au réveil.

Quand un germe est posé dans l’esprit et le cœur, ce germe se développe non seulement par nos travaux, nos pensées, nos efforts, mais par une sorte de fermentation sourde, qui se poursuit en nous sans nous. C’est ce que l’Évangile fait entendre quand il dit : « Lorsqu’un homme a jeté en terre une semence, soit qu’il veille ou qu’il dorme, la semence croît et se développe ; car la terre fructifie d’elle-même (terra enim ultro fructificat). » Ainsi de notre âme, elle fructifie d’elle-même.

Que font les écoliers pour bien apprendre leur leçon ? Ils la regardent le soir, avant de s’endormir, et ils la savent le lendemain matin.

Que font les religieux pour bien méditer le matin ? Ils préparent leur méditation la veille, après la prière du soir, et ils la trouvent toute vivante au réveil dans leur esprit et dans leur cœur. Rien de plus connu.

Laplace, l’illustre mathématicien, nous apprend, dans un de ses ouvrages, que souvent il posait le soir des problèmes par le travail et la méditation, et que le matin au réveil, il les trouvait résolus.

Parmi ceux qui travaillent, qui n’a pas observé ces faits ? Qui ne sait à quel point le sommeil développe les questions posées, fait fructifier les germes dans notre esprit ? Que de fois, au réveil, la vérité qu’on avait poursuivie en vain brille dans l’âme au sein d’une clarté pénétrante ? On dirait que les fruits du travail se concentrent dans le repos, et que l’idée se dépose en notre âme comme un cristal, comme un diamant, quand l’eau mère, longtemps agitée, vient à dormir.

Voilà le fait. Le sommeil travaille. Il faut donc le faire travailler en lui préparant son travail le soir.

L’emploi du soir ! le respect du soir ! Quelle grave question pratique !

Nous venons de parler de ce qu’on peut appeler la consécration du matin. Parlons de la consécration du soir.

C’est ici ou jamais qu’il faut savoir rompre avec nos habitudes présentes. Je nie que les esprits puissent grandir avec l’organisation actuelle du soir.

Quand toute journée finit par le plaisir, sachez que toute journée est vide. Je ne parle pas de ceux qui, chaque soir, brisent toute leur force et leur dignité d’homme par une orgie. Je parle de ceux qui, comme presque tous aujourd’hui, cessent toute vie sérieuse à un moment donné, pour l’interrompre pendant au moins douze heures ou quatorze heures. Que devient ce temps ? Qu’est-ce que nos conversations du soir, nos réunions, nos jeux, nos visites, nos spectacles ? Il y a là comme un emporte-pièce de quatorze heures sur la vie véritable. C’est du repos, dira-t-on. Je le nie. Ce qui dissipe ne repose pas. Le corps, l’esprit, le cœur, épuisés, dissipés hors d’eux-mêmes, se précipitent après une soirée vaine, dans un lourd et stérile sommeil, qui ne repose rien, parce que la vie trop dispersée, n’a plus ni le temps ni la force de se retremper dans ses sources. Dans quel état sort-on d’un tel sommeil ?

Certes, il faut du repos ; et nous manquons aujourd’hui de repos bien plus encore que de travail.

Le repos est le frère du silence. Nous manquons de repos comme de silence.

Nous sommes stériles faute de repos plus encore que faute de travail.

Le repos est une chose si grande que la sainte Écriture va jusqu’à dire : « Le sage acquerra la sagesse au temps de son repos. » Et ailleurs, le grand reproche qu’un prophète adresse au peuple juif est celui-ci : « Vous avez dit : Je ne me reposerai pas. » Et dixisti : Non quiescam.

Qu’est-ce donc que le repos ? Le repos, c’est la vie se recueillant et se retrempant dans ses sources.

Le repos pour le corps, c’est le sommeil : ce qui s’y passe, Dieu le sait. Le repos pour l’esprit et pour l’âme, c’est la prière. La prière, c’est la vie de l’âme, la vie intellectuelle et cordiale, se recueillant et se retrempant dans sa source, qui est Dieu.

La vie devrait se composer de travail et de repos, comme la suite du temps de cette terre se compose de jour et de nuit.

Nous donc aujourd’hui, nous travaillons encore un peu, mais nous ne nous reposons plus. Après l’agitation du travail, vient l’agitation du plaisir, et après l’une et l’autre, la prostration et l’affaissement.

Où est pour nous le repos du soir, le repos sacré du dimanche, celui des fêtes, et ces plus longs repos encore qu’ordonnait la loi de Moïse ?

Le repos, moral et intellectuel, est un temps de communion avec Dieu et avec les âmes, et de joie dans cette communion. Or, il est bien visible que nous n’avons conservé du repos que des figures vides dans nos coutumes et nos plaisirs du soir.

Je ne connais qu’un seul moyen de vrai repos dont nous ayons, quelque peu, conservé l’usage, ou plutôt l’abus, dans l’emploi du soir : c’est la musique. Rien ne porte aussi puissamment au vrai repos que la musique véritable. Le rythme musical régularise en nous le mouvement, et opère, pour l’esprit et le cœur, même pour le corps, ce qu’opère pour le corps le sommeil, qui rétablit, dans sa plénitude et son calme, le rythme des battements du cœur, de la circulation du sang et des soulèvements de la poitrine. La vraie musique est sœur de la prière comme de la poésie. Son influence recueillie, en ramenant vers la source, rend aussitôt à l’âme la sève des sentiments, des lumières, des élans. Comme la prière et comme la poésie, avec lesquelles elle se confond, elle ramène vers le ciel, lieu du repos. Mais nous, nous avons trouvé le moyen d’ôter presque toujours à la musique son caractère sacré, son sens cordial et intellectuel, pour en faire un exercice d’adresse, un prodige de vélocité et un brillant tapage qui ne repose pas même les nerfs, loin de reposer l’âme.

Vous donc qui voulez faire parler le silence et travailler le sommeil, rendez utile aussi votre repos. Faites en sorte que l’interruption du travail soit vraiment le repos. Consacrez vos soirées. Allez à la réalité des vaines et vides figures qu’ont conservées nos habitudes. Que le repos du soir soit un commerce d’esprit et d’âme, un effort commun vers le vrai par quelque facile étude des sciences, vers le beau par les arts, vers l’amour de Dieu et des hommes par la prière ; donnez des germes de lumière, et de saintes émotions au sommeil qui va survenir et où Dieu même les cultivera dans l’âme de son fils endormi.

Une vie bien ordonnée consacrerait ainsi le soir. Elle consacrerait aussi la fin de chaque période de sept jours, par un repos sacré et par un jour de communion des âmes en Dieu. Une vie bien ordonnée consacrerait ainsi la fin de chaque année par un repos réparateur qui doublerait la sève et la fécondité du travail de l’année suivante.

Se retremper dans le spectacle de la nature, dans la lumière des arts, dans le commerce des grands esprits, dans les pèlerinages vers les absents, dans les amitiés saintes, dans les ligues sacrées pour le bien, et puis enfin dans quelques jours de sévère solitude, en face de Dieu tout seul, dernier terme du repos de l’année, — qui, de loin, paraît seul austère, mais, de près, est bien doux, — ne serait-ce pas là du repos ? Une vie bien ordonnée, enfin, consacrerait tout son automne, tout l’automne de la vie, à Dieu surtout, à l’amour pur qui vient de Dieu, à la charité pour les hommes, au côté substantiel de la science, aux espérances précises du ciel, au recueillement vrai en Dieu, c’est-à-dire à cet unique travail que l’oracle imposait à Socrate dans sa prison, pendant les quelques jours qui le séparaient de la mort, lorsqu’il lui dit ce mot que nous ne savons pas traduire : Ne faites plus que de la musique ; mot qui doit signifier qu’il faut finir sa vie dans l’harmonie sacrée.

Mais ces beautés du soir de la vie ne sont que des illusions pour la plupart des hommes ; pour presque tous, la réalité est bien autre. La vie entière ne peut finir dans l’harmonie sacrée, dans le saint et fécond repos, plein de germes que doit développer la mort pour le monde d’en haut, que si chacune de nos années et chacun de nos jours ont su finir par le repos sacré : car l’automne de la vie ne recueille que ce que chaque jour a semé !

CHAPITRE IV
LA PRIÈRE

J’ose espérer que vous ne trouverez pas ces conseils inutiles aux progrès de la Logique vivante, c’est-à-dire au développement du Verbe en vous. Je les crois plus utiles, en Logique proprement dite, que l’étude des formes du syllogisme, étude que je ne méprise point, vous le savez[7]. Je vous donne les moyens pratiques de développer en vous la vraie lumière de la raison. Si vous les employez, si vous préparez vos journées par la consécration du soir, votre sommeil lui-même travaillera. Vous vous réveillerez plein de sève, plein d’idées implicites, d’harmonies sourdes. Si, pour écouter cette fermentation intérieure de la vie, cette voix du Verbe au fond de l’âme, vous savez établir le silence en vous, le silence vrai, extérieur et intérieur : si, pour ne pas se borner à de vagues auditions de ces murmures lointains, qui cesseraient bientôt par la moindre paresse, vous y correspondez par le travail ; si vous cherchez à en fixer les précisions et les détails par la pensée articulée et incarnée dans l’écriture, soyez certains qu’après bien peu de jours d’un tel effort, vous en verrez les fruits. Et lorsque, après votre travail, vous prendrez un jour de repos, et, après une journée, quelques semaines, — si c’est le vrai repos, non son contraire, — vous verrez que votre repos continuera votre travail, et que vous pourrez dire de votre esprit ce qu’on dit de la terre :

Nec nulla interea est inaratæ gratia terræ.

[7] Voir, dans le troisième livre de la Logique, le chap. I, no 1, et le chap. IV tout entier.

Votre vie entière sera comme ce champ, labouré et ensemencé, où la semence croît et se développe, soit que l’homme veille, soit qu’il dorme : terra enim ultro fructificat.

Cependant je n’ai pas tout dit, et il me reste à vous donner le plus important des conseils. J’ai nommé la prière, mais n’en ai pas encore parlé directement, quoique indirectement je n’aie guère cessé d’en parler.

Je vous le demande, priez-vous ? Si vous ne priez pas, qu’êtes-vous ? Êtes-vous athée ou panthéiste ? Alors ce n’est pas à vous que je parle en ce moment. Je parle à l’homme qui, ayant reconnu, dès ses premiers pas en ce monde, le côté vain de la vie, cherche son côté vrai, savoir : l’amour de la justice et la vue de la vérité. Cet homme-là croit en Dieu. Et pour peu que cet homme sache la valeur des mots, il sait que Dieu est l’amour infini, la sagesse, la vie infinie, libre, intelligente, personnelle, en qui nous sommes, en qui nous nous mouvons, en qui nous respirons.

Or, la prière est la respiration de l’âme en Dieu. L’âme prie longtemps sans le savoir. L’âme des enfants, dans leurs années pures, prie et contemple, sans réfléchir, avec la force et la grandeur de la simplicité. Mais, après ces années passives, viennent les années actives et libres. La prière libre, avec conscience d’elle-même, formera l’homme en vous et développera en vous, à l’image de Dieu, la personnalité qui est implicite et latente dans l’enfant.

Je ne vous prouverai pas ici plus amplement qu’il faut prier. Je ne vous y exhorterai même pas. Je vous en donnerai les moyens.

On appelle vulgairement prière du matin et du soir, la récitation d’un certain texte, excellent en lui-même, en usage parmi les chrétiens, récitation dont la durée varie de cinq à dix minutes ; et on appelle méditation la réflexion libre sur quelque grande vérité, morale ou dogmatique : exercice que quelques personnes font durer le matin une demi-heure. Mais le grand obstacle à ces pratiques, c’est que, dans la méditation, on dort ou on divague, et que, dans la prière, on articule des mots, par trop connus, sans réflexion ni sentiment. Ces deux faiblesses, que presque personne ne sait vaincre, dégoûtent, éloignent continuellement de la prière et de la méditation un très grand nombre d’âmes : car à quoi bon, disent-elles, ces prières nulles, ces méditations vides ?

Or voici, pour éviter les distractions dans la méditation, le conseil donné récemment à l’assemblée du clergé d’un diocèse de France.

« Méditez, en écrivant. »

Écrivez lentement, parlez à Dieu que vous savez présent : écrivez ce que vous lui dites ; priez-le de vous inspirer, de vous dicter ses volontés, de vous mouvoir de ces mouvements intérieurs, purs, délicats et simples, qui sont sa voix, et qui sont infaillibles. En effet, s’il vous dit : « Mon fils, sois bon ; » cela peut-il être trompeur ? S’il vous dit : « Aime-moi par-dessus tout : sois pur, sois généreux, sois courageux ; aime les hommes comme toi-même ; pense à la mort qui est certaine, qui est prochaine ; sacrifie ce qui doit passer ; consacre ta vie à la justice et à la vérité, qui ne meurent pas ; » direz-vous que ces révélations ne sont pas infaillibles ? Et si, dans le même temps, l’amour énergique de ces vérités manifestes vous est comme inspiré au cœur par je ne sais quelle touche divine qui saisit et qui fixe, direz-vous que la source de ces forces ardentes et lumineuses n’est pas Dieu ? Et si, sans rien ajouter d’arbitraire et d’inutile à ces impressions fortes et à ces lumières simples, vous les écrivez toutes brûlantes, pensez-vous que vous n’en serez pas doublement saisi, et que la distraction et le sommeil interviendront dans cette méditation ? Quelqu’un disait, — c’était une femme : — « Oh ! je ne veux plus méditer ainsi : cela me saisit trop. »

Essayez, et j’espère que plus d’une fois vous cesserez d’écrire pour tomber à genoux et pour verser des larmes.

Plus d’une fois, sous la touche de Dieu, — vous savez qu’il est vrai de le dire : Dieu nous touche, — plus d’une fois votre âme, recueillie par le grand et divin saisissement de ce rare et puissant contact, votre âme opérera d’elle-même cet acte prodigieux que Bossuet nomme le plus grand acte de la vie, et qu’il faut que je vous fasse connaître.

Et, à ce propos, je vous conseille de lire et de relire avec la plus profonde attention les opuscules de Bossuet intitulés : Manière courte et facile de faire oraison, et Discours sur l’acte d’abandon. C’est le résumé le plus pur et le plus substantiel de l’ascétisme et du mysticisme orthodoxe.

Voici donc l’acte le plus profond, le plus sublime et le plus important que l’âme humaine puisse opérer, et dont Bossuet, d’accord avec l’Église catholique et la plus savante théologie, vous parle ainsi :

« Il faut trouver un acte qui renferme tout dans son unité.

« Faites-moi trouver cet acte, ô mon Dieu ! cet acte si étendu, si simple, qui vous livre tout ce que je suis, qui m’unisse à tout ce que vous êtes. »

« Tu l’entends déjà, âme chrétienne : Jésus te dit, dans le cœur, que cet acte est l’acte d’abandon, car cet acte livre tout l’homme à Dieu : son âme, son corps en général et en particulier, toutes ses pensées, tous ses sentiments, tous ses désirs ; tous ses membres, toutes ses veines avec tout le sang qu’elles renferment ; tous ses nerfs, jusqu’aux moindres linéaments ; tous ses os, jusqu’à l’intérieur et jusqu’à la moelle ; toutes ses entrailles ; tout ce qui est au dedans et au dehors. »

« O Dieu ! unité parfaite que je ne puis égaler ni comprendre par la multiplicité, quelle qu’elle soit, dans mes pensées, et, au contraire, dont je m’éloigne d’autant plus que je multiplie mes pensées, je vous en demande une, si vous le voulez, où je ramasse en un, autant qu’il est permis à ma faiblesse, toutes vos infinies perfections, ou plutôt cette perfection seule et infinie, qui fait que vous êtes Dieu, en qui tout est. »

« Avec cet acte, qui que vous soyez, ne soyez en peine de rien. Le dirai-je ? Oui, je le dirai : ne soyez pas en peine de vos péchés mêmes, parce que cet acte, s’il est bien fait, les emporte tous.

