CHAPITRE CINQUIÈME

Premières missions chrétiennes en Hunnie.--Saint Émeramme de Poitiers; saint Rupert.--Destruction de la ville de Laureacum et de l'œuvre de saint Rupert.--Les Huns sont repoussés derrière le mont Comagène.--Révolution survenue dans l'empire frank; une nouvelle dynastie remplace les rois mérovingiens; grandeur de la France sous Charlemagne.--Deux ennemis menacent l'empire frank; les Saxons au nord de l'Allemagne, les Grecs en Italie; situation intermédiaire des Avars.--Haine de Tassilon, duc de Bavière, et de sa femme Liutberg contre Charlemagne.--Apparition des Huns à la diète de Paderborn.--Défaite des Franks près du mont Suntal; exécution de quatre mille cinq cents Saxons.--Witikind se soumet; il est baptisé.--Tassilon négocie avec les Avars; mandé à la diète de Worms, il refuse de s'y rendre.--Une année franke marche sur la Bavière; Tassilon renouvelle son serment de fidélité et livre des otages.--Alliance de Tassilon avec les Huns.--Dénoncé par ses leudes, il est jugé à Ingelheim et condamné à mort; Charlemagne lui fait grâce de la vie; Tassilon se fait moine.--Les Huns descendent en Italie pour se joindre aux Grecs; les Grecs et les Huns sont battus.--Les Huns envoient une armée en Bavière et sont défaits.--Charlemagne leur déclare la guerre.--Sentiment de la Gaule à cette nouvelle; préparatifs et plan de campagne de Charlemagne; la reine Fastrade le suit à Ratisbonne.--Fortifications du pays des Huns; ce que c'était que les Hrings ou Rings.--Charlemagne fait célébrer les litanies; sa lettre à Fastrade.--Il attaque le rempart du mont Comagène sur la rive droite du Danube; Theuderic attaque celui de la Kamp sur la rive gauche; double victoire des Franks.--Charlemagne pousse jusqu'au Raab, Theuderic jusqu'au Vaag; siége de la grande île du Danube.--Succès de l'armée d'Italie commandée par Pépin; le jeune roi pénètre dans la presqu'île sirmienne; il prend et pille un des Rings intérieurs.--Une épizootie se répand sur les chevaux des Franks.--Fin de la campagne.

649--791

L'empire romain d'Orient ne montra jamais le moindre souci de la conversion des Avars livrés, comme on sait, aux plus grossières superstitions du chamanisme; on eût dit au contraire qu'il prenait à tâche de leur conserver bien intact, comme une sauvegarde de leur barbarie, ce paganisme ridicule et féroce qui les rendait odieux, et créait une barrière de plus entre eux et leurs voisins, les Slaves baptisés du Danube. C'est du fond de l'Occident que la lumière de l'Évangile essaya de se lever sur les successeurs d'Attila. Un saint prêtre de Poitiers, nommé Emerammus, conçut la première pensée d'aller les catéchiser[260]. Pour comprendre ce qu'un tel projet supposait de hardiesse et de dévoûment, il faut songer que la Hunnie était parfaitement inconnue des occidentaux, et que le nom de Huns ne réveillait en eux qu'une idée effrayante de maléfices diaboliques et de cruauté sauvage. Emeramme n'hésita pourtant point à partir; pressé en quelque sorte par l'aiguillon du martyre, un beau jour, il dit adieu aux rives du Clein, gagna celles du Danube, s'embarqua sur ce fleuve, et arriva en 649 dans les murs de Ratisbonne[261], principale ville de la Bavière. Il ne voulait que traverser le territoire des Bavarois pour atteindre la frontière des Huns en toute hâte; mais son apostolat n'était point destiné à rencontrer les obstacles et les périls là où ils les avait rêvés.

[Note 260: ][(retour) ] Emerammus ortus Pictavis Aquitaniæ urbe, de Avarum conversione cogitabat. Vit. S. Emeramm., German. Sacr., i, p. 105.

[Note 261: ][(retour) ] E Gallia, periculum gloriosum vitæ inter Avares ponendæ attraxerat... Ratisbonam appulit. Ibid.

La Bavière était alors en proie à de profondes perturbations moitié religieuses, moitié politiques. Gouverné par ses ducs héréditaires mais soumis à la suprématie des Franks-Austrasiens, ce pays n'avait reçu l'Évangile que sous le patronage de l'épée franke, et il le regardait au fond comme une partie de son vasselage. Suivant que les Bavarois étaient en révolte ou en paix avec leurs maîtres politiques, on les voyait idolâtres ou chrétiens; bons catholiques le lendemain d'une défaite, ils revolaient vers leurs anciens dieux à la moindre chance de liberté, «se passant tour à tour, comme disent les vieux actes, le calice du diable et le calice du Christ»[262]. Dans cette situation d'esprit, ils ne voyaient qu'avec inquiétude des étrangers pénétrer chez eux: tout homme venant de Gaule leur était naturellement suspect, et il le devenait davantage s'il portait comme Émeramme la tonsure et l'habit ecclésiastique: alors on le circonvenait, on l'observait, on lui montrait une hostilité plus ou moins déclarée, plus ou moins active suivant les circonstances. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver au missionnaire poitevin. Le duc Théodon, d'accord en cela avec son peuple, accueillit le Gaulois à bras ouverts, l'interrogea sur l'objet de son voyage, et quand il apprit que c'était la conversion des Huns, il fit tout pour l'en détourner. «Dieu me garde, lui dit-il, de m'opposer à une si sainte entreprise, mais sache bien qu'elle est impossible. La contrée située au delà de l'Ens, notre frontière du côté du levant, contrée jadis bien cultivée et couverte de villages, n'est plus aujourd'hui qu'une forêt peuplée de bêtes fauves, un désert qu'on ne peut franchir en sûreté, tant la guerre y a tout détruit[263].

[Note 262: ][(retour) ] Patres filiis suis calicem Christi ac dæmonum promiscue offerebant. Vit. S. Emeramm., Germ. Sacr., i, p. 105.

[Note 263: ][(retour) ] Ut loca quondam cultissima sylvis et bestiis horrerent, neque daretur transire volentibus, iter faciendi potestas. Vit. S. Emeramm., ubi sup.

