Février 1843.
FÉVRIER.—Ce mois-là—mon cher père mourut; Gatayes alla trouver quelques-uns de mes amis et leur dit: «Nous allons faire le numéro des Guêpes.—Alphonse Karr s’en est allé au bord de la mer.»
Ce numéro fut fait par Ad. Adam.—E. d’Anglemont.—Le vicomte d’Arlincourt.—R. de Beauvoir.—H. Berthoud.—L. Desnoyers.—J. Ferrand.—Th. Gautier.—Gavarni.—L. Gozlan.—V. Hugo.—J. Janin.—A. de Lamartine.—Vicomte de Launay.—H. Lucas.—Mallefille.—Méry.—H. Monnier.—A. Soumet.—E. Sue.
Je leur renouvelle ici mes remercîments;—je ne crois pas devoir, pour cette nouvelle édition, m’emparer de ce qui me fut prêté alors et a sa place dans leurs œuvres. Je conserve seulement la notice écrite par Ad. Adam.
HENRI KARR.—Henri Karr est né vers 1780, à Deux-Ponts (Bavière); son père, maître de chapelle du duc de Bavière, était aussi son ami. Cela nous surprendra peut-être un peu, nous autres habitants d’un pays où, dit-on, règne l’égalité; mais cela paraît fort ordinaire en Allemagne, pays d’aristocratie et de préjugés, où l’on a celui de croire que par la raison que l’on est musicien on n’est pas nécessairement un imbécile et que l’on peut être bon à donner quelques conseils, fût-ce même à un prince. Celui dont nous parlons affectionnait donc particulièrement son maître de chapelle, et comme la Révolution française venait d’éclater, il le chargea d’une mission délicate auprès du gouvernement révolutionnaire et l’y envoya en qualité de légat. En ce bon temps, le respect dû aux personnages diplomatiques n’était pas la vertu dominante des favoris du pouvoir. On avait l’usage alors de vous emprisonner dès que vous étiez suspect, suspect de quoi? on l’ignorait, on l’ignore à peu près encore: quoi de plus suspect qu’un Bavarois? Le père d’Henri Karr fut donc emprisonné au palais du Luxembourg. Peu habitué à ce genre de réception, il tomba malade et ne tarda pas à succomber à une hydropisie de poitrine, à l’âge de trente-six ans.
Voici donc Henri Karr, à peine âgé de quinze ans, seul soutien de sa mère et de ses frères et sœurs, sans aucune ressource. A l’aide de son piano et de son violon, car, dans sa jeunesse, il jouait aussi très-bien de cet instrument, il combattit la mauvaise fortune; mais les affaires politiques prirent une tournure très-défavorable en Bavière, tandis qu’elles commençaient à s’améliorer en France. Henri Karr partit alors pour Paris, où il arriva à l’âge de vingt-deux ans, sans protection, ignorant même la langue du pays, et plus embarrassé dans la nouvelle patrie qu’il voulait se faire qu’il ne l’avait jamais été dans son pays natal. Heureusement il y avait, à cette époque, une providence pour les artistes: c’était la maison des frères Érard; là, la plus généreuse hospitalité accueillait les étrangers et les nationaux, il n’y avait nulle distinction, nulle étiquette, point de différence d’opinions; vous étiez artiste, donc vous étiez de la maison. Ce fut à cette porte qu’alla frapper Henri Karr; elle s’ouvrit à deux battants devant lui, et dès lors il eut une famille. Mais que pouvait-on faire pour le pauvre artiste? Ignorant notre langue, il ne pouvait donner de leçons, et il n’avait point encore essayé de composer. Les frères Érard eurent l’idée d’offrir à Karr de rester à demeure chez eux pour faire entendre leurs instruments aux étrangers qui venaient pour les acheter. Soit que cette nécessité eût développé chez leur protégé une spécialité dont ils étaient loin de se douter, soit que les qualités naturelles de l’artiste le portassent à la perfection de cette branche de l’art, toujours est-il que Karr se trouva sans rival pour faire valoir un instrument. On ne peut se faire une idée du talent qu’il déployait dans ces occasions. Je vous conterai tout à l’heure comme