« Cet acte, le plus parfait et plus simple de tous les actes, nous met pour ainsi parler, tout en action pour Dieu. C’est un entier abandon à cet esprit de nouveauté qui ne cesse de vous réformer intérieurement et extérieurement en remplissant tout votre intérieur de soumission à Dieu, et tout votre extérieur de pudeur, de modestie, de douceur et de paix. »

« Qu’est-ce que cet acte, sinon cet amour parfait qui bannit la crainte ? Tout disparaît devant cet acte qui renferme toute la vertu du sacrement de Pénitence. »

Vous le voyez, je vous mène en Théologie mystique à propos de logique : mais tout se touche. La Logique vivante, qui est le développement du Verbe en vous, c’est-à-dire de votre esprit ou verbe humain par son union à l’esprit et au Verbe de Dieu, la Logique réelle et vivante, a certainement pour source principale la prière, la prière substantielle telle que Bossuet vient de nous la décrire.

Ajoutons un mot sur l’autre prière, celle dont quelques-uns se dégoûtent, parce que ce sont, disent-ils, toujours les mêmes paroles, qu’à la fin l’habitude nous empêche de voir et d’entendre.

Le fond de cette prière quotidienne, c’est l’Oraison dominicale : « Notre Père qui êtes aux cieux », et le reste. Cette prière que notre mère, dans notre première enfance, nous a fait dire sur ses genoux et en joignant elle-même nos mains, est celle qui a été dictée, mot pour mot, par le Christ, le maître des hommes. Cette prière, me fût-elle inintelligible, je veux, à tous les titres, et vous voulez comme moi la répéter, tous les jours de la vie, matin et soir, jusqu’à la mort. Du reste, lorsque votre esprit s’est ouvert et a regardé le monde et son histoire, vous avez dû comprendre le sens visiblement divin de ces paroles. Elles sont la prière essentielle de l’humanité sur la terre : « Notre Père, — que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. » Évidemment, cela même est la substance de la prière, telle que Dieu doit nécessairement la dicter à tout cœur qu’il inspire.

Mais voulez-vous ajouter quelque chose à cette courte prière dictée de Dieu, à ce fond de toute prière écrite ? êtes-vous de ces heureux et flexibles esprits qui savent lire, c’est-à-dire quitter, quand ils le veulent, leur pensée propre, pour entrer aussitôt dans la pensée d’autrui et improviser en eux-mêmes tout ce que comportent de sens des paroles apportées du dehors ? Si vous avez ce don, je vous en félicite grandement et voici ce que je vous conseille. Il existe d’admirables paroles, pleines d’une poésie toute divine et de la plus vigoureuse et de la plus sublime simplicité. Lisez-les comme prière du matin et du soir. Ce sont les Psaumes, sainte poésie du peuple qui a été le cœur du monde ancien et le père du Messie. L’Église catholique en a composé des prières, qu’elle met dans la bouche de ses prêtres. Ces prières, préparées pour les heures diverses du jour, sont composées chacune d’une partie fixe et d’une partie variable : la partie variable diffère pour chaque heure et pour chaque jour de la semaine. Prenez, chaque jour, deux de ces prières, dont l’une répond à la prière du matin et l’autre à celle du soir, ce que nous appelons Prime et Complies. Lisez-les avec une profonde attention, et regardez la partie variable comme une révélation spéciale que Dieu vous adresserait, à vous, et pour ce jour. Vous verrez si ces vastes paroles n’ont pas une singulière vertu pour nous aider à sortir de nos mesquines pensées.

CHAPITRE V
LA LECTURE

I

J’ai dit un mot de la lecture. Il en faut parler plus au long. Après la prière et tout ce qui s’y rapporte, après la méditation personnelle, vient la lecture comme source de lumière.

Comment user de la lecture pour le progrès de la Logique vivante, le développement du Verbe en vous ?

Il y a un livre qu’on appelle, entre tous les autres, le livre proprement dit, la Bible. Lisez ce livre.

Et d’abord, croyez-vous qu’il ne puisse y avoir, sur la terre, de parole de Dieu actuellement écrite ?

Il y a des penseurs qui soutiennent que tous les livres sont sacrés, que toute pensée est inspirée, que toute parole est parole de Dieu. Car, disent-ils, s’il est vrai, comme le croient les chrétiens, que l’homme n’est raisonnable, qu’il ne pense et ne parle que par une participation actuelle à la lumière de Dieu, ou plutôt si, comme nous le soutenons, disent-ils, l’homme est Dieu même pensant, comment expliquez-vous que l’homme puisse parler quelque chose qui ne soit pas parole de Dieu ?

J’espère que vous n’adhérez pas à tout ce panthéisme. Mais du moins, si l’on vous enseigne qu’il y a, dans la mémoire des hommes et dans la tradition, des paroles pures et vraiment inspirées de Dieu, je suis certain que vous n’avez aucune solide raison de le nier.

Voici que, depuis plus de trois mille ans, une grande partie du genre humain, la plus vivante, la partie civilisatrice du monde, qui forme le courant principal de l’histoire universelle, et qu’anime l’Église catholique, voici dis-je, que ce côté lumineux de l’humanité, par des motifs considérables, qu’il vous est facile de connaître, tient comme étant tout pur, comme certainement saint et divinement inspiré, ce texte écrit qu’on nomme la Bible. Pourquoi ne le pas croire, si vous croyez en Dieu ? Pourquoi ne pas croire d’avance que la bonté du Père a su parfois inspirer ses enfants ?

Vous lirez donc la Bible.

Du reste, comment comprendre qu’un homme, quel qu’il soit, croyant ou autre, ne médite pas, avant toute autre chose, les paroles du Christ ? Comment comprendre que l’Évangile ne soit pas toujours, pour tout homme de cœur et tout homme qui pense, le premier des livres ?

Vous donc, qui voulez être disciple de Dieu et qui avez en vous le sens divin, vous lirez chaque jour l’Évangile. Et quand vous en aurez quelque usage et que vous y lirez ceci : « Si vous pratiquez ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ; » quand vous aurez, en effet, entrevu l’insondable lumière du texte et pressenti les forces libératrices que sa pratique vous donnerait, vous verrez bien qu’après la pratique même de l’Évangile et la prière, la méditation des paroles du Christ doit être la grande source philosophique, l’aliment principal du développement du Verbe en vous.

Quand vous commencerez à comprendre, et à vous douter enfin de cet Évangile éternel, incarné dans cet Évangile historique que vous voyez, vous direz avec Origène : « Il s’agit donc maintenant de traduire l’Évangile sensible en Évangile intelligible et spirituel. » Et vous ajouterez avec son commentateur, Thomassin : « Oui, il faut traduire l’Évangile temporel et sensible en Évangile intelligible et éternel, si nous voulons enfin quitter l’enfance et parvenir à la puberté de l’esprit[8]. »

[8] « Et enim hunc nobis propositum est, » dit Origène, « ut Evangelium sensibile transmutemus in intelligible et spiritale. » Et Thomassin ajoute : « Ubi perspicue duplex discriminat Evangelium, et sensibile in intelligibile, temporale in æternum traduci debere demonstrat, si modo pueritia aliquando excuti et adolescere intelligentia debet. » (Thomassinus, De Incarnatione Verbi, lib. I, cap. X.)

Voici comment vous lirez.

Lisez le texte ou la Vulgate. D’ordinaire, mettez une heure à lire un ou deux chapitres. Quelquefois, une lecture suivie de l’un des quatre Évangiles est d’un grand fruit. Dans ce cas, il faut lire tantôt dans une langue, tantôt dans une autre, français, allemand, anglais, etc. Dans tous les cas, efforcez-vous de vous appliquer à vous-même tout ce que vous lisez. Priez Dieu ardemment de vous faire entrer dans le fond du sens. Efforcez-vous, et ceci est très important, de trouver dans les discours du Christ, qui d’ordinaire semblent passer brusquement d’un objet à un autre, l’unité puissante et vivante qui les caractérise. A mes yeux, une des plus fortes preuves intrinsèques de la divinité de ces discours, c’est leur saisissante unité jointe à leur étonnante variété. Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en Dieu même. Si jamais il vous est donné, une seule fois, de voir les mots évangéliques que Jésus-Christ lui-même compare à des grains de blé, s’il vous est donné de voir ces germes éclater et s’ouvrir, développer leurs tiges, leur beauté, leurs parfums, leurs trésors, vous n’oublierez pas ce spectacle. Et quand vous vous serez nourri de leur substance, qui est à la fois vigne et froment, et plus encore, ou plutôt qui est je ne sais quelle substance universelle impliquant tout, vous comprendrez pourquoi, le Christ ayant prononcé sur le monde ce peu de mots que nous recueillons en dix pages, ces quelques mots ont produit dans l’histoire, je ne dis pas la plus grande, je dis la seule révolution morale, religieuse et intellectuelle qu’ait vue le genre humain.

Plus vous aurez de cœur, d’esprit, de science, de bonne volonté, de courage, de pénétration, d’expérience, surtout d’amour des hommes, plus vous verrez le texte évangélique s’ouvrir pour vous. Mais sachez bien que vous n’aurez saisi le sens dernier des mots du Christ que lorsque vous apercevrez leur incomparable unité, et quand vous pourrez dire de chacun d’eux : Patuit Deus.

II

Vous voyez, vous qui voulez avoir Dieu pour maître, que je ne cesse de vous dire une seule chose : écoutez Dieu dans le silence, dans la méditation, dans la prière, dans le travail de la prière écrite, dans la lecture. Comme lecture, je ne vous ai encore parlé que d’un seul livre, l’Évangile. Mais la lecture du livre divin exclura-t-elle les livres humains ? Brûlerons-nous tout pour l’Évangile comme on a tout brûlé pour le Coran ? Non : le livre divin n’exclut pas plus les livres humains que l’amour de Dieu n’exclut l’amour des hommes. L’amour de Dieu donne l’amour des hommes ; de même on puise dans l’Évangile l’intelligence des pensées des hommes : on y puise l’esprit philosophique et scientifique le plus profond ; et, il faut dire avec saint Thomas : « La science du Christ ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine. » Un esprit élargi par l’Évangile, voit dans les livres humains des étendues, des profondeurs, que l’homme souvent n’y a pas mises, mais qu’il a rencontrées et laissées au milieu de son œuvre, à son insu. D’ordinaire, notre étroite pensée ne voit, dans le livre ou la pensée d’autrui, que ce que les mots et le style expriment à la rigueur. Loin de prêter aux autres, nous leur ôtons. Nous leur faisons toujours, dans notre entendement parcimonieux et inhospitalier, un lit de Procuste. Mais l’esprit dilaté par l’Esprit du Christ a cet incomparable don des langues, qui comprend les langages divers des différentes natures d’esprit. Il a cette bienveillance intellectuelle qui transfigure les accidents de la parole : remonte de la parole à son sens dans l’esprit, et de ce sens lui-même, tel qu’il est dans l’esprit de nos frères, à l’éternelle idée qui est en Dieu, et qui porte et inspire ce sens. En sorte que, parfois, cette clairvoyante charité de l’esprit voit les choses même à travers une pensée mal conçue et plus mal exprimée, et elle se sert de ces débris pour reconstruire la vérité, comme la science reconstruit un être, qui fut vivant, avec un débris de ses os.

On sait qu’il n’y avait pas de livre si détestable dont Leibniz ne tirât quelque fruit.

Faites de même ou plutôt faites mieux. Puisqu’il est permis de choisir, ne lisez que les excellents. Il faut peu lire, disait Malebranche. Il ne faut lire qu’un livre, disait un autre, voulant faire comprendre par là la puissance toujours considérable de l’unité. Mais que serait-ce si vous saviez trouver l’unité des esprits du premier ordre, et si vous pouviez fréquenter comme une seule société, par voie de comparaison continuelle, Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, Descartes, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz ! Ce sont là, je crois, les principaux génies du premier ordre. Puissiez-vous parvenir à en voir l’unité ! Puissiez-vous parvenir à comprendre dans quel sens général et commun Dieu inspire les grands hommes, et ce qu’il veut de l’esprit humain ! Puissiez-vous clairement comprendre, dans Aristote et dans Platon la grandeur de l’esprit de l’homme et ses bornes, et dans les autres, l’immensité qu’ajoute à la raison humaine la lumière révélée de Dieu !

CHAPITRE VI
FOI. — SCIENCE COMPARÉE

I

Mais, disions-nous, qu’est-ce que Dieu veut de l’esprit humain ? Grande question, que je n’aborde pas ici tout entière. Je poursuis ces conseils pratiques. Il est vrai qu’ils nous mènent à considérer un côté, fort important pour nous, de cette question.

Je vous ai dit que, quand un homme se donne vraiment à Dieu et devient son disciple, Dieu le pousse à une œuvre, le salut du siècle où il vit. Dieu lui montre le monde malade, couché dans les ténèbres et la souffrance ; il lui donne le regard du Christ pour en sonder les plaies, et quelque chose du cœur du Christ pour les sentir : puis il lui dit, au fond du cœur : « Il y a peu d’ouvriers. »

Quand l’homme comprend et se décide à devenir un ouvrier, un de ces « ouvriers dont parle le prophète, qui travaillent sur les nations[9], » qui fortifient leurs frères, et que Dieu suscite quelquefois pour sauver un siècle ou un peuple, alors Dieu lui inspire, par la compassion et l’amour, l’intelligence, ou instinctive ou développée, de l’œuvre à entreprendre.

[9] Zach., I, 20, 21. Et ostendit mihi Dominus quatuor fabros… ut dejiciant cornua gentium.

Or, aujourd’hui, quelle est la plaie et quelle est l’œuvre ?

Il n’est pas nécessaire d’être prophète pour le savoir, Jésus-Christ dit aux hommes dans l’Évangile : « Vous savez bien prévoir le beau temps ou l’orage ; hypocrites ! pourquoi ne connaissez-vous pas aussi les signes des temps[10] ? »

[10] Luc, XII, 56.

Vous donc qui voulez devenir ouvrier parmi les hommes, rendez-vous attentif aux signes des temps qui s’aperçoivent.

Mais d’abord, qu’attendez-vous de la marche de l’humanité sur la terre ? Vers quel avenir va le monde ? Comment finira-t-il ?

Pour moi, je crois que le monde est libre et finira comme il voudra. Le monde finira comme un saint, comme un sage, ou comme un méchant : peut-être comme une de ces âmes insignifiantes et inutiles que Dieu seul peut juger. Tout est possible. L’humanité est libre. Il n’y a pas d’article de foi sur ce point. La seule chose qu’en ait dite le Christ, si toutefois j’entends bien ses paroles, est une question qu’il a posée sans la résoudre. « Quand le fils de l’Homme reviendra, dit-il, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre ? » Il semble que, sur ce sujet, le doute est la vérité même.

Or, je ne sais si vous sentez ceci comme je le sens, mais ce doute m’électrise. Le doute énerve d’ordinaire ; ici il vivifie, il transporte. Oui, il se peut que sur la face de cette terre, comme fruit de tant de larmes et de luttes, le bien l’emporte enfin, que le règne de Dieu arrive, et que sa volonté soit faite en la terre, comme au ciel. Il se peut que l’histoire finisse par une moisson. Et il se peut aussi que tout finisse par la stérilité, comme la vie du figuier maudit ; que, comme on voit des hommes, épuisés de débauche et perdus de folie, mourir avant le temps, le monde aussi vienne à mourir avant le temps, épuisé de débauche et perdu de folie. Il se peut que la justice et la vérité soient vaincues, et rentrent dans le sein de Dieu en maudissant la terre qui aura refusé de donner son fruit. Or, vous savez qu’aujourd’hui, parmi nous, bien des esprits découragés soutiennent qu’il en sera certainement ainsi. D’autres, étrangement confiants, déclarent qu’il en sera, sans aucun doute, tout autrement, et que le bien doit triompher sur terre. Moi, je l’ignore, et je ne sais qu’une seule chose, c’est que l’humanité est libre et que l’homme finira comme il voudra. Je sais que vous, moi, chacun de nous, nous pouvons ajouter nos mouvements et notre poids au mouvement de décadence qui nous emporte vers l’abîme, ou bien, au nom de Dieu, et en union avec le Christ, travailler à sauver le monde, et à redresser, en ce moment même, la direction du siècle et de l’histoire, si elle est fausse.