Reste avec nous; les Bavarois ont besoin de tes leçons; ils en profiteront mieux que ces païens maudits que tu vas chercher. Préfère, pour la gloire de Dieu, un fruit certain de tes sueurs à une moisson plus qu'incertaine.»

Ces avertissements affectueux, ces invitations répétées du ton en apparence le plus sincère, ne convainquirent point Émeramme dont la résolution était fermement arrêtée; il insista pour partir, on redoubla de caresses; et quand il voulut le faire il s'aperçut qu'il était prisonnier. Le duc semblait céder, puis refusait, traînait le missionnaire de retard en retard, de prétexte en prétexte; si bien que celui-ci, perdant enfin courage, s'en remit à la volonté du Ciel. Ce n'est pas que la Bavière tirât grand profit de sa présence, malgré les beaux semblants de zèle que chacun affichait devant lui: il y avait là une énigme dont il finit par savoir le mot. Les Bavarois aimaient mieux conserver en Hunnie des païens qui pourraient les aider au besoin à secouer, du même effort, le christianisme et le joug des Franks, que des convertis d'un prêtre gallo-frank qui, de la condition de néophytes chrétiens, passeraient bientôt à celle de vassaux de la France. Ce raisonnement n'était peut-être pas dénué de bon sens; en tout cas, Théodon se montra inflexible, et le chemin de la Hunnie resta fermé au prisonnier. Trois ans s'écoulèrent; Émeramme demanda enfin que pour prix de ses travaux apostoliques en Bavière on le laissât partir pour Rome, où il avait, disait-il, un pèlerinage à accomplir. Le duc consentit et il se mit en route, mais après quelques jours de marche, il tomba dans une embuscade de brigands bavarois qui l'assaillirent, et le propre fils du duc Théodon, nommé Lambert, le frappa de sa main, lui reprochant contre toute vérité d'avoir corrompu sa jeune sœur nommée Utha[264]. Théodon eut beau désavouer le meurtre et condamner le meurtrier à un bannissement perpétuel; il eut beau aller avec toute la noblesse bavaroise au-devant du cadavre de la victime, transféré en grande pompe à Ratisbonne, il ne se lava point du soupçon d'avoir dirigé lui-même les coups. Toutefois son but était rempli, la conversion des Avars était reculée indéfiniment.

[Note 264: ][(retour) ] Uta, Ota, Oda.

Au meurtre de saint Émeramme que l'Église qualifia de martyre succéda chez les Bavarois une longue anarchie civile et religieuse, les uns revenant avec ardeur au paganisme, les autres se maintenant chrétiens, mais d'un christianisme rendu presque méconnaissable par un bizarre mélange de superstitions païennes et d'hérésies. L'épée austrasienne vint à plusieurs reprises remettre l'ordre dans ce chaos, toutefois, il durait encore en 696, lorsque fut tentée une seconde mission religieuse chez les Huns. Elle le fut par Rudbert ou Rupert, évêque de Worms, qui reprenant l'idée d'Émeramme vint débarquer par le Danube à Ratisbonne[265] où il put contempler les reliques de son prédécesseur martyrisé, dont la vue ne l'effraya point. Rupert appartenait à cette classe du clergé gallo-frank qui, sorti de la race conquérante, en ressentait encore les instincts, et joignait aux dons chrétiens de l'humilité et de la patience, l'audace des entreprises et l'autorité du commandement. Le pacifique gouvernement des églises et la vie oisive des cloîtres ne suffisaient pas toujours à ces pasteurs des races guerrières: il leur fallait de l'agitation, des bois, des montagnes, des conquêtes; et on les voyait souvent, cédant au besoin des saintes aventures, échanger la crosse d'or de l'évêque pour le bâton noueux du pèlerin. C'est ce que venait de faire Rupert qui se vantait d'avoir dans les veines du sang des rois mérovingiens[266], mais qui n'était guère moins fier des cicatrices de son martyre, un duc germain idolâtre l'ayant fait prendre un jour et battre de verges jusqu'au point de le laisser pour mort sur la place[267]. Ce n'est pas à un tel homme venu en Bavière avec le dessein de n'y point rester, qu'on aurait aisément barré le chemin; d'ailleurs l'esprit des Bavarois châtiés par Pépin d'Héristal, se trouvait alors disposé au calme et à la résignation. Rupert s'occupa d'eux volontiers, et pendant un séjour de quelques semaines à Ratisbonne, il les aida à redevenir chrétiens. Dans le doute où il se trouvait de la foi de chacun d'eux, il prit le sage parti de les rebaptiser tous, ce qu'il fit avec l'aide de ses clercs et à commencer par le duc[268]. Libre alors de tous devoirs de conscience, vis-à-vis de la Bavière, il continua son voyage par eau, en descendant le Danube le long de sa rive droite, débarquant près des villes et des bourgs, partout où des populations nombreuses semblaient appeler ses prédications. Il ne lui advint aucun mal, et de cette façon il put pousser jusqu'au confluent de la Save qui servait de limite entre la Hunnie et l'empire grec. Là, il quitta sa barque pour pénétrer dans l'intérieur du pays et opérer son retour par terre, en traversant d'un bout à l'autre les deux provinces pannoniennes.

[Note 265: ][(retour) ] Vit. S. Rudebert. Episc. Saltzburg, Mabill., Act. SS. O. B.; Germ. Sacr., ii.

[Note 266: ][(retour) ] Ex regali Francorum progenie ortus. Vit. S. Rudbert., n. 1.

[Note 267: ][(retour) ] La légende dit que c'était un duc de Worms.

[Note 268: ][(retour) ] Ipsum et multos alios istius gentis nobiles atque ignobiles viros, ad veram Christi fidem convertit, sacroque baptismate regeneravit. Ibid., no 2.--Lavacro sincero retinxit. German. Sacr., t. ii, p. 39.

