Août 1841.

Les anniversaires.—Paris et Toulouse.—Les trois journées de Toulouse.—M. Floret.—M. Plougoulm.—M. Mahul.—M. de Saint-Michel.—Ce qu’en pensent Pascal, Rabelais et M. Royer-Collard.—Un quatrain.—Le peuple et l’armée.—Les Anglais.—Un pensionnat à la mode.—Les maîtres d’agrément.—A monseigneur l’archevêque de Paris.—Un projet de révolution.—Un baptême.—Une lettre de M. Dugabé.—Le berceau du gouvernement représentatif.—En faveur d’un ancien usage, excepté M. Gannal.—Parlons un peu de M. Ingres.—Un chat et quatre cents souris.—Le roi et les archevêques redevenus cousins.—A M. le vicomte de Cormenin.—M. Thiers en Hollande.—Contre l’eau.—MM. Mareschal et Souchon.—Les savants et le temps qu’il fait.—Les citoyens les plus honorables de Lévignac, selon M. Chambolle.—Triste sort d’un prix de vertu.—De l’héroïsme.—La science et la philanthropie.—Les médailles des peintres.—Les ordonnances de M. Humann.—De l’homicide légal.—AM RAUCHEN sur le bonheur.

AOUT.—LES ANNIVERSAIRES.—Les Français, selon moi, ne se défient pas assez des anniversaires, qui ont le défaut de les mettre dans de singulières contradictions.

Voici, par exemple, dans le mois de juillet qui vient de finir,—des gens qui pourraient être fort embarrassés,—je parle du roi Louis-Philippe et du parti dont le journal le National est l’organe.

Le National a proclamé avec le roi et avec M. Thiers la nécessité de construire des forts contre lesquels il s’était élevé pendant plusieurs années;—j’ai dit,—quand il a été question de ces forts,—les raisons secrètes de chacun,—voici qu’aujourd’hui on les bâtit grand train,—que le roi met lui-même la main à la besogne et se fait un véritable plaisir de poser la première pierre de chacun d’eux.

Malheureusement, le National est obligé, le 14 juillet, de célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille avec une emphase convenable—au moment même où cette vieille Bastille, où l’on mettait de temps en temps un Parisien ou deux,—est remplacée avantageusement,—du consentement du National,—par un demi-quarteron de forts qui mettent Paris tout entier et à la fois à la Bastille.

D’autre part, le roi Louis-Philippe, obligé de fêter avec pompe l’anniversaire de l’émeute réussie qui l’a mis sur le trône,—est forcé en même temps et précisément dans le même mois, de réprimer à Toulouse l’insurrection dont il célèbre la fête à Paris.

C’est une bouffonnerie qui manquait à cette époque, que je crois à présent fort complète.

LES TROIS JOURNÉES DE TOULOUSE.—J’ai plusieurs fois parlé de la haute bêtise qui a fait imaginer de ce temps-ci—l’indépendance des fonctionnaires et l’intelligence des baïonnettes,—c’est-à-dire une machine politique dont chaque rouage irait au hasard de sa volonté,—un char de l’État,—pour parler le langage du Constitutionnel, dont chacune des quatre roues—roulerait dans un sens particulier.

M. Floret,—préfet de Toulouse,—n’approuvait pas les mesures fiscales de M. Humann;—il n’avait à prendre que deux partis honnêtes:—obéir, ou donner sa démission;—il en a pris un troisième qui a eu et qui devait avoir le plus grand succès dans certains journaux et dans certains esprits; il s’est établi fonctionnaire indépendant,—a gardé sa place et s’est opposé au nouveau recensement.

Le ministère a donné congé à M. Floret et a nommé à sa place M. Mahul.—M. Mahul aurait, je crois, de la peine à s’établir prophète quelque part,—et on l’envoie précisément dans son pays,—c’est-à-dire là où personne ne peut l’être.

Demandez, en effet, à tous les hommes qui se sont élevés par leur talent, si leurs parents et leurs amis n’ont pas attendu pour reconnaître ce talent qu’ils en aient été avertis par les applaudissements du dehors,—et demandez-leur aussi jusqu’à quel point ils l’ont reconnu.

—Un grand poëte, Pierre? disait un camarade d’enfance de Corneille:—ce n’est pas possible,—il allait à l’école avec moi.

—Voilà un fameux préfet—qu’on nous donne là,—disaient les Toulousains,—le petit Mahul,—que j’ai vu pas plus haut que ça.

—Qui ça?—celui qui demeurait dans ma rue?

—Précisément, porte à porte avec vous.

—C’est là le préfet qu’on nous envoie?—mais j’ai été en classe avec lui,—mais j’ai joué à la balle avec lui,—mais je l’ai vu vingt fois comme je vous vois là,—mais il avait une redingote marron.

—C’est impossible;—ça doit être un mauvais préfet.

Il y a dans Pascal un argument terrible contre M. Mahul:—«Le pouvoir, dit-il, ayant été établi sans raison, il faut le faire regarder comme authentique, éternel, et en cacher le commencement, si on ne veut qu’il prenne bientôt fin.»

Je dénonce ledit Pascal à Me Partarrieu-Lafosse,—à cause qu’il ne serait pas impossible d’appliquer ceci à toute espèce de nouvelle royauté.

Alors on donna deux charivaris—dont l’un, sous les fenêtres de M. Floret, fut intitulé sérénade.

Je me suis souvent inquiété de l’anxiété d’un malheureux député ou fonctionnaire qui entend sous ses fenêtres une musique populaire—mêlée de cris,—et je me suis demandé:—«A quoi reconnaît-on qu’on reçoit une sérénade ou un charivari?»

Puis la colère du peuple s’exaspérant sans autre cause nouvelle que cette même colère,—on commença à tout briser dans la ville et à assiéger l’hôtel de la préfecture et accessoirement la maison de M. Plougoulm.

Alors l’esprit de vertige descendit sur la ville.

Le maire, fonctionnaire indépendant, fit relâcher les prisonniers arrêtés dans les émeutes.—M. de Saint-Michel, baïonnette intelligente commandant la place, refusa le renfort de troupes que requérait M. Mahul pour sa propre sûreté.—Les officiers de la garde nationale, baïonnettes non moins intelligentes, annoncèrent audit M. Mahul qu’ils ne répondaient pas de l’ordre tant qu’il resterait dans la ville,—et M. Mahul se retira.

En quoi personne ne fit son devoir et tout le monde manqua de courage,—le maire, le commandant militaire, les officiers de la garde nationale,—se laissant ainsi entraîner en insurrection et en émeute.—Pour M. Mahul,—sa situation était dangereuse;—mais, quand on a accepté un poste, on ne le quitte pas parce qu’il devient périlleux.

M. Mahul parti,—le commandant militaire et M. Plougoulm—publièrent un avis ainsi conçu et signé de leurs deux noms:

M. Mahul est parti, toute cause de désordre doit cesser.

On envahit la maison de M. Plougoulm et on jette ses meubles par les fenêtres,—et M. Plougoulm s’enfuit.