Mais, je vous le demande maintenant, et ceci est la plaie du siècle, qu’est-ce qui nous manque à tous pour cette œuvre ?

Il nous manque la foi.

Si vous aviez de la foi, seulement comme un grain de sénevé, a dit le Christ, vous transporteriez les montagnes, et rien ne vous serait impossible. Or, qui est-ce qui croit maintenant que rien n’est impossible ? Qui est-ce qui croit qu’on peut transporter les montagnes, qu’on peut guérir les peuples, faire prédominer la justice dans le monde, et, dans l’esprit humain, la vérité ? Où sont-ils, ces croyants ?

La foi manque dans ceux qu’il faut sauver, et l’on ne peut pas les saisir ; et la foi manque dans ceux qui veulent ou croient vouloir sauver les autres, et ils n’ont pas la force d’entraîner ceux qu’ils auraient saisis.

Quand le Fils de l’Homme reviendra, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre ?

Je le vois, nous sommes sous le coup de cette question. Voilà la plaie.

« Seigneur, augmentez-nous la foi. » Voilà donc la prière qu’il faut faire, et l’œuvre à laquelle il faut nous attacher.

Mais comment ?

II

Il y a deux manières. L’une, plus haute que la philosophie, ne nous regarde pas ici. Je l’indiquerai cependant. L’autre précisément est l’œuvre de la philosophie, et répond à la question posée plus haut : Qu’est-ce que Dieu veut de l’esprit humain ?

Le plus puissant moyen de retrouver la foi est celui qu’a employé saint Vincent de Paul. On lit, dans la vie de cet homme héroïque, un fait trop peu connu. Un jour, ému de compassion par l’état d’un malheureux prêtre, docteur en théologie, qui perdait sa foi parce qu’il avait cessé d’étudier la grande science, saint Vincent de Paul pria Dieu de lui rendre la vivacité de sa foi, s’offrant de se soumettre lui-même, s’il le fallait, au fardeau que ce pauvre frère ne pouvait pas porter. Il fut exaucé à l’heure même, et ce grand saint resta, pendant quatre ans, comme privé de cette foi qui cependant était sa vie. Savez-vous comment il sortit de cette épreuve ? Il en sortit en devenant saint Vincent de Paul, c’est-à-dire tout ce que signifie ce nom. C’est cette épreuve, inexplicable en apparence, qui a fait saint Vincent de Paul, c’est-à-dire l’esprit de foi, d’amour, de compassion incarné dans une vie tout entière. C’est en se donnant à la compassion sans réserve que ce grand cœur a retrouvé la possession paisible de sa foi. « Après trois ou quatre ans passés dans ce rude exercice, dit son historien, gémissant toujours devant Dieu, il s’avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable de s’adonner toute sa vie, pour l’amour de Dieu, au service des pauvres. Il n’eut pas plus tôt formé cette résolution dans son esprit que ses souffrances s’évanouirent, que son cœur se trouva remis dans une douce liberté ; et qu’il a avoué depuis, en diverses occasions, qu’il lui semblait voir les vérités de la foi dans la lumière[11]. »

[11] Abelly, t. II, p. 298.

Voilà l’exemple. Que notre siècle en fasse autant, et se donne, pour l’amour de Dieu, au service des pauvres. Il n’y aura bientôt plus de lutte contre la foi.

Tel est le grand et le premier moyen de ramener la foi sur la terre pour la sauver. Voici le second.

Le premier est ce que Dieu veut du cœur humain. Le second est ce que Dieu veut de l’esprit humain. Ceci regarde la Logique. Donnez-moi toute votre attention.

III

Quelle est depuis trois siècles, en France, et plus ou moins dans toute l’Europe, et par conséquent dans le monde, la marche de l’esprit humain sous le rapport de la foi ? Je vois un grand siècle de foi, le dix-septième ; je vois un siècle d’incrédulité, le dix-huitième ; je vois un siècle de lutte entre la foi et l’incrédulité, c’est le nôtre. Qu’est-ce qui l’emportera ? C’est là, dis-je, ce qui dépend de nous.

Qu’était le dix-septième siècle ? Un docteur en théologie, d’abord ; et en outre, sous le rapport intellectuel, le point le plus lumineux de l’histoire. Le dix-septième siècle, lui seul, est le père des sciences, le créateur de cette grande science moderne dont nous sommes si fiers aujourd’hui. On a, depuis, perfectionné, déduit et appliqué ; mais il a tout créé, et, si l’on ose ainsi parler, tout dans l’ordre scientifique, a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait jusqu’à présent n’a été fait sans lui. Il y a eu là comme une inspiration du Verbe pour l’avènement des sciences. Ce siècle, du reste, était le plus précis, le plus complet des siècles théologiques ; le plus grand sans comparaison des siècles philosophiques, et le plus grand des siècles littéraires.

Mais après cet immense élan, l’esprit humain, semblable à ce docteur qui avait cessé d’étudier, cessa aussi de travailler, non la physique, non les mathématiques, mais la théologie et la philosophie, la science de Dieu et celle de l’homme.

Et alors la foi se perdit.

Je dis qu’on a cessé de travailler la théologie et la philosophie. La théologie, cela est visible ; et l’œuvre du dix-huitième siècle a précisément consisté à chasser la théologie de toutes les directions de l’esprit humain. On la chassait au nom de la philosophie. On proclamait le règne de la philosophie, et, pendant ce temps, on chassait la philosophie à tel point que je ne connais aucun siècle qui en ait eu moins. C’est ce que j’ai quelque part clairement démontré par une citation de Voltaire, suivie d’une citation de Condillac. Je dis donc qu’après l’immense lumière du siècle précédent, l’ignorance philosophique du dix-huitième siècle est un prodige qui ne saurait être expliqué que par la dépravation générale des mœurs, la paresse et l’abâtardissement qui en résultent. Je ne connais qu’un seul phénomène analogue : c’est l’histoire, du reste trop fréquente, de ce pauvre enfant, d’abord brillant et admirable dans ses études, tant qu’il est pur et pieux ; mais le vice et l’impiété le font descendre, d’une année à l’autre, aux derniers rangs.

On cessa donc de s’occuper de théologie et de philosophie, et on perdit la foi, ou plutôt le tout vint ensemble : il y a là une cause et un effet mêlés, qui se produisent réciproquement : immoralité, incrédulité et paresse, font cercle. Le commencement est où l’on veut.

Je n’ajoute qu’un mot sur le dix-huitième siècle. Sa ressource devant Dieu, et ce pour quoi, peut-être, il n’a pas absolument rompu avec le cours providentiel de l’histoire, c’est qu’il a parlé de justice et d’amour des hommes, parfois sincèrement, et que, pendant qu’il s’égarait d’ailleurs, il y avait, au fond du siècle, je ne sais quel mouvement du cœur universel des bons, qui cherchait, par une adoration plus profonde, à devenir plus semblable au cœur sacré du Christ ; et le siècle superficiel lui-même, à travers ses débauches et ses folies, bénissait saint Vincent de Paul, et le prenait pour son patron.

Mais revenons. La question est aujourd’hui de savoir lequel des deux mouvements sera le nôtre. A qui voulons-nous ressembler, à nos pères ou à nos aïeux ? Il est clair que ces deux mouvements, parmi nous, luttent encore et que nous hésitons. Laisserons-nous courir la décadence, qui court toujours, ou remonterons-nous vers la lumière ?

Je le répète, cela dépend de nous.

Vous avez vu la décadence simultanée de la philosophie et de la foi. Relevez l’une et l’autre en même temps, et l’une par l’autre. Est-ce que vous ne comprenez pas que votre philosophie stérile, nulle, épuisée, et dont ne s’occupe plus que la lignée des professeurs, n’est telle que parce qu’elle est vide de foi ? Et ne voyez-vous pas de vos yeux que la foi est chassée de l’esprit de tous les demi-savants, et même des ignorants, par le préjugé séculaire que la philosophie et la raison sont contraires à la foi ?

Travaillez donc à les réunir, et vous travaillerez au salut du siècle.

IV

Mais je ne m’arrêterai pas aux généralités, je veux en venir au détail. Voici pour arriver à ce grand but, — qui est précisément ce que Dieu veut de l’esprit humain ; — voici encore, si vous ne vous lassez pas de me suivre, un conseil pratique qui, du reste, est indispensable au développement de vos facultés et au progrès de la lumière dans votre esprit.

Voici ce conseil : Travaillez la science comparée. Ceci demande explication.

Travailler la science comparée, c’est prendre pour devise, dans vos études, cette parole de Leibniz : « Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout. » C’est ajouter encore à cette immense et profonde parole deux mots que Leibniz ne désavouera pas, et dire : « Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la théologie, de la physique, de la géométrie, de la morale partout. » C’est y ajouter encore une autre parole que nous citons sans cesse et que nous voudrions pouvoir écrire partout en lettres d’or, et que voici : « Il faut savoir qu’il y a trois sortes de sciences : la première est purement humaine ; la seconde, divine simplement ; la troisième est humaine et divine tout ensemble ; c’est proprement la vraie science des chrétiens[12]. »

[12] Vie de M. Olier, t. II, p. 277.

Si vous voulez aujourd’hui travailler utilement, contribuer au retour du siècle vers la lumière, à la renaissance de la foi, à la restauration de la raison publique, c’est dans ce sens qu’il vous faut travailler.

Rappelez-vous les paroles du grand Joseph de Maistre, ce demi-prophète :

« Attendez que l’affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d’un seul homme de génie : l’apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au dix-huitième siècle, qui dure toujours[13]. »

[13] Soirées de Saint-Pétersbourg. Onzième entretien.

Remarquez toutefois que si l’homme de génie était né avant 1810, ou même avant 1820, il aurait bien probablement déjà donné signe de vie. Considérez de plus que l’œuvre est tellement immense qu’Aristote ou Leibniz n’y suffirait pas. Aristote a trop peu d’élan ; Leibniz a trop de singularités. Peut-être saint Thomas d’Aquin pourrait-il entreprendre la Somme du dix-neuvième siècle : génie d’un élan prodigieux, sans aucune singularité, sublime et rigoureux, aussi étendu tout au moins qu’Aristote ou Leibniz, on n’ose lui tracer de limites ni dire ce qu’il ne pourrait pas.

Mais où est saint Thomas d’Aquin ? Où est la plus haute sainteté, unie au plus haut génie ? Où est l’absolue chasteté d’une vie entière, unie à la richesse d’une nature méridionale ? Où sont la solitude, le silence, le cloître, et ces douze frères écrivains, qui déchiffrent, copient, cherchent pour saint Thomas, et sont prêts nuit et jour à écrire ces dictées que Dieu inspire ?

Que faire donc ? Il faut, en attendant, que quelque coup de génie nous réveille et entraîne l’esprit européen dans cette féconde et magnifique carrière, il faut, vous qui entrevoyez ces vérités, vous y donner d’abord et tout entier. Qui sait si l’on ne fera pas, par le nombre et l’union, ce que Joseph de Maistre attend de l’unité et de la solitude du génie ?

Peut-être, en effet, le temps est-il venu où il n’y aura plus d’écoles, où l’on ne donnera plus à aucun homme particulier le nom de maître, où l’on pratiquera en un certain sens élevé ce mot du Christ : « N’appelez personne sur la terre votre maître, parce que vous n’avez qu’un maître, qui est le Christ, et que vous êtes tous frères. » Peut-être que plusieurs humbles disciples du Christ, unissant leurs intelligences dans l’humilité fraternelle, et méritant, dans l’ordre de la science, cette bénédiction du vrai maître : « Lorsque deux ou trois d’entre vous s’unissent en mon nom sur la terre, je suis au milieu d’eux ; » peut-être, dis-je, que plusieurs humbles frères, unis en Dieu, feront plus qu’un grand homme.

Peut-être que plusieurs bons ouvriers, décidés, courageux, laborieux, et poussés par un architecte invisible, construiront l’édifice comme des abeilles construisent une ruche.

Mais je suis seul, me direz-vous. Alors soyez du moins aussi courageux que Bacon, mais plus modeste. Ne dites pas comme lui : Viam aut inventam aut faciam ; mais travaillez pourtant, et si vous êtes persévérant et convaincu, peut-être, plus heureux que Bacon, qui cherchait à briser une porte déjà ouverte par de plus forts que lui, peut-être vous sera-t-il donné d’ouvrir modestement à d’autres plus forts que vous, qui sauront conquérir la place, une porte qu’ils n’apercevaient pas.

CHAPITRE VII
SCIENCE COMPARÉE

Cela posé, voici comment vous travaillerez, si vous voulez parvenir à la science comparée.

Je suppose que vous sortez du collège, avec de bonnes études littéraires, et quelque commencement de philosophie.

Il vous faut maintenant la théologie et les sciences. Vous savez que les grands hommes du dix-septième siècle étaient à la fois mathématiciens, physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens, philosophes, écrivains. Qu’on en cite un qui n’ait été que philosophe ! De Kepler à Newton, tous sont théologiens. Voilà vos modèles.

Donc, reléguez un peu, et même beaucoup, les lettres et la philosophie, et faites place à la théologie et aux sciences.

Du reste, il est heureux que vous ayez à prendre ce parti, car, si vous avez du goût pour les lettres et la philosophie, la première précaution à prendre, c’est de ne pas vous y enfermer. « Homme littéraire, dangereux et vain ! » disait quelqu’un.

Comprenez-vous ce texte de l’Écriture sainte : « Parce que je ne suis pas littéraire, j’entrerai dans les puissances sacrées ? » (Quoniam non cognovi litteraturam, ideo introibo in potentias Domini.) N’avez-vous jamais remarqué la différence, le contraste, je dirai même l’opposition qui se rencontrent entre la puissante profondeur des divines idées, et surtout des divins sentiments, et leur expression littéraire ? N’avez-vous jamais remarqué ces deux natures d’esprit, si bien décrites par Fénelon, dont l’une exprime, à peu près sans voir ni sentir ; dont l’autre sent et voit, mais n’exprime pas, ou du moins pas encore ?

Défiez-vous de cette première espèce d’esprits, et tâchez de n’en être pas. Si vous avez déjà acquis quelque art d’exprimer ce que vous tenez, cherchez maintenant les choses à exprimer ; car il vous faut d’abord savoir :

Scribendi recte sapere est et principium et fons.

Laissez maintenant dormir en vous l’esprit littéraire, et cherchez l’esprit scientifique. Soyez savant. Votre esprit non seulement en deviendra plus riche, mais aussi plus fort et plus grand.

Heureux ceux qui soumettent leur esprit au conseil que Virgile donnait aux laboureurs :

Et qui proscisso quæ suscitat æquore terga

Rursus in obliquum verso perrumpit aratro,

Exercetque frequens tellurem atque imperat arvis[14] !

[14] « Que dire de celui qui, après avoir ouvert le sol et soulevé la terre, retourne la charrue, croise et brise les premiers sillons, exerce ainsi la terre et la gouverne ! » (Géorgiques, I, 97-99.)

Faites de même. Croisez votre littérature par la science, la science par la théologie. Rompez vos premières habitudes d’esprit, vos premières formes de pensée. Surtout, si vous avez pris, au collège, une première attache à un système particulier de philosophie, hâtez-vous de rappeler la charrue, et de diriger les sillons dans un tout autre sens :

Rursus in obliquum verso perrumpit aratro.

Dans ce second travail, rien de bon ne sera perdu ; mais que de préjugés, d’erreurs, d’incohérences disparaîtront ! Quelle mince culture que celle de la première éducation ! Superposez à cette éducation une autre éducation, et puis une autre encore. Rompez et domptez votre esprit en le labourant plus d’une fois en plusieurs sens :

Exercetque frequens tellurem atque imperat arvis.

