III

A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint présider à mon embarquement.

Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.

A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.

Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de tout reproche.

Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa tendresse.

Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de nouveau, en effigie.

Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle.

Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné l'épaulette.

Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement.

Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!

Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:

Je le ferais encor, si j'avais à le faire.

TABLE DES MATIÈRES

Échos des premiers revers

Le 48e régiment de marche

En campagne

La déroute

Bataille

Hors de combat