Ce retour se fit également sans encombre. Les Avars surpris, inquiets peut-être, laissèrent Rupert remplir sa pieuse mission sans la troubler et sans le maltraiter en quoi que ce fût: il put même croire qu'il avait fait des prosélytes. Après avoir ainsi répandu parmi ces barbares l'enseignement du christianisme, il s'arrêta dans la vallée que baigne la rivière de Lorch sur la lisière du territoire bavarois. Au lieu où cette rivière se jette dans le Danube, un peu au-dessus de l'Ens, s'élevait alors une ville que les actes désignent sous le nom latin de Laureacum: c'était une des places fortes du pays, protégée qu'elle était au nord par le Danube, à l'est par l'Ens, à l'ouest et au sud par le lit et les marais du Lorch. Rupert comme un commandant d'armée en fit le quartier général de sa prédication qu'il étendit chez les Vendes Carinthiens, franchissant courageusement le Hartberg, c'est-à-dire la Dure-Montagne, pour pénétrer dans les retraites sauvages des Slaves[269]. Il y trouva, à ce qu'il paraît, des esprits soumis et sincères; et après avoir vu pour prix de ses travaux apostoliques, des églises se construire en grand nombre et des monastères se fonder, il se retira à Passau, laissant des clercs ordonnés par ses mains poursuivre et perfectionner son ouvrage.

[Note 269: ][(retour) ] Pertransiens omnem Alpiarum regionem ad Carentanorum regnnm pervenit... transcensoque monte altissimo, Mons-durus appellato, prædicavit Wandalis. Vit. S. Rudbert.--German. Sacr.

Ses leçons toutefois n'avaient point fructifié dans l'esprit rétif des Avars; non seulement le paganisme persista généralement parmi eux, mais, à l'incitation de leurs sorciers, ils se prirent d'une haine féroce contre tout ce qui rappelait la mission de leur apôtre Rupert. En 736, s'étant jetés sur la ville de Laureacum, ils y dévastèrent particulièrement les lieux saints; et l'évêque et ses prêtres auraient été tous égorgés, s'ils n'avaient réussi à sortir de la place, emportant dans leur fuite les ornements et les vases sacrés des églises[270]. La colère des Avars, trompés dans leur cruauté, se déchargea sur les monuments eux-mêmes; tout fut incendié et détruit, églises, maisons, murailles, à tel point que, plus d'un siècle après on hésitait sur l'emplacement qu'avait occupé cette ville infortunée: on croyait en retrouver la trace aux ruines d'une basilique dédiée à saint Laurent dont Rupert avait fait la métropole de sa mission[271]: fragile citadelle d'un établissement si vite disparu. Les Bavarois répondirent à l'attaque des Huns par d'autres attaques. Ceux-ci réclamaient l'Ens pour leur limite occidentale au midi du Danube; les Bavarois voulaient la reporter plus loin; elle fut prise et reprise dix fois en vingt ans, et le fleuve incessamment rougi de sang humain. L'avantage demeura enfin aux Bavarois. Repoussés jusqu'au défilé qui couvre la ville de Vienne du côté de l'ouest, les Huns reçurent pour frontière le Mont-Comagène et ce rameau détaché des Alpes styriennes qui s'appelle aujourd'hui Kalenberg et s'appelait alors Cettius. Ils eurent beau revendiquer de temps à autre ce qu'ils regardaient comme leur vraie limite; les armes bavaroises, fortifiées de l'autorité de la France, surent les contenir au delà, et le Mont-Comagène, poste avancé de la Hunnie du côté des populations teutoniques, reçut en langue germaine le nom de Chunberg qui signifiait montagne des Huns[272].

[Note 270: ][(retour) ] Quo se suosque hostium prædæ subtraheret, cum omni sacræ suppellectilis instrumento Pataviam se contulit. German. Sacr., t. i, p. 121.

[Note 271: ][(retour) ] Urbs sæpius vastata, tandem circa annum 737 funditus eversa, ne vestigium reliquit sui, præter basilicam sancti Laurentii M. quam olim archiepiscopalem putant, intra mœnia sitam. Ibid., t. i, p. 5.

[Note 272: ][(retour) ] German. Sacr., t. i, p. 5; et ii, p. 71.

Tandis que les Avars se retrempaient dans ces luttes contre un peuple belliqueux, et recouvraient quelque peu de leur ancienne énergie, une grande révolution venait de s'opérer dans l'empire gallo-frank. La race de Mérovée, descendue du trône par degrés, était allée finir au fond des cloîtres, ces sépulcres que les mœurs du temps ouvraient aux princes incapables de régner et aux royautés déchues. L'héroïque lignée des maires du palais d'Austrasie avait passé de la souveraineté de fait sur tout l'empire frank à la souveraineté de droit, par la proclamation et le couronnement de Pépin le Bref; et cet empire, suivant en quelque sorte dans sa progression les destinées d'une seule famille, s'était accru en même temps qu'elle et successivement de Pépin d'Héristal à Charles Martel, et de Charles Martel à Pépin le Bref. Quand celui-ci mourut en 768, son fils Charlemagne se trouvait déjà le plus puissant monarque de la chrétienté. Ce fut lui qui mit le comble à la grandeur de la France et à l'élévation de sa maison. Vers l'an 780 son empire s'étendait en longueur de l'Èbre à la Vistule, en largeur de l'Océan à la mer Adriatique, et de la mer Baltique aux montagnes de la Bohême; embrassant dans son sein l'Espagne septentrionale, l'ancienne Gaule romaine, presque toute l'Italie, le Frioul, la Carinthie, l'Alemanie, la Thuringe, la Bavière, la Saxonie, et les pays slaves limitrophes soit de la Baltique soit des monts Sudètes. Les habitants de ces vastes contrées étaient ou sujets directs des Franks, incorporés à leur territoire propre, ou peuples vassaux gouvernés par des chefs particuliers sous la suprématie de la France; de sorte que la Hunnie, si reculée qu'elle fût vers l'orient de l'Europe, se trouvait doublement voisine de l'empire frank, qui la serrait comme dans une tenaille, d'un côté par la Bavière et la Thuringe, de l'autre, par l'Italie et le duché de Frioul son annexe.