Ne craignez pas de changer plusieurs fois de culture. Rien n’est plus favorable à la terre, dit ailleurs le poète. Le changement de culture repose :

Sic quoque mutatis requiescunt fœtibus arva[15].

[15] C’est ainsi que la terre se repose par le changement de culture. »

Il y a plus, telle ou telle production brûle et dessèche la terre, si on la continue. Mais que les moissons se succèdent sans se ressembler, et la terre les porte gaîment.

Urit enim lini campum seges, urit avenæ,

Urunt lethæo perfusa papavera somno,

Sed tamen alternis facilis labor[16].

[16] « Le lin brûle le champ qui le porte ; l’avoine aussi et le pavot chargé du sommeil de la mort. Mais la terre ne souffrira point, s’ils se succèdent. »

C’est ainsi, par exemple, que les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l’esprit : la philosophie le boursoufle ; la physique l’obstrue ; la littérature l’exténue, le met tout en surface ; et la théologie parfois le stupéfie. Croisez ces influences ; superposez ces cultures diverses : rien de bon ne se perd, beaucoup de mal est évité.

II

L’esprit est une étrange capacité, une substance d’une nature surprenante. Je vous excite à la science comparée ; je vous demande, pour cela, d’étudier tout : théologie, philosophie, géométrie, physique, physiologie, histoire. Eh bien, je crois vous moins charger l’esprit que si je vous disais de travailler de toutes vos forces, pendant la vie entière, la physique seule, la géométrie seule, la philosophie ou la théologie seule. Il se passe pour l’esprit ce que la science a constaté pour l’eau dans sa capacité d’absorption. Saturez l’eau d’une certaine substance : cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d’une autre substance, comme si la première n’y était pas puis d’une troisième, d’une quatrième et plus. Au contraire, et c’est là le fort du prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore quand vous l’avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite, jusqu’à un certain point. Donc, ajoutez à votre philosophie toutes les sciences et la théologie, vous augmenterez votre capacité philosophique : votre philosophie, à son tour, augmente de beaucoup votre capacité scientifique, théologique ; ainsi de suite, jusqu’à un certain point qui dépend de la nature finie de l’esprit humain et du tempérament particulier de chaque esprit. Il ne faut point oublier surtout que ces capacités de l’eau dépendent principalement de sa température. Refroidissez : la capacité diminue : elle augmente si la chaleur revient. De même, rien n’augmente autant la vraie capacité de l’esprit qu’un cœur ardent. L’esprit grandit quand il fait chaud dans l’âme. Les pensées sont grandes quand le cœur les dilate. Il y a des esprits où il fait clair ; il y en a où il fait chaud, disait excellemment Joubert. Oui, parfois la chaleur et la clarté se séparent, mais la chaleur et la grandeur, jamais. Les esprits les plus grands sont toujours ceux où il fait chaud.

Donc ne vous effrayez pas du travail de la science comparée ; la science comparée, au contraire, est une méthode pour travailler énormément, sans trop de fatigue ; c’est le moyen de déployer toutes vos ressources et toutes vos facultés, et surtout d’approfondir chaque science plus qu’elle ne pouvait l’être dans l’isolement.

L’avenir montrera la vérité de cette remarque, si l’on entre courageusement dans la voie de la science comparée.

Quelle n’a pas été la fécondité de l’algèbre, appliquée à la géométrie ; puis la fécondité de cette science double, appliquée à son tour à la physique et à l’astronomie ! Que sera-ce quand on ira plus loin, et que l’on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et même physiques, et le tout à la théologie ?

III

Sous ce rapport, les Allemands nous donnent l’exemple. Seulement, le panthéisme en égare un grand nombre. Le faux principe des hégéliens opère, dans le domaine des sciences, la parodie de ce que nous annonçons ici. Ils prétendent qu’il n’y a qu’une science, parce que tout est absolument un ; qu’il ne faut plus morceler la science en logique, morale, physique, métaphysique, théologie : tout cela, disent-ils, est précisément un et identique, parce que tous les objets sont identiques, tout étant Dieu.

Voilà la confusion. Nous parlons, nous, de comparaison. C’est autre chose. Comparaison suppose, au contraire, distinction.

On sait assez les résultats risibles, et quelquefois odieux, qui sortent de ce principe de confusion panthéistique, soit en Logique, soit en Morale, soit en Physique. Mais ce que l’on sait moins, c’est que cette voie de rapprochement, cette tentative impossible d’identifier toutes les lignes de l’esprit humain, a cependant poussé à la comparaison, et produit, en quelques esprits éminents, dont plusieurs, du reste, sont libres de tout panthéisme, de très grands résultats. Il suffit de citer Ritter, le grand géographe, Burdach, le grand physiologiste, Gœrres, Humboldt, le philologue, Schubert surtout.

Nous pouvons d’ailleurs attendre de ce peuple de grandes choses pour la science comparée. Ces âmes profondes, mystiques, harmonieuses vont volontiers au centre des idées, en ce point où les racines des vérités se touchent. La monstrueuse philosophie, absolument absurde, dont ils sont aujourd’hui victimes, n’est point pour toute l’Allemagne, une preuve de réprobation intellectuelle. Ils ont poussé à bout, les premiers, la raison humaine isolée et séparée de Dieu : dès que la raison de ce peuple reprendra sa racine en Dieu, on verra ce que peut produire la puissance harmonique de ces âmes.

Mais, même dès maintenant, il est vrai de dire que leurs travaux, malgré la confusion panthéistique qui s’y rencontre, ont préparé beaucoup de matériaux à la science comparée. Quand la véritable science comparée s’élèvera, elle traitera ce monstrueux produit, comme l’Écriture sainte nous rapporte que Tobie, inspiré par l’ange, traita ce monstrueux poisson qui l’effrayait d’abord. « Seigneur, il m’envahit, » criait l’enfant, comme nous disions du panthéisme qui nous envahissait de toutes parts. « Ne crains rien de ce monstre, lui dit l’ange, prends-le et amène-le à toi : tu te nourriras de sa chair. » Quand nous aurons conçu quelque chose de l’idée et du plan de cette science nouvelle, qui sera celle du prochain grand siècle, nous traiterons ainsi le panthéisme, qui maintenant s’engraisse pour nous.

IV

Ainsi ne craignez ni la masse, ni le nombre, ni la diversité des sciences. Tout cela sera simplifié, réduit et fécondé par la comparaison.

Mais il vous faut, en tout cas, de toute nécessité, une connaissance suffisante de la géométrie et des mathématiques en général ; de l’astronomie, de la physique et de la chimie, de la physiologie comparée, de la géologie et de l’histoire, sans parler de la théologie, dont il sera question plus tard.

Et n’oubliez pas d’ailleurs, qu’il ne faut jamais consacrer à ces choses tout votre temps. Il en faut au contraire, réserver la meilleure partie pour Dieu seul, et pour écrire.

La tâche, peut-être, vous paraît impossible. Elle ne l’est pas. Mais à deux conditions : c’est que vous saurez étudier et que vous choisirez vos maîtres.

Vous ne prendrez pas la science, comme on prenait autrefois le quinquina avec l’écorce ; le malade, alors, mangeait peu de suc et beaucoup de bois. Vous prendrez la science, le plus possible, comme on prend aujourd’hui la quinine, sans écorce ni bois. Puis vous aurez des maîtres qui n’enseigneront pas avec cette excessive lenteur que nécessite la faiblesse des enfants dans les collèges, et surtout qui s’éloigneront de la manière de ces trop nombreux professeurs, qui jamais ne présentent un ensemble à l’auditoire, mais toujours des parcelles indéfiniment étendues ; en sorte que le cours n’est jamais terminé, mais se prolonge toujours, quel que soit le nombre des années qu’on y mette. Vous chercherez des maîtres qui sachent vous présenter rapidement les résultats et les totalités.

Ceci posé, commencez par consacrer, par exemple, deux ans aux mathématiques, à la physique et la chimie, et à la théologie.

Prenez une heure et demie de leçon par jour, dans l’après-midi. Deux leçons de mathématiques par semaine ; deux leçons de physique et de chimie, deux leçons de théologie. Travaillez chaque leçon deux heures, immédiatement après les leçons. Ceci est l’emploi de l’après-midi.

Donnez ensuite deux ans aux trois cours suivants : astronomie et mécanique ; physiologie comparée ; théologie.

Puis deux autres années aux cours suivants : géologie, géographie, histoire, philologie, théologie.

N’oubliez pas que je parle à un homme décidé à travailler toute sa vie ; qui trouve que l’étude même après la prière, est le bonheur ; qui veut creuser et comparer chaque chose pour y trouver la vérité, c’est-à-dire Dieu. Du reste, tenez pour certain que les grandes difficultés vous attendent, vous qui entrerez les premiers dans cette voie.

Mais que de peine on pourrait s’épargner si on savait s’unir et s’entr’aider ! si, au nombre de six ou sept, ayant la même pensée, on procédait par enseignement mutuel, en devenant réciproquement et alternativement élève et maître ; si même, par je ne sais quel concours de circonstances heureuses, on pouvait vivre ensemble ! si, outre les cours de l’après-midi et les études sur les cours, on conversait le soir, à table même, sur toutes ces belles choses, de manière à en apprendre plus, par causerie et par infiltration, que par les cours eux-mêmes : si, en un mot, on pouvait former quelque part une sorte de Port-Royal, moins le schisme et l’orgueil !

Quoi qu’il en soit, j’ai supposé que vous pourriez trouver des maîtres capables de vous présenter rapidement l’ensemble de chaque science et son résultat utile ; et aussi, que vous sauriez prendre, dans chaque science, le suc en négligeant l’écorce.

Mais là même est la difficulté. Si nos sciences étaient ainsi faites, et nos professeurs préparés à enseigner ainsi, les admirables résultats de nos grandes sciences cesseraient bientôt d’être un mystère réservé aux écoles et aux académies. Mais, puisqu’il n’en est pas ainsi, j’essayerai de vous donner, sur la manière d’étudier ou d’enseigner ces sciences, quelques avis très incomplets, auxquels j’espère, vous saurez suppléer.

CHAPITRE VIII
MATHÉMATIQUES

I

Parlons d’abord des mathématiques.

Platon avait écrit, dit-on, sur la porte de son école de philosophie, ces mots : Nul n’entre ici s’il ne sait la géométrie. Ce mot a été récemment commenté par M. Bordaz-Desmoulin, l’un des rares esprits qui, parmi nous, ont cherché à entrer dans la voie de la science comparée, et qui écrit sur la première page de son livre cette épigraphe : « Sans les mathématiques, on ne pénètre point au fond de la philosophie ; sans la philosophie, on ne pénètre point au fond des mathématiques ; sans les deux, on ne pénètre au fond de rien. »

Quand Descartes, l’un des quatre grands mathématiciens, anathématise les mathématiques en ces termes : « Cette étude nous rend impropres à la philosophie, nous désaccoutume peu à peu de l’usage de notre raison, et nous empêche de suivre la route que sa lumière nous trace ; » Descartes, par ces mots, ne contredit point Platon ni ses commentateurs ; il parle de l’usage exclusif des mathématiques isolées. De même qu’une terre est épuisée par tel produit unique revenant chaque année, mais le supporte par alternances, ainsi de notre esprit. Les mathématiques seules ruinent l’esprit : cela est surabondamment prouvé. Quant à ce que peut l’union de la philosophie et des mathématiques, Descartes en est lui-même la preuve, avec Leibniz encore plus que Platon.

Kepler, le plus grand peut-être des mathématiciens, disait : « La géométrie, antérieure au monde, coéternelle à Dieu, et Dieu même a donné les formes de toute la création, et a passé dans l’homme avec l’image de Dieu. » D’après lui, la géométrie est en Dieu, elle est dans l’âme. On ne connaît Dieu et l’âme, sous certaines faces, que par les idées géométriques.

Non seulement Kepler a montré le premier que la géométrie, non approximativement, mais en toute rigueur, comme le dit Laplace, était dans le ciel visible ; il l’y a vue, et cette vue est la vue des grandes lois qui régissent toutes les formes et les mouvements astronomiques. Non seulement on a su, depuis, introduire les mathématiques dans toutes les branches de la physique ; non seulement on a trouvé que la lumière et les couleurs sont nombres, lignes et sphères ; que le son est aussi nombre et sphère ; que la musique, dans sa forme sensible, n’est que géométrie et proportions de nombre ; mais voici que déjà la physiologie elle-même commence à s’appliquer la géométrie, comme dans les travaux de Carus et autres, par exemple, dans ce beau théorème de Burdach : « Dans la forme la plus parfaite, le centre et la périphérie sont doubles. » Mais on ira plus loin. On introduira les mathématiques dans la psychologie pour y mettre de l’ordre et en apercevoir le fond ; ces vagues pressentiments de Platon, de Pythagore, de saint Augustin et de tant d’autres : « L’âme est un nombre, l’âme est une sphère ; l’âme est une harmonie ; » deviendront des précisions scientifiques. Nous avons essayé d’en montrer quelque chose dans notre Connaissance de l’âme[17]. On verra ce qu’a dit Leibniz : « Il y a de la géométrie partout ; » on en trouvera jusque dans la morale.

[17] Livre IV, chap. III. Voyez aussi le livre V, chap. II portant ce titre : « Le Lieu de l’Immortalité. »

Mais comment étudier et enseigner cette vaste science ? Comment en cultiver toutes les parties : arithmétique, géométrie, algèbre, application de l’algèbre à la géométrie, calcul infinitésimal, différentiel et intégral ; comment embrasser toutes ces sciences ?

Voici ce que je vous conseille.

II

Posez d’abord à votre maître une première question : Qu’est-ce que tout cela ? Demandez-lui une première leçon d’une heure et demie sur ce sujet. Quand il vous aura dit et fait comprendre qu’il n’y a en tout cela que deux objets, les nombres et les formes, arithmétique et géométrie ; puis une manière de les représenter, de les calculer, de les comparer, arithmétique et application de l’algèbre à la géométrie ; puis une manière plus profonde encore de les analyser, calcul infinitésimal, dont le calcul différentiel et le calcul intégral sont les deux parties, alors vous demanderez à votre maître une leçon sur chacune de ces branches.

Il y a une règle générale d’enseignement presque toujours renversée aujourd’hui : c’est qu’il faut commencer, en tout enseignement, par la racine et par le tronc, passer de là aux maîtresses branches, puis aux branches secondaires, puis aux rameaux, puis aux feuilles et aux fruits, puis à la graine et au noyau, et montrer à la fin, dans chaque noyau et dans chaque graine, la racine et le tout. Aujourd’hui d’abord, nous ne parlons jamais du tout, ni au commencement, ni à la fin ; du reste, nous commençons arbitrairement par tel ou tel rameau, et quand nous en avons plus ou moins décrit toutes les branches, sans les approfondir ni même en montrer l’unité, nous croyons notre tâche achevée. Les professeurs sont trop souvent, comme le poète dont parle Horace, assez habiles dans certains détails, mais incapables de produire un tout :

Infelix operis summa quia ponere totum

Nesciet.

Après cette leçon générale sur chaque branche, recommencez cinq ou six leçons sur chacune, puis reprenez le tout encore avec plus de détail.

On peut enseigner de cette manière ; on le doit, du moins pour certains esprits ; il le faut, et nous y viendrons.

III

Ici je veux vous indiquer une simplification fondamentale qui doit vivifier et accélérer, dans une incalculable proportion, l’enseignement des mathématiques. Je suis heureux de pouvoir m’appuyer en ce point sur l’autorité de deux mathématiciens éminents, M. Poisson, dont les ouvrages sont dans toutes les mains, et M. Coriolis, ancien directeur des études de l’École polytechnique, homme d’autant d’expérience que de pénétration. M. Poisson, pendant les dernières années de sa vie, travaillait à renouveler en France l’enseignement des mathématiques, par la méthode que je vais dire, et qui est aux anciennes méthodes ce que notre nouveau moyen de locomotion est aux anciens. Mais les efforts de l’illustre et habile géomètre ont échoué contre la force d’inertie et le droit de possession des vieilles méthodes. Tout ce qu’il a pu obtenir comme conseiller de l’Université, c’est une ordonnance décrétant le changement de méthode. L’ordonnance a paru, mais elle n’a pas été suivie d’effets.

