II
Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains de géant.
Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves.
Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.
Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi, sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres.
Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me rétablir tout à fait.
Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise nuit pour un fiévreux.
La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir?
En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.
Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie, entouré—ainsi que d'un choeur antique de confidents—de tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.
Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval.
A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.—Pourquoi cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?
Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,—me ressaisissant aussitôt,—je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à propos envoyé.
Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.
Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment.
Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.
La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.
Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?
Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.
Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma place sur les vivres.
J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils seraient pris.»
Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?
Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé—et tel était notre fougueux général—mesure-t-il l'espace qu'il dévore?
Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.
Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce.
Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage jusqu'au soir.
A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne.
Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.