Charlemagne à ce moment avait fait taire tous ses ennemis, excepté deux (il est vrai qu'ils étaient dignes de ce nom), les Saxons, vassaux mal soumis dont les révoltes étaient périodiques, et l'empire romain d'Orient, appelé plus communément l'empire grec, qui cherchait à recouvrer en Italie tantôt par la guerre, tantôt et le plus souvent par l'intrigue, le territoire et les droits qu'il y avait perdus. C'étaient deux causes d'agitation perpétuelle aux deux extrémités de l'empire frank. On donnait alors le nom de Saxonie à toute la largeur de l'Allemagne actuelle, entre l'Océan germanique et les montagnes de Bohême, et à sa longueur entre la mer Baltique et le Rhin, non pas que les tribus de race saxonne occupassent entièrement ce pays, mais parce qu'elles le dominaient, parce qu'elles avaient réuni presque tous les peuples germains du nord et même plusieurs peuples slaves dans une confédération dont elles étaient l'âme et à qui elles faisaient partager, avec leur aversion contre les Franks, leurs efforts incessants pour en secouer le joug. La confédération saxonne était flanquée à l'ouest et le long de l'Océan par la petite nation des Frisons, au nord et le long de la Baltique par celle des Danois, et à l'est par les tribus sorabes et vendes des bords de l'Elbe supérieur, qui toutes, sans en être membres nominalement, faisaient au fond cause commune avec elle et la secondaient de leurs armes quand elle en avait besoin. Plus à l'est encore la Bavière vassale de la France, mais vassale longtemps réfractaire, flottait incertaine au gré des chances de la guerre, tandis que la Thuringe, partie intégrante de l'empire frank, se débattait encore sourdement sous la main de ses maîtres. Arrière-ban de la Germanie barbare et païenne, qui menaçait d'une nouvelle invasion les contrées du midi soumises à des Germains devenus chrétiens et civilisés, les Saxons se montraient animés d'une double passion de conquête et de fanatisme religieux. En vain les Franks mêlant à leur tour la religion chrétienne et la guerre, forçaient les Saxons vaincus à se faire baptiser et à recevoir des prêtres parmi eux, les Saxons au premier rayon d'espoir relevaient la colonne d'Irmin, l'idole des vieux Germains, et massacraient leurs prêtres chrétiens[273]. Le pillage de la rive gauche du Rhin était l'accompagnement ordinaire de ces insurrections religieuses. Le sort avait donné pour chef aux Saxons un barbare habile et heureux qui balança quelque temps la fortune de Charlemagne, Witikind, l'Arminius de ce dernier âge de la Germanie.

[Note 273: ][(retour) ] Saxones... reversi ad paganismum, quem primum respuerant, relinquentes christianitatem, episcopos et presbyteros occidebant, et ad culturam idolorum se convertebant. Chron. Moissiac., ad. ann. 792.

Le second ennemi de Charlemagne, l'empire grec avait alors à sa tête une femme, mais une femme de génie, l'impératrice Irène, mère et tutrice du jeune empereur Constantin VI, surnommé Porphyrogénète. Autant Witikind déployait d'audace et d'activité guerrière pour retarder le progrès des Franks dans le nord de l'Europe, autant l'impératrice Irène montrait d'adresse à leur créer des embarras en Italie. Les Franks n'étaient arrivés à la domination de ce pays que par la faute des empereurs grecs, ennemis du culte des images, Léon l'Iconomaque et Constantin Copronyme, dont le fanatisme follement persécuteur força les possessions grecques de la Haute-Italie à se rendre indépendantes de l'empire d'Orient et l'église romaine à se séparer de l'église grecque. Tandis que les villes de l'exarchat et de la Pentapole, groupées autour de la papauté, cherchaient à se constituer en État libre, les rois lombards, profitant de leur faiblesse, avaient voulu les asservir et menaçaient Rome et le pape lui-même. C'est alors que Pépin, puis Charlemagne, avaient passé les Alpes à l'appel du pape et des Italiens, que le roi Didier, renversé du trône des Lombards, avait été jeté dans un cloître, que le trône lui même avait suivi ce roi dans sa chute et qu'un nouveau royaume d'Italie, placé sous la suprématie de la France, avait été fondé par Charlemagne en faveur de son second fils Pépin.

Les anciennes possessions grecques de la Haute Italie réunies à la ville de Rome formèrent dès lors sous le nom de patrimoine de saint Pierre, un petit État dont le pape était le chef, en vertu d'une donation faite par Pépin et confirmée par Charlemagne. Cependant l'empire grec possédait encore une portion de l'Italie méridionale, et les ducs de Spolète et de Bénévent, liés à l'ancienne monarchie lombarde, se montraient disposés à faire cause commune avec lui pour rétablir la presqu'île dans son ancien état politique. C'était là en effet l'ambition d'Irène, qui avait fait de Constantinople un centre d'intrigues, dont les fils se croisaient sur toute l'étendue de l'Italie et passaient même par-dessus les Alpes. Lombards, Bénéventins, Italiens ruinés par la guerre ou froissés par un pouvoir nouveau, tous les vaincus, tous les mécontents portaient là leurs espérances; Adalgise, fils du dernier roi lombard, y sollicitait publiquement l'assistance d'une flotte et d'une armée pour venir relever le trône de son père, et l'impératrice les lui promettait, en même temps qu'elle faisait demander pour son propre fils la fille de Charlemagne, Rotrude, qu'elle se réservait de refuser si le roi des Franks l'accordait. L'astuce proverbiale des Grecs ne s'était jamais montrée plus habile et plus menaçante que dans la politique d'Irène qui tenait en échec toute la puissance de Charlemagne, en l'empêchant de rien consolider; en entretenant parmi les Lombards leur esprit de nationalité et de vengeance, et parmi les mobiles Italiens le vague espoir d'une condition meilleure. Tout le monde attendait donc avec la même anxiété, quoique avec des sentiments divers, le moment où une flotte romaine, sous le pavillon des Césars byzantins, débarquerait en Italie l'héritier du trône des Lombards.