Le gouvernement, alors, destitua M. Mahul pour avoir quitté la ville.—Mais faire ainsi cette concession à l’émeute,—n’était-ce pas faire précisément ce qu’avait fait M. Mahul, c’est-à-dire lâcher le pied devant elle?—et, si quelqu’un était au gouvernement ce qu’est le gouvernement à M. Mahul, ce quelqu’un ne devrait-il pas destituer le gouvernement?

Certes,—le choix de M. Mahul pouvait être discuté,—mais c’était avant de l’envoyer à Toulouse;—une fois là, il devait être soutenu et installé,—à quelque prix que ce fût. Et, si on avait à le destituer,—ce qui était justice,—ce ne devait être qu’après avoir imposé silence à l’émeute, et en destituant en même temps le commandant militaire, le maire, les officiers de la garde nationale et M. Plougoulm,—et en leur faisant leur procès.

Pour celui-là du moins,—le peuple a fait justice de sa lâcheté,—et je n’ai pas le courage de blâmer l’émeute en ce point.—Ce n’était pas de là que devait venir la punition,—mais toujours est-il qu’elle est arrivée,—et, comme dit Rabelais: «Les cuisiniers du diable rêvent parfois et mettent bouillir ce qu’il destinait pour rôtir,—mais n’importe, pourvu que cela soit cuit à point.»

Si quelque poëte candidat à l’églantine veut faire une épopée sur les trois journées de Toulouse,—il trouvera son commencement dans le commencement de l’Enéide de Virgile.

Arma virumque cano Trojæ qui primus ab oris...
....... fato profugus.

Je chante les baïonnettes intelligentes (arma) et le fonctionnaire (virum) qui le premier (M. Mahul,—le second est M. Plougoulm) s’enfuit de Toulouse.

Comme on demandait à M. Royer-Collard ce qu’il pensait de l’affaire de Toulouse: «Je pense, dit-il, que le ministère s’est trompé: il a cru que les oies pourraient encore une fois sauver le Capitole;—mais il y a entre les oies d’aujourd’hui et les oies de ce temps-là la même différence qu’entre le Capitole de Toulouse et le Capitole romain.»—Je trouve le mot un peu cynique.

On a affiché sur les murailles à Toulouse—ces quatre vers, dont l’auteur a gardé l’anonyme:

Quand ce pauvre Mahul, en habit de préfet,
Aux remparts de Toulouse a manqué son effet,
Il a justifié cette belle parole:
La roche tarpéienne est près du Capitole.

LE PEUPLE ET L’ARMÉE.—Il est une plaisanterie des journaux dont il est temps de faire justice;—lorsque dans une émeute—la troupe, sur l’ordre de ses chefs, se répand dans une ville pour y rétablir l’ordre,—les malheureux soldats sont traités comme on ne traita pas les Cosaques en 1814.—Des pierres sont lancées du haut des fenêtres;—des coups de fusil leur sont tirés des angles des rues ou des toits, de derrière les cheminées,—et, lorsque plusieurs ont été atteints, lorsque, exaspérés,—ils finissent par se défendre,—les journaux du lendemain—n’ont aucun blâme pour les habitants de la ville—et traitent les soldats d’assassins.

Certes, je suis moins partisan que personne du despotisme militaire,—qui serait le plus odieux et le plus aveugle de tous sans le despotisme populaire,—et je me félicite de n’avoir pas vécu sous l’Empire;—mais ni les journaux ni le peuple ne doivent oublier que les soldats sont des Français, leurs compatriotes, leurs frères,—et que, quand il y a quelqu’un qui assassine dans une émeute, ce n’est pas celui qui se bat à découvert et après avoir essuyé les insultes et les projectiles de tout genre, mais bien celui qui à l’abri tire à l’improviste des coups de fusil sur des soldats qui passent l’arme au bras.—Qu’on se rappelle seulement combien de vieux soldats, respectés par la mort pendant trente ans sur les champs de bataille,—ont succombé dans les rues de Paris—sous la balle d’un pistolet tiré dans le dos par un enfant.

Les journaux voudraient que nos soldats s’élevassent tous à la hauteur de ce type grotesque qu’ils ont inventé de la baïonnette intelligente, c’est-à-dire que chaque soldat, selon ses lumières, souvent plus que médiocres,—examinât les ordres qu’on lui donne avant de s’y soumettre,—c’est-à-dire qu’il fût traître à ses serments,—et qu’il se conduisît d’une façon qui le rendrait digne d’être fusillé d’après les codes militaires de tous les pays. Ils ne pensent pas—que le seul moyen qu’on n’ait rien à craindre de l’armée est qu’elle soit retenue dans les règles de la plus stricte discipline.

Mais cela est si bête, que j’aurais honte d’en parler si je ne rencontrais à chaque instant des gens qui récitent les phrases que font les journaux à ce sujet, et s’indignent d’après eux contre les soldats.

Il est évident qu’une fois l’affaire engagée les soldats ne peuvent manquer de commettre des excès;—mais les victimes de semblables accidents ne pourraient-elles pas s’en prendre moins aux soldats qu’aux gens qui, dans l’intérêt d’hypocrites ambitions, tiennent depuis dix ans la France en état de guerre civile permanente,—et, par des prédications insensées, des théories captieuses,—mettent à chaque instant aux Français les armes à la main contre d’autres Français?

Messieurs,—vous qui vous prétendez mus par l’amour du peuple,—n’avez-vous pas de remords quand vous comptez combien,—par vos conseils et vos préceptes,—vous avez envoyé déjà de pauvres ouvriers au cimetière et en prison?

Et vous qui vous dites de si grands politiques,—ne voyez-vous pas, quand vous félicitez le peuple—de ce que force lui est restée,—que vous justifiez d’avance tout succès dû à la force, et que vous perdez le droit de blâmer une revanche si le pouvoir s’avisait d’en vouloir prendre une?

LES ANGLAIS.—Je ne sais rien de ridicule comme ces injures de nation à nation,—comme ces épithètes qui s’appliquent à un peuple tout entier,—comme si tous les hommes d’un pays étaient faits exactement sur le même modèle;—comme si les qualités et les vices étaient soumis à la surveillance de la douane et ne dépassaient pas les frontières.

Aussi, en lisant les injures adressées récemment par un ministre anglais à la nation française,—n’ai-je recueilli que malgré moi ce mot qui m’a été arraché par l’orgueil de l’insulaire:

«Les Anglais sont jugés par cela seul que, pour avoir six pieds, ils ont imaginé de faire le pied de onze pouces.»

M. de C... n’a qu’un fils,—je ne vous dirai pas toutes ses raisons de ne pas le mettre au collège. Il est allé, il y a quelques jours, visiter avec sa femme un de ces pensionnats renommés aujourd’hui parmi les gens du monde.—Celui qu’on leur avait indiqué n’admet pas plus de quinze élèves,—et leur fait suivre les cours les plus avancés, en harmonie avec les progrès de la société actuelle.

M. de C..., dans sa sollicitude, prend quelques renseignements sur la nourriture de la maison:

—Ah!—monsieur, pour la nourriture, vous n’aurez pas de reproches à faire,—je donne à mes élèves du vin de Champagne le jeudi et le dimanche,—et du vin de Bordeaux toute la semaine.

—Mais mon fils n’a pas cela chez moi.

Madame de C..., femme spirituelle et pieuse, demande à son tour si l’on suit exactement les devoirs de la religion,—si l’on va à la messe tous les dimanches.