quoi il donna une preuve éclatante de sa supériorité. Karr resta pendant vingt ans, je crois, dans la maison Érard, autant comme ami que comme employé; mais ses ressources s’étaient accrues; dès qu’il put parler français, les leçons ne lui manquèrent plus, et puis il se mit à composer des morceaux de piano d’un style facile et à la portée des moyennes forces. Leur succès fut immense. On ne peut en expliquer la prodigieuse quantité que par l’inexplicable facilité avec laquelle il les composait. Nous l’avons vu souvent, chez les marchands de musique, achevant d’écrire, sans même l’avoir essayée, la fantaisie qu’on venait de lui commander une heure auparavant. Ces morceaux avaient une grande qualité: c’était, outre la facilité d’exécution, un naturel et une conséquence parfaite, ce qui s’explique naturellement, puisque c’était, pour ainsi dire, de l’improvisation écrite. Mais, quel que fût leur succès, Karr faisait trop voir aux éditeurs le peu de peine qu’il se donnait pour produire ces œuvres qui s’enlevaient par centaines, et on ne peut se figurer les prix fabuleux de mesquinerie avec lesquels on le rétribuait; d’ailleurs l’insouciance de Karr était telle, qu’il ne s’inquiétait jamais de la modicité de ce prix, et qu’il avait l’air de remercier l’éditeur qu’il venait d’enrichir. C’est ainsi que s’est écoulée la douce vie d’Henri Karr. Il y a peu de temps qu’il reçut la décoration de la Légion d’honneur, en même temps que Thalberg, ce favori de la fortune à qui aucun bonheur n’a manqué: talent, naissance, richesse; celui-là a eu tout en partage; et, de plus, son caractère est si aimable, qu’il ne compte que des amis. Mais revenons à Henri Karr. J’ai parlé de sa supériorité pour faire entendre un piano; je veux vous raconter une circonstance où il eut l’occasion de déployer tout son talent.
C’était en 1827. L’exposition de l’industrie avait lieu au Louvre. Érard avait fait disposer un orgue magnifique (le premier qui ait paru en France avec les mutations de jeu à la pédale) dans une des salles basses où se fait maintenant l’exhibition des travaux de sculpture. Outre l’orgue, les pianos et les harpes occupaient une partie de ce local. Karr touchait les pianos, Léon Gatayes jouait les harpes, et moi je jouais l’orgue. Te rappelles-tu, Gatayes, comme nous étions heureux alors? Et pourtant tu n’avais pas de chevaux à monter, tu courais le cachet, quand tu trouvais des leçons, et moi j’étais bien fier quand un éditeur me donnait quinze francs d’une romance et cinquante francs d’un morceau de piano: nous avons eu depuis ce temps-là presque tout ce que nous avions rêvé, et cependant nous regrettons cette époque d’insouciance et de folle vie où nous voudrions bien revenir. Nous avons bien des choses de plus aujourd’hui, mais alors nous avions seize ans de moins.
Notre concert attirait une foule immense: le Français est fou de musique gratis. Le fait est que nous faisions de fort jolies choses, et je ne sais pas s’il y a eu beaucoup d’exemples d’improvisations à trois, surtout aussi heureusement réussies. Nous avions surtout une fantaisie sur l’air: Il pleut, bergère, où chacun faisait sa variation, puis l’orgue simulait un orage avec une vérité parfaite, et nos trois instruments se réunissaient dans un finale qui n’était jamais le même, et qui avait un succès fou. Tout Paris venait nous entendre: Rossini y vint aussi, ce fut là que je le vis pour la première fois: je voulus me distinguer et je jouai d’une manière déplorable; j’étais si troublé de me sentir ce colosse sur les épaules, que je ne savais plus ce que je faisais, mes doigts barbotaient sur le clavier, mes pieds s’embarrassaient dans les pédales, c’était une cacophonie épouvantable. Jamais je ne fus si malheureux.