Si les Avars, placés entre l'Italie et la confédération saxonne, étaient entrés de bonne heure dans ces querelles, en se portant soit du côté des Lombards, soit de celui des Saxons, la guerre pouvait changer de face ou du moins devenir indécise. Il eût été facile à Didier d'attirer dans le parti des Lombards ce peuple, vieil allié d'Alboïn et de ses successeurs, mais le faible Didier n'y songea pas, ou s'il y songea, il remit à son gendre Tassilon, duc de Bavière, voisin et ennemi des Huns, le soin de décider s'il fallait les appeler ou non. C'était un triste conseiller pour un roi sans force, et un bien frêle soutien pour une cause à moitié perdue, que ce duc Tassilon, pusillanime et présomptueux, inutile à ses amis quand il ne leur était pas funeste, et flottant perpétuellement entre une audace désespérée et un abattement sans mesure. Sorti de l'illustre maison des Agilolfings destinée à finir avec lui, il avait la vanité de sa race sans en avoir le noble orgueil. Le nom de vassal lui pesait; la sujétion, l'obéissance, les lois de la subordination féodale lui semblaient des insultes à sa dignité; et ce qui eût dû alléger pour lui le fardeau du devoir, sa parenté avec Charlemagne dont il était le cousin germain par sa mère, le lui rendait plus insupportable en ajoutant aux humiliations du souverain les tourments de la jalousie domestique. On le voyait donc toujours en révolte soit de parole, soit de fait. Même sans vouloir ou pouvoir la guerre, il discutait arrogamment les ordres de son seigneur, il le méconnaissait; convoqué en sa qualité de vassal aux diètes de l'empire frank, il refusait de s'y rendre; puis quand une armée franke arrivait pour le châtier, toute cette vanité malade s'évanouissait en fumée, et Tassilon, à genoux, sollicitait de Charlemagne un pardon que Charlemagne accordait toujours. Peut-être que cette clémence, un peu dédaigneuse dans la forme mais sincère au fond, eût fini par toucher son cœur sans le mauvais génie que le sort lui avait donné pour compagnon de sa vie; je veux parler de sa femme Liutberg, fille de Didier, et sœur de cette princesse lombarde que Charlemagne avait épousée et renvoyée au bout d'un an.

Mariée à Tassilon vers 764, Liutberg avait vu se consommer de catastrophe en catastrophe la ruine de sa famille, accomplie par la main des Franks et dont Charlemagne recueillait le fruit; les Lombards dépossédés de l'Italie, son père jeté du trône au fond d'un cloître, son frère exilé, errant à travers le monde, sa sœur déshonorée par un divorce. Elle détestait donc les Franks et par-dessus tout leur roi qu'elle poursuivait d'une haine implacable. Pour se venger de lui pleinement, ne fût-ce qu'un jour, elle eût tout sacrifié sans hésitation, mari, enfants, sujets, couronne, elle-même enfin. La passion qui l'animait était une de ces folies de férocité que les cœurs lombards et gépides savaient seuls nourrir; c'était la haine d'Alboïn contre Cunimond, de Rosemonde contre Alboïn. Il y avait là quelque chose de monstrueux, d'étranger à la nature humaine qui effrayait les contemporains eux-mêmes; et ils donnèrent à cette femme la qualification de Liutberg haïssable devant Dieu[274]. Elle avait corrompu à ce point l'âme de son faible mari, que, malgré des sentiments chrétiens que la suite montra sincères, il se vantait de ne prêter serment de fidélité au roi Charles que des lèvres et non du cœur, et qu'il recommandait à ses leudes bavarois de ne se point croire liés plus que lui par les serments qu'ils avaient prêtés[275]. Habile à le dominer par les côtés puérils de son caractère, par sa prétention à tout conduire, à être tout, elle lui présentait les nombreux pardons du roi des Franks comme des outrages plus sanglants que son inimitié déclarée. Sous ces excitations incessantes, Tassilon ne rêvait plus que complots et rébellions; on l'entendait s'écrier avec amertume: «Mieux vaut cent fois la mort qu'une telle vie[276]!» Tandis que d'un côté il entretenait des correspondances avec l'impératrice Irène, avec le duc de Bénévent, avec tous les mécontents italiens, au profit d'Adalgise; de l'autre il excitait les Saxons, et se faisait le confident ou le complice des assassins, qui, en Thuringe ou ailleurs, conspiraient contre les jours du roi[277]. L'insensé Tassilon, ivre de son importance, se voyait déjà l'arbitre du monde et le libérateur des Germains opprimés.

[Note 274: ][(retour) ] Deo odibilis Liutberga. Monach. Engolism., ad. ann. 788.

[Note 275: ][(retour) ] Quod homines suos juberet, quando jurare deberent, et aliter in mente retinerent, et sub dolo jurarent. Annal. Bertinian., ad. eumd. ann.

[Note 276: ][(retour) ] Se velle potius mon quam ita vivere. Annal. Loisel., eod. ann.

[Note 277: ][(retour) ] Confessus se super vita regis consiliasse. Annal. Bertinian., eod. ann.--Eginh., Annal. ann. cit.

Tel était l'état des choses dans l'Europe occidentale et celui des esprits, quand Charlemagne, en 782, convoqua à Paderborn, près des sources de la Lippe, une diète de ses vassaux d'outre-Rhin. L'Allemagne était dans une assez grande fermentation; de sourdes rumeurs couraient sur la réapparition de Witikind en Saxonie, et sur les préparatifs cachés des Westphaliens; on s'attendait à une reprise d'armes pour la saison d'été qui allait s'ouvrir. Mais contre toute prévision la diète fut nombreuse et pacifique; aucun des chefs saxons n'y manqua, Witikind excepté[278], et ils n'eurent pour le roi des Franks que des protestations de fidélité et de respect. Sigefrid lui-même, ce roi de Danemark, qui donnait ordinairement asile dans ses États à Witikind fugitif, envoya ses ambassadeurs à la diète, où leur présence ne causa pas un médiocre étonnement[279]. La surprise fut plus grande encore lorsqu'on vit arriver les ambassadeurs d'un peuple qui n'avait jamais paru aux plaids des Franks, et qu'au costume de ses représentants, à leurs armes, à leurs cheveux tressés, tombant en longues nattes le long de leur dos, on reconnut être le peuple des Huns[280]. Ces hommes venaient au nom du kha-kan et du jugurre ou ouïgour, leurs deux magistrats suprêmes, entretenir le roi Charles des différends qui avaient existé et existaient toujours entre eux et les Bavarois sur la fixation de leur frontière occidentale. C'était là l'objet ostensible de leur mission. Suivant toute vraisemblance, ils en avaient un autre secret; ils venaient, comme les envoyés du roi Sigefrid, observer ce qui se passerait à la diète, sonder le terrain et se concerter, s'il le fallait, pour quelque alliance avec les ennemis des Franks; ce qui est certain, c'est que leur liaison politique avec la Bavière data de cette époque. Ils exposèrent en public leurs droits ou leurs prétentions à la frontière de l'Ens: «Charles, disent les historiens, les écouta avec bonté, leur répondit prudemment, et les congédia[281]

[Note 278: ][(retour) ] Ibi Saxones convenientes, excepto Witikindo. Annal. Franc...--Omnes Saxones, excepto rebelli Witikindo... Annal. Bertinian., ann. 788.