—Oh! non,—pas tous les dimanches,—quelquefois,—de temps en temps,—par-ci, par-là.

—Mais enfin, monsieur, vous avez sans doute un prêtre attaché à votre maison?

—Ah! oui, madame, certainement,—certainement, M. votre fils pourra avoir son confesseur,—rien ne l’en empêche; mais le prospectus vous a prévenue que les maîtres d’agrément se payent à part.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

Note à l’appui de son discours, dans lequel il tâche d’insinuer adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois qu’il n’est qu’un homme.—Monseigneur, on lit dans la Quotidienne,—le National, etc., etc.. «Le roi ne peut plus sortir qu’au milieu des précautions les plus minutieuses.—Depuis les Champs-Élysées jusqu’au pont Royal,—on compte, quand il sort, plus de cent cinquante sergents de ville.—Toute la brigade de M. Delessert est échelonnée auprès du château.»—Agréez, monseigneur, etc.

UN PROJET DE RÉVOLUTION.—Sous certains rapports, c’est une singulière situation que celle du roi Louis-Philippe. En effet, il n’est pas une de ses actions à laquelle on ne donne une fâcheuse interprétation.—Tout ce qui lui est opposé jouit à l’instant même d’une popularité certaine.—Tout homme accusé de ne pas être son ennemi,—s’empresse de se justifier.—On n’ose pas tout à fait louer les misérables qui ont tenté de l’assassiner, mais on se complaît à parler de leur fermeté,—on l’exagère et on l’invente.—Je ne crois pas que Néron, ni Caligula, ni Tibère, aient jamais excité, en apparence, une haine aussi ardente et aussi implacable.

A quelqu’un qui verrait les choses de loin,—il semblerait qu’il faut qu’un peuple soit bien lâche pour conserver deux jours un roi aussi odieux.—Mais, de près,—il faut d’abord voir, en faisant la liste des crimes reprochés aux trois tyrans dont ma plume vient de rencontrer les noms,—qu’il n’y a pas un seul de ces forfaits qu’on puisse attribuer à Louis-Philippe.—Appliquez au contraire à Caligula tout ce qu’on reproche à Louis-Philippe,—et Caligula vous paraîtra un assez honnête homme,—ce qui vous laissera quelque étonnement de voir tant de Tacites pour si peu de Nérons,—tant de Brutus pour si peu de Césars.

Il faut diviser en trois classes ces haïsseurs de rois:

Les premiers sont des gens qui ont contribué à faire le coup de la révolution de Juillet, et qui n’ont pas eu leur part ou n’ont eu qu’une part insuffisante aux dépouilles qu’elle a produites.—Ils sont semblables aux gens qui poussent à la queue d’un théâtre,—alors qu’un bras inflexible de gendarme placé en travers ne laisse approcher le public des bureaux que par escouade d’une dizaine de personnes.—Quelques-uns ont poussé, espérant être dans les dix premiers,—mais le bras rigide s’est abaissé devant eux, et ils s’efforcent de pousser jusqu’à ce qu’on laisse passer une seconde dizaine dont ils comptent bien s’arranger cette fois pour faire partie.—Ils font contre Louis-Philippe précisément ce qu’ils ont fait contre Charles X.—S’ils réussissent, et s’ils sont plus heureux et plus adroits, ils seront à leur tour poussés par d’autres qui voudront remettre la partie,—car quelque menu hachée que soit aujourd’hui la France, on n’a pas pu faire encore les morceaux si petits qu’il y en ait pour toutes les avidités.

La seconde classe se compose des gens auxquels on avait fait croire,—sous la Restauration,—que tout le mal venait du gouvernement d’alors;—qu’en le renversant on renverserait en même temps toutes les dures conditions imposées à l’humanité;—que la poudre tirée en Juillet devait faire tomber du ciel des alouettes toutes plumées, rôties, bardées,—assaisonnées.

Aujourd’hui, ceux de la première classe leur disent, à l’égard de Louis-Philippe, comme ils disaient à l’égard de Charles X: que si Louis-Philippe n’était plus roi,—les ruisseaux couleraient du café à la crème;—qu’on payerait la journée triple aux ouvriers, sans qu’ils dussent pour cela travailler; que les petits pois seraient gros comme des melons, qu’une tranche suffirait pour le dîner d’un homme,—et que les fruitiers les donneraient pour rien.—Ceux-là sont une classe éternellement bête et éternellement victime et de ceux qui possèdent et de ceux qui veulent posséder,—ceux-ci les ruant sur les autres, ce qui les amène habituellement à être pressés et écrasés entre les deux partis.

La troisième classe est inoffensive:—elle se compose de gens vaniteux, entraînés par la joie d’être audacieux sans danger.—Il y a entre eux la distance qui existe entre les esprits forts qui plaisantent ou insultent le ciel et les Titans qui l’escaladent.

Mais supposez que tout cela arrive au résultat qu’on ne prend la peine de cacher que bien juste ce qu’il faut pour que les Plougoulm ou les Partarrieu-Lafosse ne trouvent pas à mordre; supposez qu’on finisse par faire une nouvelle révolution,—il arrivera précisément ce qui est arrivé de l’autre:—un parti ou quelqu’un s’en emparera,—ce quelqu’un ou ce parti aura ses amis et sa queue,—et ce sera à recommencer.—Il y aura toujours—des avides et des envieux.—Les révolutions sont comme la loterie,—il y a cinq numéros gagnants sur quatre-vingt-dix,—conséquemment, quatre-vingt-cinq qui veulent recommencer le coup.

Pour arriver aux mêmes résultats,—il me semble qu’on paye un peu cher,—qu’on met bien de l’ardeur et qu’on joue gros jeu.—On comprend l’impétuosité du cheval de course ou du cheval de chasse, mais on ne comprendrait pas celle que manifesterait un cheval de manège tournant avec fureur toujours dans le même cercle.

L’infériorité du gouvernement actuel à l’égard de celui qui l’a précédé—vient de ce que c’est un nouveau gouvernement,—de ce qu’il a,—pour nous servir de nos comparaisons de tout à l’heure,—proclamé cinq numéros sortants de la loterie,—de ce qu’il a laissé passer les dix premiers de la queue,—et, comme il n’y a pas plus d’ambition que d’amour sans espoir,—de ce qu’il a montré qu’on pouvait gagner et qu’on pouvait arriver.

Sous ce rapport, le gouvernement qui lui succéderait serait encore pire,—attendu que les cinq numéros gagnants qu’il proclamerait, joints aux cinq de celui-ci, en feraient dix;—que les dix qu’il laisserait approcher du bureau, joints aux dix passés précédemment, en feraient vingt.

Il est bien facile pour les agitateurs—de critiquer tel ou tel acte;—mais il le serait moins d’ajouter à leur critique ce qu’ils feraient à la place du gouvernement,—de prouver qu’ils le pourraient faire, d’en déduire les conséquences nécessaires, et d’établir sans réplique qu’elles seraient bonnes.