Il faut la reprendre. M. Poisson disait que les parties des mathématiques devaient être enseignées par la méthode infinitésimale. Quelques personnes se souviennent encore qu’un jour, présidant un concours d’agrégation, M. Poisson, oubliant un instant le candidat qu’il avait à juger, prit la parole et développa ceci : « qu’il y a en géométrie quatre méthodes : méthode de superposition, méthode de réduction à l’absurde, méthode des limites, méthode infinitésimale. La superposition, disait-il, n’est applicable qu’en très peu de cas ; la réduction à l’absurde suppose la vérité connue, et prouve alors qu’il ne peut en être autrement, mais sans montrer pourquoi. La méthode des limites, isolée de l’idée des infiniment petits[18], cette méthode plus généralement applicable que les deux autres, suppose aussi la vérité connue, et n’est, par conséquent, pas davantage une méthode d’investigation : ce sont trois méthodes de démonstration, applicables chacune, dans certains cas, aux vérités déjà connues. Au contraire, la méthode des infiniment petits se trouve être à la fois une méthode générale et toujours applicable, et de démonstration et d’investigation. » — Il est vrai, pendant que M. Poisson parlait ainsi, à côté de lui, un autre mathématicien illustre croyait l’arrêter tout court en lui disant : Qu’est-ce que les infiniment petits ? Je ne sais ce qu’a répondu M. Poisson. Mais, quant à la méthode, qu’importe la réponse ? Il suffit qu’avec notre notion, telle quelle, des infiniment petits, qui sont ce que Dieu sait, aussi bien que le point, la ligne, la surface, le solide et le reste, il suffit dis-je, que l’introduction de cette notion soit la voie, sans comparaison la plus facile et la plus courte, pour trouver et montrer la vérité mathématique.

[18] Je dis « isolée de l’idée des infiniment petits », car on est pleinement dans le vrai lorsque, avec M. Duhamel, on regarde « la notion des infiniment petits, et la conception fondamentale des limites comme intimement unies l’une à l’autre, et comme étant les deux idées générales les plus fécondes des sciences mathématiques. » (Préface des Éléments de calcul infinitésimal.)

C’est donc celle-là que nous prendrons.

Sans m’arrêter aux objections de ceux qui disent qu’on ne sait ce que c’est, qu’elle n’est point rigoureuse, je l’emploie parce qu’elle mène au but. D’ailleurs, nous avons répondu, ce semble, à ces difficultés dans le quatrième livre de notre Logique, et surtout dans notre introduction à la Logique.

Il y a, dans cette défiance de la rationalité des infiniment petits, ce que disait déjà Fontenelle, lorsque les esprits chagrins de l’Académie des sciences voulaient étouffer dans son germe la découverte de Leibniz, il y a une sainte horreur de l’infini ; il y a ce rationalisme pédant qui se donne bien du mal pour démontrer rigoureusement le postulatum d’Euclide, qui n’en a pas besoin ; il y a ce pédantisme qui se flatte, comme nous le disait un spirituel mathématicien, de trouver des difficultés là où personne n’en avait vu ; il y a ce que pensait Bordaz-Desmoulin, lequel a dit fort à propos : « L’infini qui ne fait qu’apparaître dans la science l’éblouit ; » il y a cette disposition qui poussa Lagrange à écrire sa Théorie des fonctions analytiques, dégagée de toute considération d’infiniment petits, etc. ; Il y a enfin cet étrange aveuglement des esprits d’une certaine nature, qui ne veulent point d’idées plus grandes que nous, et ignorent que, comme le dit Bossuet, « nous n’égalons jamais nos idées, tant Dieu a pris soin d’y marquer son infinité. »

Nous citions un autre mathématicien compétent, M. Coriolis, lequel, peu de temps avant sa mort, nous avouait qu’il eût aimé à consacrer le reste de ses forces à la réforme, dans ce sens, de l’enseignement mathématique. Tout ramener à la méthode infinitésimale était, me disait-il, l’idée de toute sa vie, comme professeur et comme directeur des études. A ses yeux, l’enseignement des mathématiques, aujourd’hui en France, était le plus lourd, le plus pédant, le plus fatigant pour les élèves et pour les maîtres qu’il fût possible de voir, et présentait le plus étrange exemple de routine qu’ait offert aucun enseignement dans aucun temps. « Quand on parle comme on le fait souvent, disait-il, de la routine des séminaires dans l’enseignement théologique, on est loin de se douter que l’enseignement mathématique est victime d’une routine incomparablement plus lourde et plus barbare. »

D’après ces autorités, ces raisons, et bien d’autres, je ne pense pas qu’il soit téméraire d’affirmer qu’une seule année d’études par la méthode infinitésimale, convenablement appliquée et présentée, donnerait, non pas plus d’acquis ni de détail, mais plus de résultats utiles, plus d’intuition géométrique, et surtout plus de développement des facultés mathématiques, que le séjour même de l’École polytechnique, qui est de deux ans, et qui suppose d’ordinaire trois années d’études préalables.

Par cette voie, qui est vraiment, comme le disait M. Poisson, la seule voie d’invention, ne voit-on pas qu’en peu de temps on apprendrait à l’élève géomètre à faire de petites découvertes, et à voir par lui-même, au lieu d’apprendre par cœur, sans voir ? Il développerait ses facultés, en acquérant la science, et accélérerait sa vitesse par chaque effort.

Je conclus, sur ce point, en répétant mon assertion : la méthode infinitésimale appliquée partout en mathématiques, c’est la lumière introduite dans la masse, c’est la vitesse substituée à la lenteur. Aussi je ne doute pas un seul instant que la solution du problème de l’enseignement ne réside surtout en ce point. On peut doubler, plus que doubler, la vitesse, la clarté, la fécondité de l’enseignement mathématique par l’introduction décidée de la méthode infinitésimale. On peut alors superposer les deux éducations nécessaires de l’esprit, faire pénétrer la science dans les lettres, trop vides et trop banales sans ce vigoureux aliment, et par contre, donner à la science la chaleur lumineuse, le feu, qui seul en transfigure la masse, et la change en diamant. Le premier qui, en France, instituera sur une base durable, par la voie que nous indiquons, cette pénétration mutuelle des lettres et des sciences dans la première éducation, celui-là doublera les lumières de la génération suivante, et deviendra peut-être le Richelieu d’un grand siècle.

IV

Reste donc un point dont personne ne s’occupe.

Nous étudions aujourd’hui les mathématiques soit pour passer un examen, soit pour apprendre aux autres à le passer, mais non pas pour savoir, pour posséder la science. Quand donc nous savons démontrer un théorème, c’est tout. Mais que fait-on de ce théorème démontré ? Que fait notre esprit de cette vérité dévoilée ? Quand est-ce qu’il la médite, la contemple en elle-même, et s’en nourrit ? Quel est le sens de cette géométrie et de ces formes ? Ces formes sont des caractères que nous avons appris à distinguer, à désigner, à reproduire, à comparer. Mais que veulent dire ces caractères ? S’il est vrai que les caractères mathématiques sont des vérités absolues, éternelles, elles sont en Dieu, elles sont la loi de toute chose. Nous commençons à le comprendre pour la nature inanimée : mais que sont-elles dans l’ordre vivant ? Que sont-elles dans l’âme ? Que sont-elles en Dieu ? Et quelle est la philosophie de ces formes ? Questions étranges pour les mathématiciens purs, aussi bien que pour les philosophes purs, mais questions que l’on posera, et que peut-être on résoudra un jour, quand les mathématiques se répandront dans l’ensemble de la science comparée.

Du reste, si vous avez lu et compris le quatrième livre de notre Logique, intitulé l’induction ou procédé infinitésimal, vous y avez vu un exemple de la comparaison de la philosophie et des mathématiques : exemple qui me paraît jeter une vive lumière sur le point capital de la Logique, lequel, étant demeuré obscur jusqu’à présent, quoique vaguement entrevu de tout temps, était une vraie pierre d’achoppement pour la philosophie.

V

Nul n’est juge dans sa propre cause. J’ose pourtant exhorter nos jeunes lecteurs à travailler, avec plus d’attention qu’on ne l’a su faire jusqu’ici, ce chapitre de la Logique, tel que je l’ai écrit. Il y a bientôt huit ans que j’ai publié la théorie du Procédé de transcendance. Depuis, cette théorie a été publiée en Allemagne par un auteur qui, de son côté, arrivait au même résultat. Nulle objection sérieuse ne nous a été faite, et j’ai d’ailleurs démontré ma pensée une dernière fois dans une introduction[19] qui me semble ne pouvoir plus être attaquée, du moins dans sa thèse principale. Voici cette thèse : La raison a deux procédés, déduction, induction, procédé de CONTINUITÉ et procédé de TRANSCENDANCE. Ces deux procédés nécessaires, de déduction et de transcendance, sont les deux procédés logiques fondamentaux de la géométrie, comme de toute autre science. En géométrie, comme partout, le procédé de transcendance ou l’induction est le procédé d’invention par excellence.

[19] Logique : introduction. Cette introduction ne se trouve pas dans la première édition, mais dans les suivantes.

Or, si j’ai raison, il s’ensuit que le chapitre principal de la Logique, la logique d’invention, disait Leibniz, ce chapitre, oublié par la philosophie contemporaine, est remis en lumière. Il s’ensuit encore selon moi, que le secret, la formule générale de ces jugements prompts, rapides et sûrs que pose le sens commun, formule que cherchait ou regrettait Jouffroy[20] et qu’il croyait possible de déterminer, se trouve maintenant en effet déterminée. Les obstacles logiques, élevés contre l’instinct des âmes et le mouvement spontané des esprits, sont scientifiquement renversés.

[20] Nouveaux Mélanges, p. 94.

Cela mérite d’être vérifié.

Pascal a dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Eh bien ! je suis très fier d’avoir écrit des volumes de logique qui démontrent, entre autres choses, que les raisons du cœur sont bonnes.

Mais quittons brusquement ce sujet, pour qu’il ne nous mène pas trop loin.

Passons à la principale application des mathématiques, l’astronomie.

CHAPITRE IX
ASTRONOMIE

L’ignorance du public au sujet de l’astronomie est véritablement étrange.

J’ai connu des hommes très instruits qui m’ont longtemps soutenu, très vivement, en me qualifiant d’empiriste, que le vieux système astronomique, plus philosophique, disait-on, que le nouveau, était le vrai ; que le soleil tourne autour de la terre, non la terre autour du soleil.

Ainsi cette science simple, facile, régulière, lumineuse, majestueuse et religieuse, cette science pleine, dans ses détails, du plus puissant intérêt, cette science, modèle des sciences, et chef-d’œuvre de l’esprit humain, non seulement n’est pas encore devenue populaire, mais même est absolument inconnue de la plupart de ceux qui ont reçu une éducation libérale complète.

Il est vrai que cela tient en grande partie à la manière dont on l’enseigne.

D’abord, la science est encombrée d’instruments, hérissée d’algèbre, défigurée par un bon nombre de mots effrayants, enveloppée de cercles dont l’imagination ne peut sortir, masquée surtout par les incroyables figures d’animaux, de dieux et de serpents que vous savez. Rien n’effraye plus les esprits que ces figures. De sorte qu’il faut braver les tentations de découragement, et briser une épaisse écorce pour parvenir jusqu’au noyau, au résultat utile, au fait. De plus, on expose d’ordinaire l’astronomie d’une étrange façon. On commence par décrire longuement et minutieusement à l’élève des apparences dont on lui apprendra ensuite la fausseté. Pourquoi ne pas dire tout de suite et franchement ce qui en est ?

Je me souviens d’un fort habile homme qui, sur la lecture du premier volume d’un de nos plus savants traités d’astronomie, voyant l’auteur parler toujours des mouvements du soleil, des cercles qu’il parcourt, des révolutions diurnes, de ses mouvements annuels, progrès, stations et rétrogradations, croyait, d’après cet exposé, que l’Académie des sciences était revenue au système de Ptolémée.

Je ne pense pas qu’il faille procéder ainsi quand on n’a pas de temps à perdre.

Commencez, comme pour toute autre science, par une seule leçon sur l’ensemble ; puis une leçon sur le système solaire, une autre sur le système stellaire, une troisième sur les Nébuleuses. Reprenez le système solaire en dix ou douze leçons, le système stellaire en trois ou quatre, les Nébuleuses plus brièvement encore. Dans ces leçons, ne parlez pas des apparences qui fourvoient l’imagination, ne dites que ce qui est, donnez les résultats, les résultats certains ; mettez à part ce qui est contestable au sujet des étoiles et au sujet surtout des Nébuleuses. Parlez très peu d’abord des instruments et des méthodes, qui sont l’échafaudage du monument ; montrez le monument lui-même, il le mérite. Puis recommencez encore plus amplement, et tout en multipliant les détails précis, serrez de près l’unité de la science ; montrez la cause unique de toutes les formes et de tous les mouvements, l’attraction et sa loi. Voyez sortir de là, par voie de conséquence, la courbe du second degré, le cercle et sa famille, pour régner seuls sur tous les astres ; et ne rejetez pas trop vite ce que disait Kepler, compétent en ces choses, puisque c’est lui qui les a découvertes, que le cercle est un symbole de l’âme et de la Trinité de Dieu, de sorte que l’âme et Dieu seraient partout retracés dans le ciel et en seraient la loi. Placez ici la mécanique céleste, et l’application surprenante de précision et de délicatesse du calcul infinitésimal à l’analyse de toutes ces formes et de tous ces mouvements. Faites connaître cette puissance du calcul qui pèse sur les astres, et qui annonce leurs mouvements plusieurs années d’avance, non pas à la minute, ni à la seconde, mais par dixième de seconde ; qui sur l’imperceptible frémissement d’un astre, affirme, comme l’a fait M. Leverrier, qu’il y a un astre invisible, à un milliard de lieues, qui inquiète celui que l’on voit ; puis enfin, calculant le sens et l’amplitude du frémissement, dénonce le lieu et l’heure où l’on apercevra l’astre inconnu.

Pendant ces leçons développées, la description des instruments, des méthodes et des procédés et l’histoire de la science se placent çà et là comme digression, avec un très grand intérêt : surtout l’admirable histoire de Kepler, qui est la Genèse de l’astronomie.

