XIII
La petite maison de la côte de Honfleur renfermait de grandes agitations; Marthe avait à moitié compris que quelque chose qui n’était pas elle préoccupait singulièrement son mari; d’abord elle s’en était affligée; puis elle avait montré un peu de mauvaise humeur, puis elle était devenue triste, puis enfin elle avait pris le parti de se renfermer dans les soins de son ménage. Seulement, elle s’éloignait de son mari autant que celui-ci semblait s’éloigner d’elle; elle s’était résignée à l’abandon, pourvu qu’elle ne fût pas exposée à un partage.
Pour Roger, il s’aperçut que sa femme s’éloignait de lui sans se douter le moins du monde que ce n’était qu’une représaille.
Après un grand danger, quand on a senti la vie près de s’exhaler à la première fois que l’on respirera, il y a quelques jours pendant lesquels on aime la vie pour elle-même.
Vivre est un bonheur qui n’en laisse désirer aucun autre; on borne tous ses désirs à respirer, à sentir la douce influence du soleil, à s’enivrer du parfum des fleurs, à écouter le vent dans les arbres, à contempler les longues prairies étendues sur le sol comme un immense tapis de velours vert. Il semble que l’on naît à tout cela; c’est une seconde naissance, mais avec la conscience de la vie et des sensations.
C’est du petit nombre des bonheurs dans la vie qui se formulent autrement que par un désir ou un regret; on ne saurait dire tout ce qu’on découvre de valeur dans un bien que l’on a perdu ou que l’on va perdre. Il n’y a de patrie que pour les exilés.
Roger s’aperçut que sa femme ne le cherchait pas, et même quelquefois évitait de se trouver avec lui; il remarqua seulement alors ce qui avait toujours existé, que, même auprès de lui, elle songeait à tout autre chose. Il pensa que cette tout autre chose pouvait bien être quelqu’un; il sentit quelque chose de poignant lui toucher le cœur; il fut jaloux, et il sortit moins, il épia sa femme, il parla devant elle, à propos de choses qui n’y avaient aucun rapport, «du mépris qui est le partage de la femme adultère;» il dit plusieurs fois que, si jamais il était trompé, sa vengeance serait terrible, etc., etc.
Marthe le regardait avec étonnement et le laissait dire.
Vilhem à MMM.
«Voici plusieurs jours, cher ange, que je ne puis prendre sur moi de vous écrire, parce que je suis involontairement préoccupé d’une pensée qui n’est pas vous; cependant, comme c’est un chagrin, vous avez le droit de la connaître, et je croirais avoir un tort à votre égard en ne venant pas chercher auprès de vous du secours et des consolations. Le croiriez-vous? je suis jaloux, et jaloux sans amour, et jaloux de ma femme. Depuis assez longtemps déjà, elle n’est plus la même, elle m’évite, je la gêne, elle n’a jamais rien à me dire, et, si je lui parle, elle m’écoute sans m’entendre, mes paroles ne sont qu’un vain son qui frappe ses oreilles sans arriver à son esprit. Je n’ai jamais compté pour beaucoup dans sa vie; aujourd’hui, je n’y suis plus pour rien.
»Certes, je devrais me féliciter de cette indifférence qui me permet si bien d’être tout à vous: eh bien, je suis inquiet, tourmenté. Pour vous autres femmes, la trahison d’un mari n’est rien quand vous ne l’aimez pas: elle peut blesser votre orgueil, vous faire craindre que son infidélité ne vienne du mépris de vos charmes; mais cela ne dure que jusqu’au moment ou un autre hommage vient vous rassurer sur ce point.
»Mais l’opinion attache du déshonneur pour nous aux fautes de notre femme: nous sommes comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à un jeune prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa leçon. D’ailleurs, l’infidélité du mari est tout extérieure; celle de la femme remplit la maison de trouble et de désordre.
»Mais je voudrais cependant vous parler de vous; depuis quelques instants que je suis là à vous écrire, je trouve déjà moins d’importance au sujet qui m’occupait: ah! pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie? rien ne pourrait m’atteindre. Mon Dieu, que je pense à vous! chaque fois que j’éprouve une émotion, soit à la vue de quelque beau spectacle de la nature, soit par quelque pensée qui m’élève l’âme, je vous cherche à côté de moi.»
MMM. à Vilhem.
«Que de peine vous vous donnez, cher ami, pour me dire et à la fois ne pas me dire que vous êtes jaloux de votre femme; que cet incident a réveillé un feu qui n’était qu’assoupi; en un mot, que vous êtes amoureux, et amoureux lamentable! Croyez-vous que cela puisse me faire de la peine? Vrai, monsieur, vous avez bien peu d’intelligence de ne pas comprendre ce que je crois cependant vous avoir dit assez clairement.
»Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous aiderai à triompher de ses résistances: je trahirai dans l’intérêt de votre triomphe les secrets du cœur des femmes.
»Vous l’aimez. Eh bien, pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi cacher vos vertus? L’amour conjugal est une des plus respectables choses du monde; il y a une lâcheté grotesque à nier les vertus que l’on a et à se parer des vices que l’on n’a pas.
»Vous vous établissez en don Juan, et vous pouvez être le modèle des époux et des pères de famille; laissez-vous donc être vertueux; je serai quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distraction au milieu de ces excellents sentiments.
»Adieu.»