Cette agitation furieuse contre la royauté et contre le pouvoir, qui n’aurait, en cas de succès, d’autre résultat que d’amener un autre pouvoir et une autre royauté absolument semblables, est une niaiserie.—Prenez votre temps,—ne vous occupez plus de la royauté;—faites vos plans,—présentez-les,—faites-en signer l’approbation comme vous faites signer vos projets de réforme électorale;—puis, quand vous aurez clairement établi que cette fois vous ne bercez plus les gens de contes de fées,—que vous pouvez faire le bonheur du peuple,—quand vous l’aurez prouvé d’une manière incontestable,—quand vous aurez en outre démontré que le seul obstacle, la seule digue à ces torrents de bonheur qui vont inonder le pays—est le roi Louis-Philippe ou tout autre,—que tout le monde se lève en masse,—et qu’on déclare lâches et indignes de la vie et de la liberté ceux qui ne marcheront pas,—et que le roi Louis-Philippe soit renversé, s’il ne s’en va pas de son plein gré;—et moi-même, qui ai caché ma vie dans l’herbe,—qui ai placé mes désirs et mes besoins si bas—que toutes les avidités de ce temps-ci se battent au-dessus sans pouvoir rien leur prendre,—moi-même—je saisirai alors mon innocent fusil de chasse,—et je jure sur l’honneur que je marcherai avec vous.

Mais jusque-là—il faut penser que la moitié des fautes du gouvernement viennent des obstacles dont vous jonchez sa route,—que le meilleur gouvernement du monde, aussi harcelé que celui-ci, ne ferait pas beaucoup mieux.

Mettez dans un chapeau—les noms que vous voudrez,—M. Fulchiron, mademoiselle Déjazet,—M. Chambolle, Alcide Tousez, etc., etc., tirez au hasard,—et ensuite, quel que soit le nom qui sortira de cette urne,—laissez-vous gouverner et aidez un peu ce monarque improvisé et provisoire,—je réponds que les affaires iront un peu mieux qu’elles ne vont,—jusqu’au moment où vous serez convenus de ce que vous voulez.

UN BAPTÊME. Je suis allé l’autre jour à Étretat pour une cérémonie religieuse; on bénissait un bateau appartenant à Césaire Blanquet et à Martin Glam:—on l’a appelé la GUÊPE D’ÉTRETAT.

Il y avait là un homme étranger au pays, qui, tandis que je distribuais aux enfants du pays toutes les dragées de la boutique de Pierre Paumel, me dit:

—Quelle singulière superstition!

—Pas si singulière, monsieur, lui dis-je;—si, comme les marins, vous vous trouviez sans cesse dans des situations où tous les hommes de toute la terre, réunissant leurs efforts, ne pourraient rien pour vous,—vous inventeriez un dieu pour avoir recours à lui, si on ne vous avait pas appris à le prier.

Ce qui obtient de coutume votre vénération,—on n’a guère ici le loisir d’y penser;—tous les monarques du monde ne pourraient réussir à faire tourner à l’est ce vent d’ouest maudit qui empêche les bateaux de sortir et d’aller à la pêche.

Quand vous êtes dans une ville,—tout ce qui vous entoure a été construit de la main des hommes,—tous les accidents qui peuvent vous arriver, il dépend de vous ou du préfet de police et de ses agents de vous les faire éviter;—mais ici tout ce que nous voyons était là avant nous et durera après nous;—ces arbres ont abrité de leur ombre épaisse bien des générations et en abriteront d’autres encore après que nous serons morts, tous tant que nous sommes ici.—Quand la mer gronde et se livre à ses colères, vos quatre cent cinquante députés ne peuvent décréter qu’elle se calmera.

Tout ce qui a du pouvoir ailleurs,—on n’a ici aucune raison de s’en occuper.—Au-dessus de la mer il n’y a que le ciel—sans intermédiaire.

CORRESPONDANCE.—M. Dugabé—me fait l’honneur de m’écrire pour protester contre les renseignements qui m’ont été donnés à son sujet. (Numéro de juin.)

«S’il faut tout dire,—me dit M. Dugabé,—j’ai été l’adversaire constant du projet qui sert de base à des attaques que votre loyauté regrettera, j’en suis certain... Il y a trois ans que j’attaque la censure, et je suis décidé à la poursuivre de mes plaintes jusqu’à ce qu’elle soit digne, élevée, morale... Vous voyez, monsieur, que mes discours ne sont pas près de finir.

»J’ai appelé l’attention du gouvernement sur l’emploi des fonds destinés aux monuments publics, et, si l’engagement pris par deux ministres devant la Chambre demeure sans résultats, je reproduirai des faits qui prouvent avec quel soin on ménage l’argent des contribuables.

»Il est bien, monsieur, de poursuivre sans trêve ni merci la corruption et ses adeptes; mais prenez garde de vous tromper d’adresse en acceptant des renseignements qui détournent vos piqûres de ceux qui ont le plus à les redouter.

»J’oublie, monsieur, les droits que la loi me donne, et je demande à votre loyauté bien connue l’insertion de ma lettre dans votre première livraison.

»Recevez, monsieur, l’assurance, etc.

»DUGABÉ, député

Je mets donc la dénégation de M. Dugabé en présence du renseignement qui m’avait été donné.—C’est un devoir de la presse dont j’ai parlé dans mon dernier volume.—Lorsqu’il m’est arrivé de refuser de pareilles rectifications, c’est que les personnes qui les demandaient manifestaient des exigences exagérées—ou formulaient leur demande avec un accompagnement de menaces et d’airs terribles qui ne me permettaient pas d’y faire droit.

LE BERCEAU DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF.—A la bonne heure,—voilà qui est clair, sans circonlocutions et sans ambages;—voilà le gouvernement représentatif tel que je l’aime, c’est-à-dire dans toute sa naïveté, dans toute sa pureté et dans tout son éclat.

EXTRAITS DES JOURNAUX ANGLAIS.—Un tourneur d’Huddersfield est occupé à confectionner quatre cents bâtons ferrés qui lui ont été commandés par les wighs libéraux, pour être employés contre leurs adversaires politiques aux élections de Wakefield.

A Harwick,—où deux candidats fort riches étaient en présence,—les votes se sont payés de sept à huit mille francs; les dix derniers qui devaient décider la question ont monté à cent mille francs.

A Carlow, les tories ont tiré des coups de fusil sur leurs adversaires.

A Bath, les radicaux ont traîné les officiers de police dans la boue.—Lord Duncan et M. Roebuck ont été élus, lord Powescourt et M. Bruges n’ayant pu se présenter sur les hustings, où leur vie eût été compromise. Une seule élection a coûté au candidat élu un million deux cent cinquante mille francs.

Nous n’en sommes pas encore là sous quelques rapports;—mais, sous quelques autres, nous avons de beaucoup dépassé nos voisins d’Angleterre (berceau du gouvernement représentatif).

Nous avons laissé bien loin derrière nous ce procédé naïf et vulgaire d’acheter de sa propre fortune les suffrages éclairés de ses concitoyens.—Nos candidats ne procèdent pas comme les candidats anglais, dont les amis vont grossièrement dans la foule mettre de l’argent dans la main des électeurs.—Cela est honteux et humilierait nos électeurs.

Le candidat français ne donne rien, il promet,—non pas son argent à lui,—mais à celui-ci la gloire de nos armées et un bureau de tabac;—à celui-là les frontières du Rhin et une bourse pour son fils;—à tel autre la reprise du rang que doit tenir la France dans le congrès européen et une permission de chasse dans une forêt de l’État qui avoisine sa demeure;—à M. *** la conservation de notre conquête d’Alger et une recette particulière.