[Note 279: ][(retour) ] Legatos Sigefridi regis Danorum... Eginh., Vit. Carol. Mag., ad. ann. 782.--Annal. Franc., ub. sup.--Poet. Sax., ii, Indict., 4.

[Note 280: ][(retour) ] Etiam et missi a Chagano et Vigurro... Annal. Franc., ad. ann. 782.--Quos Chaganus et Jugurrus principes Hunnorum miserunt. Eginh. Vit. Carol. M.--Auct. incert., Vit. Carol. M., ann. 781.--Annal. Bertin., ann. 782.

Et quos Jugurgus pariterque Chaganus ad ipsum
Hunnorum misere duces......

Poet. Sax. ii, ann. 782.

[Note 281: ][(retour) ] Audivit et solvit. Eginh., Vit. Carol. Magn.

Audiit; absolvitque datis prudenter eisdem
Responsis...

Poet. Sax., ubi sup.

La diète ne fut pas plus tôt terminée, Charlemagne et ses vassaux germains n'eurent pas plus tôt regagné, chacun leur pays, que les assurances de paix commencèrent à se démentir. Les Slaves des bords de l'Elbe et de la Sâla firent des courses en Thuringe, et les Frisons se soulevèrent. Une armée franke partit contre ces derniers sous la conduite du comte Theuderic; mais pendant qu'elle suivait sans trop de précaution la route qui longeait le mont Suntal, dans la vallée du Wéser, elle fut assaillie par une multitude innombrable de Saxons ayant Witikind à leur tête. L'armée franke n'était point sur ses gardes; elle fut rompue, enveloppée, presque détruite: c'était l'histoire des légions de Varus dans le guet-apens de Teutobourg, mais le vengeur ne se fit pas attendre. Charlemagne lui-même entra en campagne; et son approche qui jetait toujours l'épouvante suffit pour dissiper les troupes saxonnes victorieuses. Bientôt il vit accourir vers lui toutes tremblantes les principales tribus avec leurs chefs: elles protestaient à qui mieux mieux de leur innocence, rejetant toute la faute sur Witikind qui venait de regagner son asile en Danemark. «Witikind s'est sauvé, répondit froidement le roi des Franks, mais ses complices sont ici, et je vous dois une leçon que, pour votre bien, j'ai trop longtemps différée.» On choisit parmi ceux qui se trouvèrent là quatre mille cinq cents chefs ou soldats qui avaient pris part à l'embuscade du Suntal, on leur enleva leurs armes, et on leur trancha la tête sur les bords de la petite rivière d'Alre qui se décharge dans le Wéser[282]: la rivière et le fleuve roulèrent pendant plusieurs jours à l'Océan des eaux ensanglantées et des cadavres. Cette effroyable leçon n'était pas faite pour calmer les Saxons, qui reprirent la guerre avec fureur; mais trois grandes batailles gagnées successivement par Charlemagne les épuisèrent tellement qu'ils demandèrent la paix. Witikind lui-même, découragé par ses revers, déposa les armes; et se rendant en France sous un sauf-conduit du roi, il l'alla trouver dans sa villa d'Attigny pour lui prêter foi et hommage et demander la grâce du baptême. Charlemagne voulut être son parrain. Witikind et ses compagnons, suivant l'expression de nos vieilles chroniques, furent donc baptisés et reçurent chrétienté[283]»; mais toujours excessif dans ses idées, le représentant de la Germanie païenne, l'éternel agitateur des Saxons devenu chrétien exalté, mérita par ses austérités sauvages de passer pour un saint. Ces événements se succédèrent coup sur coup. Le bonheur inaltérable qui accompagnait Charlemagne dans ses entreprises de guerre le couvrait aussi contre les complots souterrains: une conspiration des chefs des Thuringiens contre sa vie, fut découverte et punie par lui sans trop de rigueur[284].

[Note 282: ][(retour) ] Annal. Franc., ad. ann. 782.--Eginh., Annal., ann. cit.--Poet. Sax., eod. ann., et D. Bouq., t. v.

[Note 283: ][(retour) ] Chron., S. Den., D. Bouq., v.

[Note 284: ][(retour) ] Annal. Franc., ann. 783.--Eginh.--Annal. Bertinian.--Poet. Sax.

Cependant, Tassilon n'était point resté inactif, et tandis que la Saxonie se faisait battre, il travaillait à réveiller la guerre en Italie, où le fils de Charlemagne encore adolescent, n'imposait qu'à demi aux Lombards. Irène s'était engagée positivement à envoyer dans l'Adriatique une flotte et une armée pour aider le fils de Didier à relever le trône de son père; le duc de Bénévent, Hérigise, avait reçu d'elle en signe d'intime alliance, une robe de patrice avec une paire de ciseaux destinés à tondre, suivant l'usage romain, sa longue chevelure barbare; les Lombards étaient dans l'attente, et les Italiens partisans des Grecs préparaient déjà leurs trahisons. Tassilon, de son côté, avait adressé aux Avars une ambassade secrète pour les exhorter à se joindre à lui[285], mais ceux-ci se montraient indécis, prétextant l'incertitude des promesses d'Irène et peu confiants d'ailleurs dans la personne de Tassilon. Le mystère n'était point une des vertus du duc de Bavière, il haïssait, il aimait, il conspirait tout haut, et Charles, informé d'une partie de ses menées soit par le pape, soit par les Bavarois eux-mêmes, somma son cousin de se rendre à la diète des Franks qui devait se tenir dans la ville de Worms au printemps de l'année 787. Quoique la sommation eût été faite dans toutes les formes, Tassilon n'y obéit point. C'était d'après la loi féodale un acte de félonie et une déclaration de guerre: Charlemagne, à peine la diète terminée, entoura la Bavière d'un cordon de soldats et marcha lui-même vers la rivière du Lech; il y trouva le vassal réfractaire plus mort que vif, humilié, repentant, implorant son pardon avec larmes. Telle fut la campagne du rebelle Tassilon. Charles se laissa fléchir encore cette fois; il reçut de lui avec le bâton, symbole de l'autorité ducale[286], un nouveau serment de foi et hommage, les mains de Tassilon placées dans les siennes[287], mais pour plus de garantie, il voulut qu'on ajoutât au serment douze otages choisis parmi les plus qualifiés de la Bavière et le fils du duc comme treizième. Le danger avait été grand pour le gendre de Didier, et la peur encore plus grande; l'orage passé, il n'y songea plus, et Liutberg aidant, il se replongea dans les intrigues avec plus d'audace que jamais.