Mais quand vous connaîtrez tout le matériel de la science, les faits et leurs lois, que votre imagination se représentera, jusqu’à un certain point, l’ensemble des formes et des mouvements, — je parle ici du système solaire, qui est la partie achevée de la science : — quand vous saurez les distances des planètes au soleil, leur grandeur relative, leur densité, le temps des rotations et des révolutions ; quand vous verrez toute cette flotte de mondes voguer de concert et avancer dans le même sens ; et notre terre aussi flottant comme un navire autour de cette île de lumière qui est notre soleil : quand vous verrez les décroissances étranges de lumière, de chaleur et de mouvement pour les mondes éloignés du centre ; puis l’incroyable excentricité et l’espèce de folie des comètes, qui semblent se débattre sous la loi dont elles sont d’ailleurs dominées tout autant que les mondes habitables ; et puis leur étonnante mobilité de formes, leurs combustions furieuses, tantôt dans la chaleur et tantôt dans le froid ; quand vous verrez toute cette géométrie en action, toute cette physique vivante, tout ce merveilleux mécanisme de la nature, toujours entretenu par la présence de Dieu, et manifestement réglé par sa sagesse, sous des lois qui sont son image ; quand vous verrez la vie et la mort dans le ciel : un monde brisé dont les débris roulent près de nous, le ciel emportant avec lui ses cadavres dans son voyage du temps comme la terre emporte les siens ; quand vous verrez des étoiles disparaître, pendant que d’autres naissent, croissent et grandissent ; quand vous apercevrez ces Nébuleuses, — que ce soient des groupes de soleils ou bien des groupes d’atomes, que les unes soient soleils, d’autres atomes, poussière d’atomes ou poussière de soleils, qu’importe ? — quand vous verrez les groupes de même race, mais de différents âges, parvenus sous nos yeux à différents degrés de formation, et laissant voir la marche du développement, comme nous voyons dans une forêt de chênes, le développement de l’arbre dans tous ses âges ; puis, quand vous verrez sur tous les mondes ces alternances de nuit et de jour, ces vicissitudes de saisons, en harmonie avec la vie de la nature, je dirai même avec la vie de nos pensées et de nos âmes : vicissitudes, alternatives, partout inévitables, excepté dans ce monde central où règne un plein été, un plein midi ; alors, s’il n’entre dans votre astronomie ni poésie, ni philosophie, ni religion, ni morale, ni espérances, ni conjectures de la vie éternelle et de l’état stable du monde futur ; si vous ne comprenez rien à ce mot sublime de Ritter : « La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos ; » si vous ne comprenez ces mots de saint Thomas d’Aquin : « Rien ne se meut pour se mouvoir, mais bien pour arriver : tous ces mouvements cesseront ; » — si vous ne comprenez ces mots de Herder : « La dispersion des mondes ne subsistera pas : Dieu les ramènera à l’unité, et réunira dans un même jardin les plus belles fleurs de tous les mondes ; » — si vous ne croyez pas à cette prophétie de saint Pierre : « Il y aura de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; » et à cet oracle du Christ : « Il n’y aura plus qu’une bergerie, » — si, en face de ces caractères si grandioses, et de ces traits fondamentaux de l’œuvre visible de Dieu, vous regardez sans voir et sans comprendre, sans soupçonner la possibilité du sens : alors, oh ! alors, je vous plains !

CHAPITRE X
PHYSIQUE

Qu’est-ce que la physique ? Nous appelons physique la science de la nature inorganique, et physiologie la science de la nature organisée. Ces mots s’entendent suffisamment.

Dans la nature inorganique, nous distinguons deux choses : la matière et la force. Sans discuter si ce qu’on nomme matière n’est pas aussi purement un effet de la force (ce que nous ne pensons pas, du moins dans le sens ordinaire des dynamistes), continuons à poser, avec le peuple, la distinction de matière et de force.

Qu’est-ce que la matière ? La physique n’en dit rien. C’est une question fondamentale de la métaphysique, qu’il est certes permis au physicien de méditer et de poursuivre : mais, de fait, dans l’état actuel de la science, la physique ne parle que peu ou point de la matière, et ne traite que des forces.

La physique, c’est donc la théorie des forces de la nature inorganique.

N’y a-t-il qu’une seule force ? Y en a-t-il trois ? Y en a-t-il quatre ? Le fait est que la science tend à les ramener toutes à une seule, l’électricité, qui produit trois effets ou forces dérivées, l’attraction, la lumière, la chaleur.

Ceci renferme donc toute la physique.

Qu’il y ait une première leçon d’ensemble sur ce sujet, c’est-à-dire sur l’électricité, en notant, toutefois, que la physique traite aussi du son, qui n’est qu’une imitation et une image grossie de la lumière, et rentre sous la même théorie.

Viendront ensuite trois leçons sur l’attraction, sur la lumière, sur la chaleur, considérées dans leurs effets généraux, et comme produits de l’électricité. — Puis une leçon spéciale sur l’acoustique.

Ensuite il faudra reprendre en détail les grands chapitres de la physique, en développant, dans chacun de ces chapitres, la théorie des ondes, qui est le fond et l’unité de la science.

C’est par ce point que la physique touche à la géométrie, et que l’on entre en physique et géométrie comparées. La théorie des ondes développe et embrasse toute la physique. Et qu’est-ce que les ondes ? Des sphères se développant avec une vitesse calculable, se succédant à intervalles comptés. Ce sont des mouvements, des formes, des nombres. Là encore les mathématiques, la géométrie sont partout. La Bible l’avait bien dit : « Tout est compté, pesé et mesuré. » Omnia in numero, pondere et mensura. Descartes avait raison de dire : « Tout se fait par formes et mouvements ; » il avait raison d’affirmer qu’on poursuivrait dans le détail des phénomènes les lois précises de ces formes et de ces mouvements, espérance que Pascal lui-même n’osait concevoir, et qui est aujourd’hui accomplie, en grande partie du moins.

Du reste, la science avance chaque jour dans cette voie. Tout se calcule, tout est compté, pesé et mesuré. On finira probablement par soumettre à l’analyse mathématique les phénomènes chimiques eux-mêmes. N’avons-nous pas déjà les étonnants travaux d’un illustre mathématicien[21] sur les atomes, non seulement atomes des corps, mais atomes de la lumière : travaux où le génie atteint par le calcul les formes de l’atome, et leurs variations, et leur polarité, d’où résultent le jeu variable des forces dans la matière et les variations de chaleur, de couleur, de répulsion et d’attraction ? Là se trouve probablement la prochaine grande découverte à faire dans les sciences : il nous faut les Kepler et les Newton de l’infiniment petit. On attend les législateurs de l’atome, comme on a les législateurs des astres.

[21] M. Cauchy.

Rien ne me semblerait plus utile, en physique, que de méditer ces questions, dût-on se borner à les poser.

Quoi qu’il en soit, une fois rattachées à la géométrie et au calcul, la physique et la chimie se rattacheront plus haut encore.

Je ne crains nullement d’affirmer, conformément à ma thèse générale sur la science comparée, qu’il faut remonter, par la physique et la chimie, à travers les mathématiques, jusqu’à la philosophie, et jusqu’à la théologie : la philosophie et la théologie, du reste, étant certainement comparables et mutuellement pénétrables.

Si nous croyons, comme l’affirme un esprit distingué qui entre dans cette voie[22], que « toute science qui s’isole se condamne à la stérilité ; » que « cette philosophie qui continue à la fois les grandes traditions… de Descartes, de Leibniz, est capable de passer la frontière, et d’entrer sur le terrain de la physique ; » nous croyons de même que la physique aussi est aujourd’hui capable de monter plus haut, et que cette tentative de physique et de philosophie comparée est, comme le dit encore le même auteur, « une tentative qui, un jour ou l’autre, doit réussir[23]. »

[22] M. Henri Martin, Philosophie spiritualiste de la nature.

[23] Philosophie spiritualiste de la nature. Préface, p. XXII.

Il faut en venir à comprendre ce qu’il y a sous cette théorie nouvelle des ondes, sous ces formes sphéroïdales qui sont partout, sous cette loi générale de la raison inverse du carré des distances, ce qu’il y a enfin dans toute force. Il faut savoir s’il est vrai et visible en physique, comme cela est visible en psychologie, que Dieu opère en tout ce qui opère ; que l’attraction, la lumière, la chaleur sont des effets de la présence de Dieu, produits par lui comme cause première, et radicalement impossibles sans son action perpétuelle. Il faut voir si cette vérité théologique n’est pas impliquée dans cette étrange propriété du mouvement et de la propagation des forces, leur persistance indéfinie, sans fatigue ni altération, de sorte que le rayonnement d’une force quelconque se conserve toujours tout entier à quelque distance du centre que l’onde soit parvenue. Il faut savoir si on ne peut pas dire que Dieu, par là, a pris soin de marquer son infinité dans la force, comme il a pris soin, dit Bossuet, de marquer son infinité dans nos idées ; si dès lors on ne peut pas apercevoir le côté de la force qui est de Dieu, comme on aperçoit, en psychologie, le côté de la raison et des idées qui est donné de Dieu ; comme en effet on doit finir par distinguer, dans tout ce qui est créé, le fini, qui est le créé lui-même et l’indispensable présence de l’incommunicable infini, qui porte et soutient le fini.

Je vais plus loin ; je crois avec l’auteur déjà cité qui en a montré quelque chose, « à l’accord des conclusions légitimes de la méthode rationnelle en philosophie et dans les sciences naturelles avec les enseignements chrétiens sur la nature de Dieu, sur sa providence et sur sa création[24]. »

[24] Philosophie spiritualiste de la nature. Préface, p. XX.

Et pour vous dire le fond de ma pensée qui, au premier abord, pourra choquer bien des esprits, je suis très convaincu qu’il est possible d’entreprendre d’une manière véritablement scientifique, ce qui a été déjà vaguement entrepris tant de fois, je veux dire d’appliquer à toute la physique et à toutes les sciences, l’idée qui inspira Kepler dans sa merveilleuse découverte du monde astronomique, et qu’il indique dans son chapitre : « Du reflet de la Trinité dans la sphère. » De adumbratione Trinitatis in sphærico. Si la sphère et ses dérivés sont partout, si cette forme renferme, en effet, quelque vestige, quelque ombre du grand mystère, il s’ensuit donc qu’il y a partout vestige de la Trinité, comme l’affirmait Kepler d’après la théologie catholique.

Et, pour ce qui est de la physique en particulier, je ne dirai pas avec les Allemands, ni avec Lamennais dans son Esquisse d’une philosophie, « que toute force, quelle qu’elle soit, est un écoulement du Père, un don qu’il fait de lui-même ; que toute intelligence, toute forme, quelle qu’elle soit (notamment la lumière) est un écoulement du Fils, un don qu’il fait de lui-même ; que toute vie (notamment le calorique) est un écoulement de l’Esprit, un don qu’il fait de lui-même[25], » et que par conséquent les trois forces de la nature sont les personnes divines. Nous dirons que tout ce panthéisme est absurde ; il renferme pourtant une vérité qu’il défigure, savoir : l’universelle présence de Dieu et son action universelle, et la signature en toute chose de son indivisible Trinité, ce que saint Paul touchait quand il disait : « Nous sommes en lui, vivons en lui, et nous mouvons en lui. » In ipso vivimus, movemur et sumus.

[25] Lamennais, Esquisse d’une philosophie, t. I, p. 338.

CHAPITRE XI
PHYSIOLOGIE

S’il est une science que stérilise son isolement, et que vivifierait, ou plutôt que transfigurerait son union à la philosophie, et par celle-ci à la théologie, c’est la physiologie[26].

[26] Voir le Traité de la Connaissance de l’âme, liv. I, chap. III, et liv. III, chap. III.

Je vous signale l’état actuel de cette science. Il est tel aujourd’hui, en France, que le doyen d’une faculté de médecine, dans son cours de 1850, citait à ses élèves Helvétius, Cabanis et Condillac, comme les auteurs à consulter sur les rapports du physique et du moral.

D’un autre côté, néanmoins, la physiologie, de Burdach, longtemps repoussée, commence à être appréciée par les esprits philosophiques. On fera justice des traces de panthéisme que renferme ce grand ouvrage, et l’on saura en exploiter les fécondes intuitions.

Burdach avait écrit un premier traité de physiologie (Blick in’s Leben) où il cherche à montrer dans l’ensemble et les détails de la science une seule idée, celle de la Trinité. Mais ce travail ayant été taxé de conception physiologique a priori (grande injure aux yeux des physiologues), l’auteur a écrit, en conservant le plan invisible de son idée, son traité de physiologie expérimentale.

Un esprit au moins aussi profond que Burdach, mais plus exact et entièrement chrétien, c’est Schubert (de Munich). Il faut connaître surtout son livre intitulé : Histoire de l’âme. Vous y trouverez de très grandes vues de théologie, de philosophie et de physiologie comparées, sans panthéisme.

Un homme, Gœrres, moins spécial que les précédents, en physiologie, n’est rien moins que le premier auteur d’une découverte fondamentale vulgairement attribuée à d’autres. Gœrres, le premier, a distingué dans la moelle épinière les nerfs du sentiment et les nerfs du mouvement. Or, ce vigoureux esprit a fait dans sa mystique et ailleurs d’heureux efforts de physiologie et de psychologie comparées.

L’étude de la physiologie aura pour vous, entre autres avantages, ce résultat pratique, de vous faire toucher du doigt la profonde décadence de la philosophie médicale parmi nous, de vous montrer clairement la possibilité d’une magnifique réforme, et de vous inspirer peut-être la grande pensée de l’entreprendre.

Quant à nous, nous avons parlé de ces choses dans le Traité de la CONNAISSANCE DE L’AME, et nous croyons avoir posé les bases de la Psychologie et de la Physiologie comparées[27]. Efforcez-vous de comprendre, de juger par vous-même, les thèses que j’ai essayé d’établir sur ce point. Elles sont le fruit d’un fort grand travail suivi pendant un quart de siècle au moins. Elles n’ont point été attaquées. Au point de vue physiologique, des esprits éminents les ont jugées solides.

[27] Connaissance de l’âme, liv. I, chap. III.

CHAPITRE XII
GÉOLOGIE, GÉOGRAPHIE, HISTOIRE

I

Ce qui manque, à peu près partout dans l’enseignement, c’est l’ensemble. Mais dans aucun enseignement ce défaut n’est plus sensible ni surtout plus fâcheux qu’en histoire.

Le défaut d’ensemble en histoire équivaut à l’erreur. Faute d’ensemble, on perd de vue la proportionnalité des faits ; dès lors, toute la science du passé devient informe sous nos yeux. On fausse l’histoire en ôtant aux faits leur mesure. On ne ment pas, on ne tronque pas absolument, on n’ajoute pas, mais on groupe les objets, et on dirige où l’on veut la lumière qui les montre. On a deux manières inverses de voir, l’une qui grossit, l’autre qui diminue, ce qui détruit toute la vérité du spectacle ; on voit, comme cet animal de la fable, successivement avec les verres opposés de cette lunette.

On voit de près tout ce qui charme.

On voit de loin ce qui déplaît.

Par là, on peut établir par l’histoire les plus redoutables mensonges et les plus pernicieuses erreurs. C’est pour cela que M. de Maistre a pu dire : « L’histoire depuis trois cents ans, est une conspiration permanente contre la vérité. » Parole capitale, à laquelle on commence à faire droit.

Je voudrais pour cette seconde éducation que vous entreprenez par amour de la vérité, vous voir reprendre vos études historiques en commençant par l’histoire universelle, vue d’abord dans le plus rapide ensemble. Dès ce premier coup d’œil jeté sur toute l’histoire, je voudrais faire entrer toute la science comparée que comporte l’histoire, astronomie, géologie, géographie, philologie, philosophie, théologie. Évidemment l’esprit moderne travaille à la philosophie de l’histoire, et la vanité d’un si grand nombre de tentatives malheureuses sur ce point n’empêche pas cette tendance d’être profondément utile et vraie.

Et puisque j’ai nommé la théologie, je voudrais, en effet, que l’histoire fût pour vous une étude sacrée, et que vous pussiez dire avec Ritter : « Cette science est pour moi une religion. » Je voudrais qu’avec saint Augustin et Bossuet, vous pussiez contempler dans son ensemble la marche du genre humain, en y cherchant cette trace de Dieu dont un prophète a dit : « Seigneur, qu’il nous soit donné de connaître votre route sur cette terre, et votre plan providentiel pour le salut de tous les peuples[28]. » Est-ce que le progrès de l’histoire est autre chose que le progrès de la religion ? Est-ce qu’on ne peut pas donner de la religion et de l’histoire cette seule et même définition : « Le progrès de l’union des hommes entre eux et avec Dieu ? »

[28] Ut cognoscamus in terra viam tuam, in omnibus gentibus salutare tuum. (Ps. LXVI.)

Puis il faudrait étudier d’abord le théâtre où se passe la scène de l’histoire, — cette planète qui nous est donnée, — et méditer ce qui nous est connu de sa nature, de son origine et de ses destinées.