EN FAVEUR D’UN ANCIEN USAGE. M. Gannal,—irrité de n’avoir pas été choisi pour empailler les cendres de l’Empereur,—s’est renfermé longtemps dans un silence plus significatif que la tente d’Achille.—Le voilà qui reparaît à la quatrième page des journaux, où il annonce qu’il embaume les personnes sans soustraction des organes.

Oh! diable,—voici une belle nouvelle.—Les Égyptiens poursuivaient leurs embaumeurs à coups de pierres.—Nous avions laissé tomber cet usage en désuétude, faute d’en connaître l’origine et la cause.

La voilà dévoilée.

Les embaumeurs,—M. Gannal excepté,—ont la mauvaise habitude de vous soustraire des organes, je ne sais pas bien précisément quels organes ils volent,—ni ce qu’ils en font;—peut-être les revendent-ils aux morts, qui naturellement manquent de quelques-uns.

Et voilà cependant comme on est embaumé! Je demande qu’on fouille à l’avenir les embaumeurs pour voir s’ils n’ont pas dérobé quelques organes,—et qu’on ramène l’usage de les poursuivre à coups de pierres,—toujours à l’exception de M. Gannal.

PARLONS UN PEU DE M. INGRES. M. Ingres est un peintre qui, pendant bien longtemps, s’est contenté d’avoir un grand talent et une grande réputation.—M. Ingres a sa couleur comme un autre;—à force de regarder ses tableaux, on finit par y trouver toute la gamme de tons des coloristes,—seulement à travers un verre bleu.

M. Ingres était lui-même,—on l’admirait, on l’aimait;—mais ses défauts ont amorcé des élèves qui n’ont pas tardé à devenir une école complète;—cette école a étudié sans relâche les défauts du maître et les a non-seulement atteints, mais surpassés.

En vain on leur a dit:

«Mes bons messieurs,

»Voyez les peintres de talent,—leur peinture ressemble-t-elle à la peinture de leur maître?—Géricault peint-il comme Guérin?—Decamps, Roqueplan, Delacroix, peignent-ils comme Gros et Girodet?—Robert-Fleury fait-il comme Horace Vernet?—et ledit Horace Vernet et M. Ingres lui-même peignent-ils comme David

L’empereur Napoléon a fait sortir bien des généraux de l’obscurité;—ces hommes, pour la plupart si distingués, n’étaient pas des singes qui se contentaient de s’affubler d’une redingote grise pour effaroucher l’ennemi.

M. Ingres, à force de voir sa charge faite par ses élèves,—s’est trouvé fort laid;—il a eu de récents remords en se croyant cause de la façon dont plusieurs jolies femmes—avaient été massacrées au dernier salon par ses plus chers disciples;—il s’est pris lui-même en horreur,—et a cherché une nouvelle manière, abandonnant avec dégoût, à son école, celle qu’elle lui a gâtée et rendue odieuse même à ses propres yeux.

Il vient de faire pour la cour de Russie une vierge dans laquelle il s’est efforcé d’être coloriste,—et il y tenait tant, qu’il a été jusqu’à lui sacrifier le dessin.—Il y a là une tête de jeune homme dont la bouche n’est pas sous le nez;—c’est ce que les peintres appellent, je crois, dans leur argot, ne pas être ensemble; la vierge est d’un modèle mou et rend—(toujours le même argot).

Oh! monsieur Ingres, je vous aime mieux vous-même;—j’ai vu par hasard une étude faite par vous en une seule séance,—d’après madame E... B..., âgée de dix-sept ans; rien n’est plus pur, plus jeune, plus naïf;—le modelé est la plus admirable chose qu’on puisse voir.

Donc, comme je le disais au commencement de ces pages qui lui sont consacrées,—M. Ingres s’est longtemps contenté de son talent et de sa réputation; voilà que des amis maladroits l’ont réveillé de cette noble indifférence, et qu’ils l’ont rendu jaloux de la gloire de la pommade mélaïnocome et du journal l’Audience.

Ils ont regagné tout le temps perdu pour la réclame, et ont à la fois et brusquement entassé feuilletons sur statuettes, lithographies sur banquets.

Et ils ont déclaré que M. Ingres était coloriste.

Je ne connais, pour moi, rien de niais comme ces perpétuelles disputes sur le dessin et la couleur: la nature a donné à ses créations la richesse des tons comme la beauté de la forme;—tant pis pour les artistes s’ils sont forcés de se partager l’imitation de ses magnificences;—mais qu’ils ne nous forcent pas de nous irriter contre leur impuissance en en tirant vanité et en en faisant une prétention ridicule.

Madame D*** avait un chat magnifique;—M. de C*** s’amusa un jour à le tuer d’un coup de fusil;—faute de grives, on prend des merles;—faute de merles, des chats.

Madame D*** fait dresser dans sa maison et dans celles de ses amis toutes sortes de souricières; quand elle a réuni trois ou quatre cents souris, elle les fait renfermer dans une caisse et l’adresse à madame de C***, dans son château.—Madame de C*** ouvre la caisse elle-même, comptant y trouver quelques modes nouvelles,—les souris s’échappent et remplissent la maison;—au fond de la caisse était un billet adressé à madame de C***.

«Madame, votre mari a tué mon chat, je vous envoie mes souris.»

A M. LE VICOMTE DE CORMENIN. Vous, monsieur, qui avez tant d’esprit, et qui, cependant, n’en avez pas assez pour cacher tout le bon sens qui vous gêne,—dans votre position d’homme de parti,

Dites-moi, je vous prie, ce que c’est que le peuple,—où il commence et où il finit,—car, je ne puis me contenter des définitions saugrenues qu’en donnent les journaux.

Le peuple—des journaux—est un peuple d’opéra-comique—auquel on fait dire:—Allons,—partons,—marchons;—ou bien: Célébrons ce beau jour.

L’armée recrutée dans le peuple—(car les riches s’abstiennent—et il n’y a en France que les enfants du peuple et les enfants des rois—qui ne puissent s’exempter du service militaire),—l’armée fait-elle partie du peuple d’où elle sort et où elle retourne après quelques années passées sous les drapeaux? Tout homme du peuple est, a été ou sera soldat.

Cependant, à propos des émeutes de Toulouse, vos journaux ne cessent d’opposer l’armée au peuple.

J’ai cité,—en son temps,—un article spirituel du National,—dans lequel ce carré de papier—s’indignait avec raison—contre les talons rouges de comptoir;—le commerce est donc également exclu du peuple.

Ces mêmes journaux louent parfois la garde nationale de son intervention entre le pouvoir et le peuple.

La garde nationale ne fait donc pas partie du peuple;—on ne sait que trop cependant jusqu’où les sergents-majors vont trouver les gens pour les enrôler dans cette institution. J’ai vu des garçons marchands de vin,—des maçons,—des menuisiers (le mien, M. Collaye, m’a envoyé trois jours en prison, avec l’approbation de mon fruitier).