[Note 285: ][(retour) ] Chron. S. Denis, 8. D. Bouq., v.

[Note 286: ][(retour) ] Reddit ei cum baculo ipsam patriam. Annal. S. Nazar., ann. 787.--Annal. Franc., D. Bouq., v, p. 21.

[Note 287: ][(retour) ] In vassatico se commendans per manus... Annal. Franc., ann. 787.--Tradens se manibus ejus ut servus... Annal. Mett., ann. cit.

La fortune au reste semblait le favoriser: la flotte grecque mettait réellement à la voile, le midi de l'Italie s'armait, une sourde agitation se propageait dans le Nord; il revint à la charge près du kha-kan des Avars à qui cette fois il fit partager ses espérances. Un traité fut conclu entre eux par lequel le kha-kan s'engagea à envoyer, l'année suivante, une armée en Italie et une autre en Bavière; celle-là chargée de se joindre aux Grecs, celle-ci destinée à pousser les Bavarois qui hésiteraient sans doute à se déclarer contre les Franks; l'impulsion une fois donnée, il serait facile d'entraîner la Thuringe et les tribus saxonnes encore frémissantes. Que garantissait ce traité aux Huns qui ne faisaient jamais rien pour rien? On ne le sait pas positivement, mais on peut supposer avec quelque raison que la Bavière leur abandonnait cette frontière de l'Ens qui leur tenait tant au cœur. Ils avaient en outre l'espoir d'un grand butin à prélever, soit sur les amis, soit sur les ennemis. Cette idée de contraindre la Bavière à la guerre contre les Franks par une poussée des Avars appartenait, selon toute apparence, à Liutberg, et dénotait les fureurs impuissantes d'une femme[288], mais elle plut médiocrement aux leudes bavarois dont on se jouait ainsi sans vergogne. Les uns, par scrupule religieux, car ils regardaient comme une impiété l'alliance de leur duc avec ces païens contre le protecteur de l'Église: d'autres par scrupule de fidélité politique, car ils avaient juré foi et hommage au roi Charles, et ils tenaient à leur serment; d'autres enfin par admiration pour ce grand roi dont le joug leur paraissait plus acceptable à des hommes que celui d'un vieillard aveuglé et d'une femme, adressèrent des remontrances à Tassilon; mais celui-ci ne les accueillait que par son refrain accoutumé: «Mieux vaut la mort qu'une telle vie.» A ceux qui lui parlaient de leurs serments, il répétait ce qu'il leur avait déjà dit bien des fois, que ces serments-là ne se prêtaient que de bouche et laissaient libre le fond du cœur. On lui objecta aussi les douze otages et son propre fils qu'il avait livrés naguère à Charlemagne, mais à ces mots il s'écria avec colère; «J'aurais six fils entre les mains de cet homme, que je les sacrifierais tous les six plutôt que de tenir mon exécrable serment.[289]» Les nobles bavarois qui purent trouver mauvais qu'on fît si bon marché de leur vie, dénoncèrent secrètement Tassilon au roi, promettant de fournir en temps et lieu des preuves de leur accusation. Il se joignait à ces intrigues patentes certaines trames ténébreuses qu'on ne connaît pas bien et qui intéressaient les jours du roi: tout lui fut révélé. Le plus profond secret fut gardé sur cette affaire; et au printemps de l'année 788, Charlemagne convoqua Tassilon dans sa villa d'Ingelheim sur les bords du Rhin, comme s'il se fût agi d'une diète ordinaire.

[Note 288: ][(retour) ] Bajoarii cœperunt dicere, quod Tassilo non haberet fidem suam salvam, suadente uxore sua... Annal. Lois., ad ann. 788.

[Note 289: ][(retour) ] Quod si sex filios haberet, se velle illos omnes magis perdere, antequam placita sic manerent, vel stabile permanerent, sicut juratum habuit. Annal. Loisel., ann. 788.

L'étonnement du duc fut grand à Ingelheim, lorsqu'il s'aperçut qu'il comparaissait devant un tribunal destiné à le juger, et qu'il avait pour accusateurs ses propres sujets. Ses complots de tout genre, et ses crimes contre son seigneur furent déroulés l'un après l'autre, avec les circonstances et les preuves, mais les débats ne furent pas longs. Accablé par l'évidence, le malheureux avoua tout; intrigues en Grèce et en Italie, complot contre la vie du roi, provocation à la félonie vis-à-vis de ses leudes, alliance avec les Huns. Le traité conclu entre lui et ces païens pour la ruine de la chrétienté indigna sans doute l'assemblée à l'égal des attentats contre Charlemagne; et Tassilon, traître à Dieu non moins qu'au roi, fut condamné à mort d'une voix unanime[290]. Charlemagne fut le seul qui inclina pour la clémence, et parce qu'il connaissait la faiblesse de cet homme, et parce qu'il ne voulait pas verser le sang d'un membre de sa famille[291]. Comme Tassilon restait muet et stupide sous le poids de la sentence des juges, Charles lui demanda avec émotion ce qu'il voulait faire. «Tassilon, lui dit-il, quel est ton projet.[292]» «--Être moine et sauver mon âme[293]» répondit celui-ci d'une voix brève. Il ajouta après un moment de silence: «Accorde-moi la faveur de ne point paraître devant cette diète ni devant le peuple la tête rasée; qu'on ne me coupe les cheveux qu'au monastère.» Liutberg restée en Bavière, ignorait les événements d'Ingelheim: avant qu'elle en pût être informée, des émissaires du roi s'assurèrent de sa personne, de ses enfants et du trésor ducal; le tout embarqué sur le Danube fut amené sans encombre à Ingelheim. La fière lombarde subit le même sort que son mari, la réclusion monastique; et son front se courba sous le même linceul qui avait enseveli sa mère. Tassilon, enfermé d'abord dans le couvent de Saint-Goar près de Trèves, fut ensuite transféré à Lauresheim puis à Jumiège; ses deux fils Theudon et Theudebert prirent comme lui l'habit de moine, ses deux filles le voile des religieuses; l'aînée fut recluse dans l'abbaye de Chelles dont Gisèle, sœur de Charlemagne, était abbesse, l'autre dans celle de Notre-Dame de Soissons. Le trésor des ducs de Bavière alla grossir celui des Franks; et le pays réuni au territoire de la France reçut des gouverneurs royaux qualifiés de comtes ou de préfets. Ainsi, toutes les vieilles souverainetés de l'Europe, rois lombards, ducs d'Aquitaine, ducs saxons, ducs bavarois, descendaient l'une après l'autre dans le sépulcre ouvert aux rois mérovingiens. Du sein de cette mort anticipée, le monde des temps passés voyait s'élever les nouveaux temps; et les peuples de l'Europe, emportés par un mouvement irrésistible, marcher sur les pas d'une même famille à des destinées inconnues.