Il faut d’abord la voir voguer comme un navire et louvoyer sur l’écliptique, en roulant sur son axe, et courant autour de ce centre glorieux d’où lui viennent la lumière et la vie. Il faut voir sa petitesse relative, connaître sa jeunesse, et savoir qu’elle mourra. Nous avons parmi les planètes une planète morte, les autres mourront aussi. Nous voyons parmi les étoiles s’éteindre des soleils ; le nôtre s’éteindra aussi. Ce qu’il faut en conclure d’abord est que nous sommes des passagers sur un vaisseau. Puis en voyant courir ce vaisseau, avec son infatigable vitesse et la surprenante précision de sa marche, demandons-nous : Pourquoi court-il, et où va-t-il ? et répondons avec le prince des géographes : « La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos[29]. »

[29] Voir dans la Connaissance de l’âme, le livre intitulé : le Lieu de l’immortalité.

Quand nous saurons par l’astronomie et la géologie que nous avons commencé, — puisque si notre terre n’a pas été d’abord un nuage, ce qui est bien probable pourtant, du moins il est certain qu’elle a été tout entière dans le feu, puis tout entière sous l’eau ; — quand nous saurons que nous avons commencé, que nous sommes jeunes, que nous devons finir, nous tiendrons les deux bouts de l’histoire, notre origine et notre fin, et nous ne pourrons regarder l’une et l’autre que dans une humble et religieuse contemplation. La vue de ce monde qui est né, qui doit mourir, qui est en marche, qui est toujours à moitié dans la nuit et à moitié dans la lumière, qui est fécond par places et par intermittences, nous fera comprendre ces poétiques assertions de Herder : « Notre humanité n’est qu’un état de préparation et le bouton d’une fleur qui doit éclore. L’état présent de l’homme est le lien qui unit deux mondes. »

Puis, regardant en elle-même cette demeure du genre humain ; examinant son plan géographique, aussi visiblement tracé avec intelligence que le plan d’une maison ; contemplant aussi le prodige de sa vie météorologique et de ses arrosements : ces inondations de lumière, de chaleur, d’électricité, d’eau féconde, qui ont un but aussi visible, aussi prémédité que le travail d’un jardinier ; n’oubliant pas de remarquer aussi la richesse de son sein, plein d’armes, d’instruments, de trésors, — vous conclurez encore, avec Ritter, « que notre globe est manifestement une demeure préparée par une intelligente bonté, pour l’éducation d’une race d’hommes. »

Et lorsqu’enfin sur ce théâtre vous verrez venir successivement des créatures irraisonnables et muettes, pour y attendre un être intelligent et libre, qui parle, qui connaît et qui veut ; quand vous verrez, comme de vos yeux, Dieu même déposer sur la terre l’homme qui n’y était pas l’heure d’avant, et quand vous aurez bien compris qu’il est une date précise, un lieu précis où un homme a été tout à coup suscité dans le monde pour être père du genre humain ; je crois que ce spectacle, si vous savez le contempler, en laissant tomber un instant le lourd aveuglement et l’inquiète incrédulité qui nous dérobent tout rayon de lumière, je crois que ce spectacle mettra en vous le germe de l’histoire, et l’esprit de l’histoire pour développer le germe.

Vous verrez bien que cet homme, qui est intelligent et libre, a un but idéal qu’il peut connaître, et que sa liberté doit atteindre. La marche vers le but, c’est l’histoire, et comme l’homme marche au but librement par le chemin qu’il veut, et s’en détourne s’il le veut, vous comprendrez qu’il est le roi du monde et en dirige sous l’œil de Dieu, la destinée.

Et aussitôt vous diviserez l’histoire en trois questions :

Premièrement : Où en sommes-nous, relativement au but ?

Secondement : Quelle route avons-nous parcourue ?

Troisièmement : Quel chemin nous reste-t-il à faire ? qu’est-ce que le passé nous apprend sur la marche de l’avenir ?

II

Notez que l’enseignement ordinaire de l’histoire ne traite jamais la première question. Je me suis souvent demandé pourquoi il n’y avait nulle part un cours d’histoire sur ce sujet : ÉTAT PRÉSENT DU GLOBE. C’est par là qu’il vous faut commencer dans votre seconde éducation. Il semble du reste qu’un homme religieux, aimant Dieu et ses frères, devrait toujours avoir l’image totale du globe présente à la pensée. Nous prions devant le crucifix. C’est justement ce qui convient. Mais la vraie croix n’est pas isolée de la terre : la vraie croix est plantée en terre ; le crucifix réel tient au globe : la base, le pied du crucifix, c’est un globe arrosé du sang de Jésus-Christ. Ne faites jamais de ces deux choses qu’une seule image. C’est là la vraie, la belle, la complète image de piété. Regardez, contemplez cette terre, temple de Dieu, cette demeure commune de nos frères et de nos sœurs donnée de Dieu à ses enfants ; et dites-vous : Où en sont-ils ? Que deviennent-ils ? Qu’est-ce que leur passé ? Où sont leurs espérances ? Priez alors pour eux, et rappelez-vous cette partie d’une prière catholique : « O père qui as donné à tes enfants ce globe pour le cultiver, fais qu’ils n’aient qu’un cœur et qu’une âme, de même qu’ils n’ont qu’une seule demeure. »

Ici encore, vous pourrez recevoir l’esprit de l’histoire et l’amour de son plan providentiel.

Regardez donc et comparez, sur toute la terre, l’état présent des hommes, les circonscriptions naturelles dans le plan de la terre habitable, les races, les langues, les religions, l’état intellectuel et moral, l’état social et politique. Faites intervenir ici les grands résultats de la physiologie, de la philologie et de la symbolique comparées.

Vous ne tarderez pas à découvrir une race centrale et civilisatrice, enveloppée par le reste du genre humain, comme un noyau par son écorce, race blanche, géographiquement entourée d’hommes de toute couleur, dépositaire du culte d’un seul Dieu, entourée d’idolâtres ou même d’adorateurs explicites du mal ; dans cette race seule, la famille, c’est-à-dire l’élément social, constitué par l’unité du lien ; dans cette race seule, quelques traces de chasteté, c’est-à-dire de spiritualité, tempérant la fermentation maladive de la génération charnelle, et permettant à quelques hommes, en quelque chose, de devenir lumière et amour libre, afin de diriger le monde vers la justice, la vérité, la liberté, l’union ; partout ailleurs, l’humanité découronnée, dégradée par la sensualité débordante, et par l’intempérance sans frein ; partout ailleurs, l’humanité paralysée, écrasée dans l’un des deux côtés d’elle-même, l’un des deux sexes ; mais toujours la justice, l’intelligence, la science, la force, la dignité, la liberté, ou leur absence, proportionnées, dans chaque partie du genre humain, à la plus grande ou moindre participation de chaque peuple à la lumière et à la religion du noyau central et civilisateur.

Mais parmi les peuples même les plus rapprochés du modèle, quelle distance relativement à l’idéal ! A part quelques héros, où en sont les meilleurs des hommes et les peuples les plus éclairés ? Que savent-ils et comment vivent-ils ? Chez qui Dieu règne-t-il ? De quel peuple Dieu peut-il se servir aujourd’hui pour faire marcher l’histoire, et avancer le monde vers le but de sa volonté sainte ?

Voilà quelques remarques sur la première question : Où en sommes-nous ?

III

Entrez alors dans la seconde, et, sans jamais perdre de vue tout ce premier tableau, reprenez, toujours par voie de synchronisme, et d’histoire générale comparée, l’histoire distincte des races et des nations ; toujours avec rapidité, en parcourant, aussi rapidement qu’il se pourra, chaque ligne, depuis son origine perceptible jusqu’à nos jours. Les revues de totalités peuvent seules instruire. Par là seulement, vous comprendrez ce qui retarde ou avance chaque nation et l’ensemble de l’humanité. Par là vous verrez clairement où est le courant principal de l’histoire ; où sont les eaux stagnantes. Vous verrez à quelle époque précise l’humanité a cessé de dormir comme un lac, lac exposé à se corrompre tout entier ; à quelle époque précise s’est enfin écoulé du lac un fleuve d’eau vive et vivifiante, qui peut-être entraînera tout.

Vous suivrez facilement ensuite le chemin parcouru par le fleuve.

IV

Quant à la troisième des questions historiques, « quelle est la voie de l’avenir ? » je crois qu’il vous sera utile de la poser et de la traiter. Ce n’est plus, si l’on veut, que de la philosophie de l’histoire. Soit. C’est précisément la science comparée que nous cherchons.

Dans cette question, il faut partir de ce principe, que l’homme est libre et que le genre humain finira comme il voudra. Il faut admettre, avec l’Écriture sainte, que « Dieu a mis l’humanité et l’a laissée dans la main de son propre conseil ; que la vie et la mort sont devant nous ; qu’il nous sera donné ce vers quoi nous tendrons la main. » D’après cela, Herder avait raison de dire : « Tout ce qu’une nation ou une partie de l’humanité voudra sincèrement pour son bien lui sera donné. » Ce qui s’appuie encore sur la parole du Christ : « Si vous aviez la foi, rien ne vous serait impossible. »

Cela posé, nous devons croire qu’il est possible d’atteindre le but, et que si l’Église catholique dit : « O Père, qui as donné à tes enfants ce globe pour le cultiver, fais qu’ils n’aient qu’un cœur et qu’une âme, de même qu’ils n’ont qu’une seule demeure ; » si cette sublime parole est manifestement le but, nous pouvons y atteindre, ou tout au moins en approcher, autant que l’homme sur terre peut approcher de la perfection. « Si on le voulait, dit saint Augustin, si l’on suivait les préceptes de Dieu, la république terrestre ferait, par sa félicité, l’ornement de ce monde présent, et s’avancerait, en montant toujours, vers le royaume de la vie éternelle[30]. »

[30] Cujus præcepta de justis probisque moribus si simul audirent atque entrarent… et terras vitæ præsentis ornaret sua felicitate respublica, et vitæ æternæ culmen beatissime regnatura conscenderet. (De Civit. Dei, lib. II, p. 72.)

Voilà le but, l’idéal, le possible. Nous sommes libres d’y arriver. Mais y arriverons-nous, et par quelle voie, et quel serait, en ce cas, le plan de l’histoire future ? C’est la question.

Et quelle question plus grande et plus pressante ? C’est l’homme voyageur sur la terre qui se demande : Où est ma route ? Où est « ce chemin de Dieu sur la terre[31] », qu’il faut connaître, et qui mène au but ?

[31] Ut cognoscamus in terra viam tuam.

Vous comprenez que cette question est digne des plus sérieuses méditations d’une vie entière.

CHAPITRE XIII
LA MORALE

A vrai dire, l’histoire n’est que la morale en action. Mais il faut ajouter un mot sur la morale considérée comme science.

Je viens de lire avec bonheur un livre intitulé : Conscience et Science du devoir[32].

[32] Par J. Oudot, professeur à la Faculté de droit de Paris.

Ce livre est un signe du temps.

Oui, nous sommes dans le siècle de la science comparée, et aussi dans cette époque du monde qui correspond à l’état d’esprit de Leibniz lorsqu’il disait : « Je n’ai traversé la métaphysique et les sciences que pour arriver à la morale. »

Et c’est l’état d’esprit où je me trouve moi-même depuis bien des années. Aujourd’hui, je suis obligé d’avouer que j’ai horreur de la métaphysique abstraite, et de toute science qui ne se relie pas à la morale, à Dieu, au bien des hommes. Et je vois, avec une joie profonde, mon siècle en venir au même point.

La civilisation chrétienne, depuis trois cents ans, a créé ces sciences merveilleuses que traversa Leibniz, et qui changent aujourd’hui la figure du monde matériel ; et maintenant, par l’histoire et la science sociale, développées surtout en notre siècle, l’esprit humain arrive à la morale, je dis à la morale considérée comme science, comme science très étendue, très féconde et très inconnue : science destinée à terminer la crise où l’Europe se débat depuis un siècle : science destinée à nous conduire à cet ordre nouveau dont Chateaubriand dit : « C’est sur la base du christianisme, — c’est-à-dire de la morale universelle, — que doit se reconstituer, après un siècle ou deux, la vieille société qui se décompose à présent. »

Tel est le temps où nous vivons. Et c’est un signe du temps que l’existence de plusieurs livres, tels que celui dont j’ai cité le titre, et d’un enseignement public aussi large et aussi élevé que celui qui se donne dans plusieurs chaires de la Faculté de droit de Paris, C’est une grande joie, pour ceux qui connaissent la courbe qui suit notre siècle, d’entendre ses discours où l’on recueille cette conclusion : « La jurisprudence est placée au point d’intersection où les données de toutes les autres sciences viennent converger, pour que la science du devoir les coordonne. Le droit, qui doit diriger les nations, que peut-il sans les enseignements de la religion comme de la physiologie, de l’histoire comme de l’économie politique ? Ce n’est pas une parole ambitieuse, c’est une vérité très certaine que cette antique définition : La science du devoir est la science d’ensemble des choses divines et des choses humaines[33]. »

[33] Oudot, t. II, p. 244.

L’on comprend donc enfin que Droit, soit naturel, soit positif, Législation, Science gouvernementale, Politique, Économie politique, Science sociale et le reste, ne sont que des chapitres séparés d’une science unique et supérieure, qui n’est autre que la morale ou la science du devoir, et que cette science ne saurait être séparée de la religion. Et l’on proteste enfin hautement contre la mutilation qu’on opère quand on prétend voir des sciences différentes dans les divers aspects d’une science unique[34].

[34] Conscience et science du devoir, t. I, p. 358.

Oui, mutilation ! Et de là les jugements si opposés que portent, sur la valeur et la tendance de plusieurs de ces sciences, des esprits qui devraient s’entendre. On m’assure, par exemple, que l’Économie politique est un fléau. Moi, je dis : C’est le salut des sociétés. Fléau, je le veux bien, pour ceux qui parlent d’économie politique séparée, mutilée ; mais moi qui crois devoir toujours, d’après le conseil des sages, considérer les choses et en parler selon leur vérité et non selon leur vanité, je vois, ou du moins, je veux voir, les êtres et les idées, non dans leur essence isolée, mais dans leurs relations vivantes et nécessaires. Quand je dis feuille d’arbre, je n’entends pas feuille tombée, mais feuille tenant à l’arbre. Et quand je parle d’Économie politique, je parle de la science sociale et de la science sociale ramenée à la morale, et de la morale ramenée à la religion. Voilà donc ce que l’on commence à comprendre. Et l’on comprend aussi, dès lors, que la science du devoir est aussi étendue, aussi riche, aussi capable de progrès, que la conscience du devoir est simple, universelle, primitive, antérieure à tout.

Science, c’est conscience éclairée, conscience qui veut et sait, qui, voulant la justice, connaît le point d’application où doit porter la force pour faire jaillir la justice triomphante, et atteindre le but, salut des hommes, des peuples et du genre humain.

L’effort pour pousser le monde à son but, voilà notre devoir. La lumière qui éclaire cet effort, voilà la science du devoir.

Ici, jeunes gens, est le grand point : connaître son devoir ! Savoir ce qu’en ce siècle même vous devez à votre patrie et au genre humain tout entier ; ne pas seulement avoir au cœur le dévouement, l’héroïsme peut-être, qui est en vous ; mais savoir comment doit s’appliquer la bonne volonté du devoir, savoir juger les illusions du but, les effets des milieux, des distances ; connaître les faux mouvements des bonnes volontés ignorantes, les faux élans des héroïsmes subversifs qui tuent pour délivrer, qui écrasent pour sauver. Il faut que si l’on donne son âme, sa vie, son enthousiasme, on sache du moins mener au but ces forces magnifiques avec la précision même de la science, qui mène au but l’emportement du feu, qui dirige sur des lignes tracées l’insaisissable éclair.

Vouloir et savoir, c’est pouvoir ; vouloir ne suffit pas.

Oh ! liguons-nous pour connaître le détail du devoir, ses voies utiles et véritables, en chaque temps, pour chaque âme, et surtout au temps où nous sommes. « Qu’il nous soit donné de connaître la marche de Dieu sur la terre, et son plan de salut pour tous les peuples. Ut cognoscamus in terra viam tuam, in omnibus gentibus salutare tuum. »

Je n’en dirai pas plus sur la morale, mais je travaille de tout cœur à vous offrir bientôt mon faible essai sur ce couronnement de la philosophie.