Dans la seule garde que j’aie jamais montée,—j’ai rencontré en faction avec moi,—chacun gardant une des bornes de la mairie, un marchand de charbon de terre qui passa les deux heures de notre faction à me reprocher amèrement de lui avoir ôté ma pratique.

Mon portier dit: «Nous, nous vivons encore,—mais le peuple a bien du mal.»

Où est donc le peuple?

Je ne le trouve pas, et cependant il paraît qu’il y en a plusieurs et que chaque parti a le sien.

J’ai vu souvent les journaux raconter des revues du roi.—Les journaux ministériels disaient: «Le peuple a accueilli Sa Majesté par d’unanimes acclamations.»

Les journaux de l’opposition écrivaient: «Le peuple est resté silencieux et grave.»

«Le silence du peuple est la leçon des rois.»

Comme il s’agissait du même roi et de la même revue, il est évident qu’il ne peut s’agir du même peuple.

J’appelle peuple, monsieur, tout ce qui souffre,—tout ce qui gagne péniblement sa vie par le travail,—tout ce qui ne peut vivre qu’au moyen de la paix et des développements de l’industrie, qui en est la conséquence,—et je considère comme ses ennemis non pas seulement ceux qui laissent peser sur lui une trop lourde charge d’impôts,—mais aussi ceux qui, sous prétexte de défendre ses intérêts,—le jettent dans le découragement, en lui faisant faire des vœux impossibles à réaliser—et le précipitent dans des luttes sanglantes et criminelles—où les uns perdent la vie et la liberté, et les autres l’ouvrage et le pain de leur famille, que leur enlèvent le trouble et la défiance qui suivent toujours l’insurrection et l’émeute.

Pardonnez-moi, monsieur, de vous déranger dans vos loisirs.

On dit que vous êtes à Vichy,—et que vous pêchez à la ligne dans l’Allier;—j’ai fait justice, dans un livre publié il y a une douzaine d’années déjà,—des plaisanteries vulgaires prodiguées de tout temps à la pêche à la ligne.—Je regrette de n’avoir pu citer alors votre exemple;—au lieu d’avouer timidement que je pêchais aussi,—je l’aurais proclamé avec orgueil.

J’ai, comme vous, monsieur, passé quelque temps à Vichy,—et, comme vous,—j’y ai pêché à la ligne;—je ne crois pas y avoir fait autre chose,—mais je ne pêchais pas dans l’Allier;—je pêchais dans le Lignon. C’est une petite rivière que vous trouverez en allant de Vichy à Cusset,—et que je vous recommande: elle a dix pieds de largeur et tout au plus deux pieds de profondeur; elle coule claire et limpide sur un fond de sable, entre deux rives de gazon; des saules et des aunes qui la bordent enlacent leur feuillage par-dessus et couvrent l’eau d’un réseau d’ombre et de soleil. Par places, des touffes d’iris s’élèvent dans le lit du ruisseau. Au pied des saules, des ronces jettent d’un arbre à l’autre leurs rameaux et leurs feuilles d’un vert sombre, avec des fleurs d’un blanc rosé: la reine des prés, la filipendule, s’élance droite et svelte et balance ses thyrses semblables à des bouquets de mariées; le liseron blanc grimpe et serpente, et étend ses guirlandes d’un riche feuillage parsemé de grandes cloches; des bergeronnettes se cachent dans les saules où elles ont leur nid.

On n’y prend pas grand’chose,—c’est probablement comme dans l’Allier,—mais les fleurs, l’herbe, l’eau, y exhalent avec leurs odeurs de charmantes rêveries.

CONTRE L’EAU.—On se rappelle peut-être—MM. Huret et Fichet,—deux serruriers qui occupèrent un moment Paris par leurs querelles à la quatrième page des journaux et sur les murailles;—chacun d’eux prétendait ouvrir sans clef toutes les serrures, sans en excepter celles de son rival;—à la façon dont ils parlaient des serruriers qui les avaient précédés, il était évident qu’on n’était un peu bien fermé qu’en s’adressant à un de ces deux messieurs,—mais auquel?—Si vous achetiez une serrure Fichet, il y avait Huret qui pouvait ouvrir votre serrure;—si vous preniez une serrure Huret, Fichet ne vous cachait pas qu’il pouvait entrer chez vous à toute heure du jour et de la nuit. Je n’ai jamais eu grand’chose à renfermer, aussi je ne m’en souciais guère;—cependant, si j’avais été préfet de police,—je me serais assuré de ces deux messieurs, qui sont probablement fort honnêtes gens, mais qui pouvaient au moins troubler la sécurité des mères et celle des époux;—peut-être le préfet de police y avait-il pensé;—mais comment retenir enfermés ces deux messieurs? Il n’y avait même pas la ressource de faire cadenasser Huret par Fichet, et Fichet par Huret;—car Huret disait qu’avec un clou il ouvrirait toute serrure construite par Fichet.

—Et moi, disait Fichet, je ne demande qu’une épingle pour forcer une serrure de Huret.

—Mon ongle, disait Huret.

—Un cheveu, disait Fichet.

—Rien qu’en soufflant dessus, disait Huret.

—Rien qu’en la regardant, disait Fichet.

Les gens malins prétendirent que cette grande guerre n’était qu’un semblant,—un moyen de faire du bruit, de battre la caisse et de se mettre en évidence;—toujours est-il qu’on crut ces deux messieurs, non en ce que chacun disait de soi, mais en ce que chacun disait de l’autre,—et qu’on se contenta des serrures dont on s’était contenté jusque-là.

Depuis quelque temps, deux gérants de compagnies de filtrage des eaux de la Seine renouvellent toujours à la quatrième page des journaux—la guerre de MM. Huret et Fichet;—MM. Souchon et Mareschal—ont, dans cinq ou six longues lettres qu’ils ont échangées,—émis l’un contre l’autre des assertions graves.

—Vous ne mettez pas de charbon,—dit l’un.

—J’en mets plus que vous,—répond l’autre.—Et d’ailleurs vous mettez des éponges,—l’éponge est une pourriture.

—Vous mettez de la laine,—la laine est une infection.

—Votre eau n’est pas filtrée du tout.

—La vôtre est empoisonnée.

—C’est bien plutôt la vôtre.

—Non.

—Si.

—Je maintiens mon opinion.

—Je soutiens la mienne.

Que fait le public au milieu de semblables débats? Le public n’est pas chimiste, il se dit pour ce qui est de l’eau de M. Mareschal: «M. Souchon doit savoir mieux que moi ce qui en est,—c’est sa partie;—il paraît évident que M. Mareschal emploie pour filtrer son eau de l’éponge, qui est une pourriture.

«Pour ce qui est de l’eau de M. Souchon, c’est une autre affaire.—Certes, M. Mareschal, qui en fait son état, doit s’y connaître mieux que moi—qui ne m’en suis jamais occupé.—Je dois donc croire que M. Souchon filtre avec de la laine, qui est une infection.»—Croyez cela et buvez de l’eau, si vous l’osez.