Le jour de la visite du jury d’exposition arriva. Les autres facteurs de pianos avaient leurs instruments exposés dans les salles du premier étage, encombrées d’étoffes et de tapis et d’une sonorité bien moins favorable que les salles basses, où étaient les pianos d’Érard. Déjà les pianos d’Érard avaient été examinés, les membres du jury étaient dans les salles du premier étage, lorsqu’un facteur de pianos, et des plus renommés, demanda que ses instruments fussent entendus à côté de ceux d’Érard et dans les mêmes conditions. On accéda à sa demande. Lorsqu’on vint proposer au père Érard de faire porter un de ses pianos au premier étage pour être comparé à ceux d’un rival, il bondit de fureur: cet homme de génie, qui, en fait de pianos, a presque tout inventé, sentait si bien sa supériorité sur ses confrères, qu’il n’en voulait reconnaître aucun; pour lui les deux mots piano Érard étaient inséparables; hors de sa maison il ne se fabriquait pas de pianos; il n’y avait que les envieux qui pussent propager un bruit si exorbitant. Il ne voulut jamais laisser emporter son instrument, et nous eûmes toutes les peines du monde à le faire consentir à laisser descendre celui de son rival. «Eh bien! s’écria-t-il, puisque vous le voulez tous, qu’il vienne; qu’on apporte son plus grand piano à queue, et je le combattrai avec un petit piano à deux cordes.»—Pour le coup nous le crûmes fou, mais il n’y eut pas moyen de le dissuader. Notre effroi pour l’honneur de la maison s’augmenta encore lorsque nous vîmes que le piano à queue du rival d’Érard allait être joué par un des plus célèbres pianistes. Pendant dix minutes, celui-ci tint ses auditeurs sous le charme de son jeu savant et harmonieux. Quand il eut fini, Érard fit un signe à Karr, qui alla se placer devant le piano à deux cordes. Gatayes et moi nous tremblions pour Érard et pour Karr: mais ni l’un ni l’autre n’avaient peur; la belle tête d’Érard avait perdu la contraction de colère qui l’agitait un instant auparavant, pour reprendre cette dignité calme qui était son expression habituelle; la bonne grosse figure de Karr était riante et narquoise; il y avait déjà du triomphe dans son malin sourire. Je ne sais ce que ce diable d’homme avait dans ses doigts, mais nul pianiste n’avait cette élégante facilité, ce charme brillant que l’on croyait venir de l’instrument et qui n’avait pas l’air d’appartenir à l’exécutant, dont il était pourtant la qualité essentielle. Il ne faisait pas de grandes difficultés, mais il surmontait la plus grande de toutes, celle de plaire, et il réussissait toujours. Le morceau qu’il improvisa n’était pas si savant que celui de son adversaire; il se serait gardé, sur ce petit instrument, d’aborder le style grandiose qui en eût démontré l’insuffisance; il fut gracieux, léger, coquet; bref, au bout d’une trentaine de mesures, il avait gagné la partie.
Érard eut encore cette année la médaille d’or; mais cette fois ce fut bien à Henri Karr qu’il la dut.
Henri Karr vient de mourir d’une attaque d’apoplexie, dans sa soixante-troisième année. Sur la fin de sa vie, tout son bonheur était dans les succès et la réputation de son fils: je ne le rencontrais pas de fois qu’il ne m’en parlât: il avait fait abnégation de sa personne et de sa réputation, il vivait tout entier dans celles d’Alphonse. Consolons-nous donc de la perte de cet artiste estimable en songeant aux jouissances qu’il a su trouver pendant ses dernières années dans les succès de celui en qui il se sentait revivre, et puisse l’hommage d’amitié que nous rendons tous au fils rejaillir encore sur la mémoire du père!
Ad. ADAM.