Quant aux rapports de la science du devoir, de toute la science sociale et de la théologie, je n’en dirai ici que ce seul mot, c’est que le grand progrès de science morale, de science sociale que j’aperçois, est l’aurore de ce retour à la théologie, enfin comprise, que j’attends et annonce.

CHAPITRE XIV
LA THÉOLOGIE

On disait autrefois que la théologie est la reine des sciences, que la philosophie est sa servante.

Voici, je crois, la vérité sur ce sujet. Il y a, dit Pascal, trois mondes : le monde des corps, le monde des esprits, et un troisième monde qui est Dieu, qui est surnaturel, relativement aux deux premiers. Or, la philosophie est du second monde ; elle doit régner sur le premier, et elle doit se soumettre au troisième, non pour s’anéantir, mais pour monter plus haut.

En d’autres termes la philosophie est la science propre que porte et que possède l’esprit humain ; c’est l’esprit humain développé. L’esprit humain développé doit pénétrer le monde des corps, en connaître les lois. Mais il doit, en même temps, se soumettre à Dieu, non plus seulement de cette soumission nécessaire à son développement propre, mais de cette autre soumission plus profonde qui développe en lui la lumière de Dieu même ; qui, à la propre racine et à la propre substance de l’homme, ajoute les fruits dont Dieu est la racine et la substance.

Or, l’esprit humain est capable du développement qui vient de Dieu, comme un arbre est capable de greffe,

Et peut porter des fruits qui ne sont pas les siens.

Ces fruits nouveaux détruisent-ils le vieil arbre ? Ils l’honorent et le glorifient. Lui enlèvent-ils sa sève ? Non ; mais ils donnent à cette sève qui demeurait stérile, un cours glorieux. C’est ainsi que la science divine ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine.

Or, la théologie, c’est la philosophie greffée. Et cette greffe, c’est l’esprit de Dieu même enté sur l’esprit humain. Et cette donnée nouvelle est et doit être surnaturelle, c’est-à-dire d’une autre nature que l’esprit humain même, infinie en présence de lui qui est fini, quoique indéfiniment grandissant.

Je n’explique pas ici le mystère de la greffe, ni pour le monde des corps, ni pour le monde des esprits. Je n’entends pas du reste, prouver ici ces assertions, je veux seulement vous donner des conseils pour l’étude de la théologie et vous y exhorter.

Remarquez d’abord que la théologie catholique, indépendamment de tout ce qu’enseigne la foi chrétienne, est manifestement, et ne peut pas ne pas être le plus grand monument, sans nulle comparaison, qu’ait élevé l’esprit humain. Je dis qu’outre la lumière divine, surnaturelle, dont, selon nous, la théologie est remplie, cette théologie est et ne peut pas ne pas être le plus immense faisceau de lumière humaine que les hommes aient jamais formé.

Voyez le fait. Quels sont les grands théologiens ? — Je ne parle pas de saint Paul. — Nos deux plus grands théologiens sont saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Le troisième est très difficile à nommer. Il y en a vingt, vraiment grands et profonds, et dont le plus glorieux n’est pas, comme théologien, le plus grand. Mais enfin, pour les hommes de lettres, mettons Bossuet. Voici donc saint Augustin, saint Thomas et Bossuet. Or, je vous prie, ne voyez-vous pas que saint Augustin renferme tout Platon, mais Platon précisé et encore agrandi ? Me direz-vous que saint Thomas d’Aquin ne contient pas en lui tout Aristote, mais Aristote élevé de terre, lumineux et non plus ténébreux ? Me direz-vous que Leibniz n’est pas d’accord avec Bossuet ? Prétendrez-vous que Descartes tout entier n’a pas nourri Bossuet, et n’ait passé dans son génie ? Voici donc, dans nos trois grands théologiens, un faisceau composé des principaux génies du premier ordre. Citez un homme vraiment considérable qui pense dans un autre sens, et qui ait une autre lumière, un autre soleil de vérité que cette société de génies !

L’autorité d’un homme du premier ordre est grande assurément. Mais qu’est-ce que l’autorité de plusieurs hommes de premier ordre, je dis plus, l’autorité de tous les hommes du premier ordre, parlant à l’unisson ? Or, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et Bossuet parlent à l’unisson ; ceux qu’ils impliquent en eux parlent de même ; tout ce qui, dans Platon, dans Aristote, dans Leibniz et Descartes, n’entre pas dans cet unisson que forment les trois autres, qui sont théologiens, tient de l’erreur, de l’accident, et ne saurait compter. Ce sont des fautes, comme les plus grands hommes en commettent.

Mais est-ce là toute l’autorité humaine de la théologie ? Je n’en ai dit que la moindre partie. La théologie, toujours considérée seulement dans son côté humain, est la seule science, ceci est capital, que le genre humain ait travaillé en commun. Tout ce que le père des hommes, sorti des mains de Dieu, et ses premiers enfants ont livré à la mémoire du genre humain et à la tradition universelle ; tout ce que les prophètes et les vrais fils de Dieu, dans tous les temps, ont pu voir et recevoir de Dieu ; tout ce que les apôtres du Christ, les martyrs et les Pères ont compris ; tout ce que les méditations des solitaires, qui n’aimèrent que la vérité, ont mystérieusement excité dans l’esprit humain ; tout ce que les grands ordres religieux, travaillant en commun, comparant, débattant sans cesse leurs travaux, ont développé et précisé ; tout ce que les conciles généraux, les premières assemblées universelles qu’ait vues le monde, ont défini ; tout ce que les erreurs, mises à jour, reconnues et jugées à leurs fruits, dans l’importante histoire des sectes, nous ont ôté d’incertitudes ; tout ce que les saints et les saintes, ces sources vives de pure lumière, ont inspiré, sans écrire ni parler : tout cela mis en un, voilà la théologie catholique. Vous le comprenez maintenant, c’est la seule science que l’esprit humain ait enfantée d’ensemble. Les grandes œuvres philosophiques sont des œuvres de grandeur isolée ; l’œuvre théologique est un mouvement de totalité du vaste cœur et de l’immense esprit humain. De plus, s’il est vrai, comme on n’en peut douter, que là où les esprits s’unissent, là se trouve Dieu, il s’ensuit que la théologie catholique est l’œuvre universelle et la voix unanime des hommes qui ont été unis entre eux et avec Dieu. C’est pourquoi je répète parce que je l’ai prouvé, que la théologie catholique est et ne peut pas être autre chose que le plus grand monument qu’ait élevé l’esprit humain, et le plus grand faisceau de lumière qu’il y ait en ce monde.

Et maintenant, comment expliquez-vous qu’un homme qui cherche la vérité ne fasse pas sa première étude de cette science-là ?

Voilà pourquoi, si vous avez compris ce qui précède, et si vous voulez travailler à relever l’esprit humain vers la lumière, vous étudierez la théologie catholique, toujours.

Voici comment vous procéderez.

Vous commencerez par apprendre par cœur, et mot pour mot, le Tout, comme l’enfant apprend ses prières.

Ce monument incomparable de la théologie a un plan simple et facile à connaître. Cet immense faisceau de lumière se réduit à un petit nombre de vérités, peut-être à trois, et à une. Mais, sans remonter si haut vers l’unité divine de cette lumière, il se trouve que toute la théologie catholique est formulée en un petit nombre de propositions dogmatiques qu’on nomme articles de foi, auxquelles les théologiens en ajoutent d’autres qui, sans être articles de foi, sont tenues pour certaines, comme dérivant rigoureusement des articles de foi.

Toutes ces propositions peuvent être, et, de fait, ont été imprimées en huit pages.

Je demande comment il se fait que tout homme instruit ne les sache pas par cœur littéralement[35].

[35] Nous avons réuni les textes, ou du moins les propositions de foi, en latin et en français, dans un appendice à la fin de notre Traité de la connaissance de Dieu.

Si vous êtes chrétiens, voilà le détail de votre foi ; si vous n’êtes pas chrétiens, voilà cette grande croyance chrétienne, la seule qui ait chance d’être vraie, et qu’il vous faut connaître, pour savoir si vous y viendrez. Si vous êtes ennemi, décidé à combattre le christianisme, prenez la peine de le connaître, du moins dans son énoncé. Vos coups porteront moins à faux.

Vous prendrez donc une Théologie élémentaire quelconque, vulgaire, enseignée dans les Séminaires. Je vous recommande celle de Perrone, qui est récente, très répandue, qui vient de Rome. Vous ouvrirez la table des matières, qui a été imprimée en huit pages, et qui n’est autre chose que la suite des théorèmes théologiques, articles de foi ou autres. Vous apprendrez par cœur ces théorèmes, et vous connaîtrez l’énoncé complet, authentique, officiel du dogme catholique[36].

[36] Notre Appendice renferme les propositions de Perrone, et, en outre, quelques-uns des textes évangéliques qui appuient les théorèmes théologiques.

De plus, vous aurez sous la main un Bossuet, un Thomassin, un saint Thomas d’Aquin et un saint Augustin ; et, en outre, le Dictionnaire théologique de Bergier, en un volume.

Vous vous attacherez à saint Thomas d’Aquin avant tout autre. Vous n’oublierez pas qu’au dernier concile général, à Trente, il y avait sur le bureau de l’assemblée, à droite du crucifix, la Bible ; à gauche, la Somme de saint Thomas d’Aquin.

Quant à la Bible, il est bien entendu que vous la lirez chaque jour ; que vous lirez et pratiquerez l’Évangile, source vive et principale de toute lumière.

Mais, pour revenir à saint Thomas d’Aquin, c’est véritablement l’ange de l’école et le prince des théologiens. Égal, au moins, à Aristote comme métaphysicien et logicien ; nullement contraire à Platon, ce qui serait un défaut capital ; plein de saint Augustin, et impliquant, dès lors, ce que Platon a dit de vrai ; du reste, n’ayant pas tant les idées mêmes que les forces de ces génies, saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme, saisit, résume, pénètre, ordonne, compare, explique, prouve et défend, par la raison, par la tradition, par toute la science possible, acquise ou devinée, les articles de la foi catholique dans leurs derniers détails, avec une précision, une lumière, un bonheur, une force, qui poussent sur presque toutes les questions le vrai jusqu’au sublime. Oui, on sent presque partout, si je puis m’exprimer ainsi, le germe du sublime frémir sous ses brèves et puissantes formules où le génie, inspiré de Dieu, fixe la vérité.

Saint Thomas d’Aquin est inconnu de nous, parce qu’il est trop grand. Son livre, comme l’eût dit Homère, est un de ces quartiers de roc que dix hommes de nos jours ne pourraient soulever. Comment notre esprit, habitué aux délayures du style contemporain, se ferait-il à la densité métallique du style de saint Thomas d’Aquin ?

L’ignorance même de la langue, de la typographie et de la forme extérieure dans la distribution des matières, nous arrête au seuil de la Somme de saint Thomas d’Aquin. Je sais un homme instruit, très occupé de philosophie et de théologie, qui, ayant ouvert un jour la Somme, ne tarda pas à refermer le livre avec dégoût. Et pourquoi ? Parce qu’il avait pris pour l’énoncé des thèses de saint Thomas l’énoncé des erreurs qu’il réfute. Cet homme vécut un an sur ce préjugé.

Lisez l’Index tertius de la Somme, pour connaître d’un coup d’œil les énoncés du grand Docteur sur chaque question. Il faut consulter cet Index sur toute question ; il en faut retenir, mot pour mot, beaucoup de formules.

Pour ce qui est de Thomassin, c’est un génie tout différent ; génie aussi, non du même ordre, et non moins inconnu. Thomassin, contemporain de Bossuet, a écrit en latin ses Dogmes théologiques qu’on pourrait appeler Medulla Patrum. Le tiers au moins de ces trois in-folio ne consiste qu’en citations des Pères, grecs et latins, souvent aussi des philosophes, le tout lié et cimenté par le génie qui pénètre et possède ce qu’il prend, agrandit ce qu’il touche, multiplie la valeur de ce qu’il emprunte, en groupant sous une lumière unique les précieuses parcelles qu’il recueille : tout cela dans un latin plein de verve, d’originalité, d’exubérante richesse.

Je n’ai rien à dire de Bossuet ni de saint Augustin. Pratiquez beaucoup la table des matières du second, merveilleux travail des bénédictins.

Quant à Bergier, c’est un Dictionnaire convenable, judicieux, ne manquant pas d’autorité.

Enfin ces livres seuls ne suffisent pas. Il vous faut un enseignement théologique oral, par un théologien de profession, enseignant dans les séminaires. Rien ne supplée à l’enseignement oral de la théologie. Dix années d’études solitaires vous laisseraient des traces notables d’ignorance.

Or, je crois pouvoir vous assurer que quand vous aurez commencé à comprendre la théologie catholique, vous serez profondément étonné de l’ignorance et de l’aveuglement de notre siècle à l’égard de ce foyer de lumière, auquel aucune autre lumière dans le monde ne saurait être comparée. Il vous semblera que depuis cent cinquante ans l’Europe est dans une nuit polaire, et que le soleil des esprits est caché derrière notre horizon trop détourné de Dieu, et derrière les sommets glacés de nos sciences froides.

Vous comprendrez que l’alliance dont on parle entre la philosophie et la théologie, alliance que les philosophes purs ne comprennent pas et ne peuvent pas exécuter, par cela même qu’ils ne sont que purs philosophes, est singulièrement avancée du côté des théologiens, qui, étant à la fois théologiens et philosophes, philosophes toujours plus complets, plus exacts, plus profonds, plus élevés que les philosophes purs, ont mission et capacité pour entreprendre et conclure l’alliance.

Vous verrez aussi que la théologie catholique, inspirée par le Christ, qui est Dieu, implique réellement toutes les sciences. Ce n’est pas nous qui les en déduirons, je le sais, et je sais que la prétention de tout déduire du dogme a été une source d’erreurs. Mais, à mesure que les sciences se forment par leur propre méthode et leurs propres principes, ce sont des concordances et des consonances merveilleuses avec la science de Dieu. Vous comprendrez que, comme le dit Pascal[37], la « religion doit être tellement l’objet et le centre où toutes choses tendent, que, qui en saura les principes, puisse rendre raison, et de toute la nature de l’homme en particulier et de toute la conduite du monde en général. »

[37] Pensées, t. I, p. 216. (Œuvres complètes.)

Vous verrez peut-être aussi que, par le fait, la théologie catholique a directement inspiré tout le grand mouvement scientifique moderne, créé par le dix-septième siècle. Vous partagerez ma surprise et ma joie quand vous verrez se vérifier historiquement ce qui, a priori, doit être, savoir : que les saints produisent, ou sont eux-mêmes, les grands théologiens mystiques ; que les grands théologiens mystiques produisent les dogmatiques profonds et les vrais philosophes ; que tous ensemble produisent les savants créateurs, même en physique et en mathématiques ; comme par exemple, lorsqu’on voit les grands saints et théologiens mystiques du commencement du dix-septième siècle creuser plus profondément que jamais le rapport du mystère de Dieu à l’homme : le livrer à la pensée philosophique sous la forme du rapport métaphysique du fini à l’infini ; faire poindre dans une foule d’écrits ascétiques de surprenantes formules sur l’infini, le fini, le néant[38] : susciter chez Kepler, chez Pascal[39], et bien d’autres, les principes implicites, souvent même assez explicites, du calcul infinitésimal ; inspirer enfin à Leibniz son livre de Scientia infiniti, dont le calcul infinitésimal, qui est le levier universel des sciences, est un chapitre ; chapitre qui, ramené et comparé à la philosophie dont il vient, achèvera d’organiser cette reine des sciences.

[38] Par exemple, les écrits d’Olier ; la Vie du P. de Condren, par le P. Amelote.

[39] Pensées, Ire partie, art. 2.