Il y a à Paris une Académie des sciences,—qui, dans un débat de ce genre, devrait, il me semble, se prononcer.—Comment! la ville fait de grandes dépenses pour donner au Parisien de l’eau qu’elle fait filtrer par MM. Souchon et Mareschal, et on laisse chacun d’eux dire que l’autre ne filtre guère l’eau, mais l’empoisonne beaucoup,—sans que la ville ni l’Académie des sciences s’occupe d’établir la vérité et de rassurer le Parisien! Mais M. Humann n’est peut-être pas innocent de ceci:—il n’ose pas encore imposer l’eau;—il veut en inspirer une invincible horreur aux Parisiens—qui, n’osant plus en boire,—auront recours au vin—qui rapporte, comme on sait, raisonnablement au trésor.

Au moins, pour ce qui a rapport à la température bizarre que nous avons cet été, les savants n’ont pas laissé les journaux s’égarer en théories absurdes et en saugrenuités:—ils ont mêlé quelques niaiseries de leur cru à celles qui étaient en circulation.

Ils ont attribué le froid et la pluie,—les uns à l’approche des montagnes de glace du pôle nord,—les autres à la vapeur des chemins de fer, qui amoncelait les nuages;—d’autres ont dit que les neiges excessives ont rendu le soleil hydropique.

Cette fois-ci on ne dira pas que j’ai de la malveillance pour les journaux;—ce n’est pas moi qui ai prié M. Chambolle de mettre dans le sien ce qui suit.—MM. les imprimeurs des Guêpes peuvent certifier que le fragment que je cite n’est pas dans le manuscrit écrit de ma main, mais bien coupé dans un exemplaire du Siècle:

«La petite ville de Levignac (Haute-Garonne) a donné hier au soir dimanche des preuves de sympathie à la population toulousaine. Grand nombre D’HOMMES MARIÉS et une bonne partie de la jeunesse, à la tête desquels se trouvaient LES CITOYENS LES PLUS HONORABLES, munis de cornes et autres instruments, ont entonné la Marseillaise devant la halle, en face du lieu où étaient placardées les proclamations du nouveau préfet de la Haute-Garonne.

»Ils ont parcouru la ville, alternant les couplets de l’hymne révolutionnaire avec les ÉCLATS d’une musique PEU SONORE. Les cris: A bas Mahul! étaient proférés avec force et souvent répétés. Ils sont revenus plusieurs fois à l’endroit d’où ils étaient partis. Des groupes attendaient devant les proclamations, COUVERTES D’ORDURES depuis le moment où on les avait affichées. La soirée a été clôturée par l’incendie des proclamations, aux applaudissements de la foule.»

TRISTE SORT D’UN PRIX DE VERTU.—Ceux qui ont inventé les rosières—ont pensé, à ce qu’il paraît, que la vertu est un fruit excellent dans sa maturité, mais qui se conserve difficilement après. Aussi, au prix donne à la sagesse, ont-ils de tous temps, en mariant immédiatement les rosières, ajouté le moyen le plus honnête de ne pas avoir à la conserver plus longtemps.

On sait que l’Académie a reçu de M. de Montyon un legs destiné à récompenser les actes de vertu qui parviendraient à sa connaissance.—Tous les Français indistinctement sont admis à composer en vertu, comme on compose en thème au collège,—et l’Académie distribue les prix.

Il est, à ce sujet, une chose à remarquer, c’est que c’est toujours dans les classes inférieures que l’Académie exhume les traits d’héroïsme et de dévouement qu’elle est chargée de découvrir,—en quoi les classes inférieures me paraissent très-supérieures aux autres.

Mais il y a encore là quelque chose de très-incomplet—une fois un homme déclaré vertueux,—la société qui est allée le voir couronner et l’applaudir, ce qui n’est qu’un spectacle de jour, où les femmes qui ont de la fraîcheur et des chapeaux neufs vont humilier les femmes fatiguées et les chapeaux passés,—la société ne s’en occupe plus:—voilà donc la vertu payée!—Le prix est bientôt dépensé;—il ne reste alors qu’une vertu en jachère qui n’est plus susceptible d’aucun rapport.

Il faudrait faire pour la probité des hommes—ce qu’on fait pour la vertu des rosières,—ne pas obliger à recommencer sans cesse une course périlleuse à travers les dangers;—on sait la ballade allemande.

Le roi jette sa coupe dans un gouffre,—un plongeur se précipite,—et la rapporte: «La coupe est à toi, dit le roi,—mais va la chercher une seconde fois, et tu auras ma fille.» Le plongeur se jette une seconde fois,—mais ne revient plus.

Quand on trouve un homme qui est resté vainqueur dans la lutte horrible de l’honneur et de la pauvreté, il ne faut pas faire recommencer cette lutte; il ne peut pas se contenter d’un prix qui, une fois dépensé, le rend encore nécessaire:—il faut lui assurer à jamais un travail honorable.

C’est ce qu’on ne fait pas;—aussi,—le nommé Caillet, qui avait été déclaré homme vertueux en 1839, et qui avait, en cette qualité, reçu un prix de cinq cents francs, voyant que tout le produit de la vertu était mangé,—qu’il n’y avait plus rien à en attendre,—a eu recours au vice et a passé à d’autres exercices.—La cour d’assises de l’Orne vient d’avoir la douleur, le 8 juillet dernier, de le condamner à huit années de réclusion pour vol avec circonstances aggravantes.

Il y a des vertus de peuple que le monde méprise naturellement et sans affectation,—il n’y prétend pas plus qu’à porter un sac de farine.

Ainsi, les croix d’honneur ont été acquises,—et je parle de celles qui l’ont été le plus légitimement, pour avoir tué un peu de monde.—Quand un homme du port, un marin,—un pompier,—expose sa vie pour sauver celle d’un autre homme,—on lui donne une médaille à laquelle ne sont attachés aucuns honneurs;—la conséquence morale en est bizarre.—J’ai reçu, il y a dix ans, une de ces médailles, que je porte quelquefois et dont je suis plus fier que je ne le serais d’aucune décoration que je connaisse.—Eh bien! j’ai vu dans le monde bien des gens qui auraient senti germer en eux une grande estime pour moi, s’ils m’avaient vu obtenir la croix d’honneur,—même par les moyens les moins honorables,—et qui trouvaient ma médaille ridicule.—Les journaux mêmes s’en sont parfois égayés,—quelques caricatures ont été faites à ce sujet;—il m’a été impossible de trouver le côté plaisant de cette affaire.

DE L’HÉROÏSME.—Soyez donc héros,—faites donc quelque chose de grand aujourd’hui!—Autrefois, l’histoire vous jugeait de loin,—et ne voyait des grands hommes que ce qui avait le plus d’éclat et d’importance.—Aujourd’hui, elle se fait chaque jour, et elle est hostile et éplucheuse;—les âges à venir nous estimeront crétins,—car il n’y aura pas un seul homme de ce temps-ci, quelque grand et illustre qu’il puisse être,—dont on ne puisse trouver dans les journaux, qui seront alors les Mémoires du temps, une histoire qui démentira sa grandeur et détruira sa célébrité.

Un fils du roi revient d’Afrique, où il est allé partager les dangers des soldats; les journaux annoncent avec empressement qu’il revient malade de la dyssenterie.—Voilà certes une maladie peu héroïque, et il est triste, plus qu’on ne le pourrait dire, que le seul endroit où il soit possible aujourd’hui d’acquérir un peu de gloire militaire soit un pays où la dyssenterie règne avec une effrayante obstination.

LA SCIENCE.—LA PHILANTHROPIE.—Depuis quinze ans au moins,—la philanthropie et la science, réunissant leurs efforts, avaient inventé la gélatine,—c’est-à-dire une nouvelle alimentation, formée d’un prétendu jus tiré des os de la viande; je me rappelle avoir dénoncé, il y a une dizaine d’années, cette nourriture fallacieuse sous le nom de potage de boutons de guêtres.

Depuis quinze ans, on nourrissait les malades dans les hospices, les pauvres dans les établissements de charité,—les prisonniers dans les maisons de détention,—avec la fameuse gélatine.

On allait appliquer la chose aux casernes,—quelqu’un s’est avisé de dire: «Pardon, voyons donc un peu si cette nourriture est véritablement une nourriture.» On s’est ému de cette observation;—la science a haussé les épaules et a procédé, par une faiblesse qu’elle se reprochait, à de nouvelles expériences.

Et il résulte d’un rapport signé par MM. Magendie, Chevreul et Thénard, que les propriétés nutritives de la gélatine n’existent pas;—que de deux chiens nourris, l’un avec de la gélatine, l’autre avec de l’eau claire,—le second a vécu plus longtemps que le premier.

En un mot, que depuis quinze ans,—grâce aux efforts réunis de la science et de la philanthropie,—tous ceux qui, dans les prisons, les hôpitaux et les hospices,—ont été nourris avec la gélatine, sont littéralement morts de faim!

Et que l’armée l’a échappé belle!

LES MÉDAILLES DES PEINTRES.—Qu’y a-t-il de plus singulier que de voir donner clandestinement des récompenses disputées en public?

Autrefois,—le roi distribuait lui-même les médailles aux peintres après l’exposition du Louvre;—maintenant on apprend par M. de Cayeux que l’on a une médaille, et il faut aller la chercher chez lui.

Cette récompense n’a de publicité que celle que peut lui faire donner le peintre qui a des amis dans les journaux.

La clandestinité a un inconvénient,—outre celui de distribuer à huis clos la gloire qui n’existe que par la publicité,—c’est qu’on en abuse singulièrement.—Ainsi, j’ai là toutes les médailles dénoncées par les journaux,—et je n’ai pas retrouvé un seul des noms dont les ouvrages avaient attiré au Louvre l’attention et les éloges.

Cela a presque l’air d’une gageure,—à moins que les médailles ne soient aujourd’hui une consolation.

LES ORDONNANCES DE M. HUMANN.—En arrivant dernièrement à Paris, j’ai levé les yeux sur une petite fenêtre située sur un des toits qui avoisinent mon logis,—et je l’ai vue fort changée.—A mon dernier voyage, elle était riante et fraîche,—les capucines s’y mêlaient aux volubilis et lui faisaient un charmant cadre de verdure et de fleurs.

Quelquefois, au milieu de ce cadre, se montrait une jolie figure, avec des bandeaux de cheveux noirs comme deux ailes de corbeau, qui travaillait là tout le jour sans lever les yeux une seule fois, si ce n’est sur ses fleurs,—ou sur quelque flatteur de papillon qui, arrivé au milieu de Paris, je ne sais comment,—traitait la fenêtre en véritable jardin,—et faisait semblant de humer, en déroulant sa trompe, un miel que n’ont pas ces pauvres fleurs, sans air, sans terre et sans soleil.

Mais alors—les fleurs étaient séchées,—la verdure était jaunie,—on voyait que depuis longtemps elles n’avaient pas été soignées.

Je rencontrai dans la rue—la Sémiramis de ce jardin suspendu.

—Ma jolie voisine,—lui dis-je,—pourquoi négligez-vous votre jardin?—Quelle passion a donc détruit celle que vous aviez pour les fleurs?

—Hélas! me dit-elle,—je ne demeure plus là-haut,—mon propriétaire m’a augmentée, parce qu’on a augmenté les impôts de sa maison,—et je n’ai pu rester.

Et alors, j’ai découvert le mauvais côté de l’ordonnance de M. Humann.

On a crié à l’illégalité, et on a eu tort,—et tout le bruit qu’on fait en France à ce sujet, en ce moment, n’est absolument que pour faire du bruit.

Dès l’instant que les Chambres ont voté un impôt, il faut qu’il soit perçu,—et tout ce qui peut en assurer la perception n’est point illégal, mais cela peut être injuste et cruel.—Le ministère prétend qu’il y a en France cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six maisons qui ne sont pas imposées;—il y a là une grosse erreur volontaire.—Une vieille loi ne soumet à l’impôt les maisons nouvellement construites que la troisième année de leur construction, et ces maisons exceptées sont comptées dans les cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six.

C’est le droit du ministère de percevoir l’impôt voté et de découvrir les maisons et les chambres qui ont échappé jusqu’ici; c’est même un devoir à certains égards, car par ce moyen on pourra faire une répartition plus égale.—S’il y en a qui ne payent pas, il y en a qui payent trop;—mais le fisc a peu l’habitude de rendre.

Il est triste seulement de penser que ce nouveau recensement dénonce aux loups du fisc une foule de pauvres mansardes dont les habitants auraient plus besoin de recevoir qu’ils ne peuvent donner;—pauvres gens qui auront à économiser sur le pain qu’ils ont tant de peine à gagner—de quoi payer l’air qu’on découvre aujourd’hui qu’ils respirent clandestinement et illégalement.

Et puis ensuite, après avoir fait rendre à l’impôt tout ce qu’il peut rendre, image qui fait ressembler le pays à un citron entre deux grosses mains,—on ne manquera pas de trouver qu’il ne rend pas assez.

C’est ainsi qu’autrefois on permettait de passer aux barrières de Paris de petites quantités de vin et de viande;—on a supprimé cette tolerance, qui ne s’appliquait qu’aux plus pauvres.

Cela est légal comme l’ordonnance de M. Humann, mais cela est injuste,—mais cela est triste,—et ce n’était pas à un gouvernement qui a pris les affaires au rabais,—qu’il convenait de râcler ainsi le fond des pauvres écuelles.

Décidément le ministère Thiers coûte cher;—c’est à cause du déficit qu’on m’a fait timbrer les Guêpes—et donner chaque mois quelques centaines de francs au gouvernement.

Voici maintenant qu’on cherche de nouveaux expédients; un ministère Thiers est une jolie chose,—mais une chose de luxe dont il ne faut pas se passer trop souvent la fantaisie.

Voilà la vérité sur l’ordonnance Humann,—comme je vous la dis sur les autres choses de ce temps.

DE L’HOMICIDE LÉGAL.—Il existe à Paris une compagnie d’assurance contre les amendes et les dommages-intérêts que peuvent encourir les conducteurs de voitures lorsqu’ils écrasent quelqu’un,—c’est-à-dire que, moyennant une prime payée annuellement, on peut se livrer à cœur joie à l’homicide par imprudence,—crime prévu, qualifié et puni par tous les codes.—De là à une compagnie d’assurance contre les mauvaises chances que MM. les voleurs peuvent rencontrer dans l’exercice de leur profession, il n’y a qu’un pas, et un pas et demi à l’assurance contre le chagrin que la justice voudrait faire à MM. les assassins.

Il faut dire que cette compagnie est autorisée par le gouvernement.