[Note 290: ][(retour) ] Omnes acclamaverunt eum esse reum mortis. Annal., Engolism., ann. 788.--Noxæ convictus omnium consensu, ut læsæ majestatis reus. Annal. Lauresham., ad eumd. ann.

[Note 291: ][(retour) ] Dominus piissimus rex Carolus, motus misericordia, ob amorem Dei, et quia consanguineus ejus erat, continuit, ut non moreretur. Annal. Engolism., ad. ann. 788.

[Note 292: ][(retour) ] Interrogavit Tassilonem quid agere vellet. Monach. Engolism. Vit. Car. Magn., ann. 788.

[Note 293: ][(retour) ] Postulavit licentiam sibi tonsurandi et in monasterium introeundi ut salvaret animam suam. Id., ub. sup.

On eût pu croire les Avars éclairés ou découragés par la chute de Tassilon, il n'en fut rien: le kha-kan avait mis toutes ses troupes sur pied; lui et son peuple avaient compté sur un butin qu'ils ne voulaient pas perdre; et suivant le traité fait avec le duc de Bavière, une armée descendit en Italie vers le milieu de l'année 788. Elle attendit dans le Frioul et tout en pillant, suivant son usage, que la flotte partie de Constantinople eût débarqué en Italie, Adalgise et les auxiliaires grecs. La flotte, suivant ce qui avait été convenu, devait les déposer sur la côte de Ravenne ou dans le golfe de Trieste, elle les transporta sur la pointe méridionale de l'Italie où ils n'eurent rien à faire. En effet, le duc de Bénévent, Hérigise, étant mort subitement, sa veuve avait fait la paix avec Charlemagne dans l'intérêt de son fils Grimoald, et quand les Grecs voulurent pénétrer dans l'intérieur de la presqu'île, les Bénéventins leur barrèrent le chemin. L'armée franke, aidée de ces nouveaux alliés, mit en pleine déconfiture les troupes d'Irène. Les Lombards, dont l'attitude avait été suspecte ou nettement hostile au nord de l'Italie, rentrèrent dans le devoir; et les Franks tombant vigoureusement sur les Huns, en eurent bientôt débarrassé le Frioul[294]. Cet échec n'empêcha pas le kha-kan d'envoyer en Bavière sa seconde armée, qui fut également battue. Deux généraux franks, Grahaman et Odoacre, prenant le commandement des troupes bavaroises, vinrent attendre les Huns sur la rive gauche de l'Ips, et défendirent si bien le passage de cette rivière, que le kha-kan se retira avec plus de dix mille hommes tués ou noyés[295]. Une troisième armée, reprenant l'offensive, vint encore se faire battre. Il y avait eu de la part des Huns agression évidente et gratuite, attaque en pleine paix, violation du droit des gens: Charlemagne résolut d'en tirer vengeance. Le kha-kan et le ouïgour eurent beau envoyer une ambassade à la diète de Worms, au printemps de l'année 790, pour donner des explications et prévenir la guerre s'il se pouvait, Charlemagne traita durement leurs envoyés. Après avoir entretenu la diète «de l'intolérable malice dont cette nation faisait preuve contre le peuple de France et contre l'église de Dieu[296]» et de la nécessité de lui infliger un châtiment exemplaire, il s'occupa des préparatifs d'une expédition sérieuse, et qu'il supposait devoir être longue, échelonnant des corps d'armée sur le Rhin et au delà du Rhin, et réunissant de tous côtés des armes et des vivres. Jamais, disent les historiens, on n'avait vu de tels approvisionnements[297], et jamais ce roi, qui mettait au premier rang des qualités guerrières la maturité des plans et la prévoyance, n'en avait montré davantage.

[Note 294: ][(retour) ] Avari victi confusione fugati sunt, et victoriam Franci habuerunt. Monach. Engolism., ad. ann. 788.--Deo largiente, victoriam obtinuerunt Franci. Regin. ad eumd. ann.

[Note 295: ][(retour) ] In campo Ibosæ, et missi regis Caroli Grahamanus et Audacrus cum paucis Francis fuerunt ex parte Bajoariorum, et victoria fuit christianorum, Deo protegente. De Avaris occisi sunt ad decem millia, alii in Danubium submersi... Monach. Engolism., loc. cit.--In campo Iboræ... Regin., ub. sup.

[Note 296: ][(retour) ] Cum consilio optimatum regni, disposuit ire in regnum Avarorum, propter intolerabilem malitiam quam in Galliarum populos et in ecclesias Dei fecerunt... Chron. S. Arnulph., ad. ann. 791.

[Note 297: ][(retour) ] Bellum maximum omnium, quod Carolus animosius quam cætera et longe majori apparatu, administravit. Eginh., Vit. Car. Magn.

L'annonce d'une expédition prochaine contre les Avars produisit dans toute la Gaule une émotion de curiosité qui n'était pas exempte d'inquiétude. De tant de guerres que Charlemagne avait accomplies dans toutes les parties de l'Europe, aucune peut-être n'avait excité au même point que celle-ci les puissances de l'imagination. Ici le pays et la nation étaient complétement inconnus, et ce qu'on en apprenait par les livres contemporains répandus en Occident, c'est que les Avars étaient un peuple de sorciers[298] qui avait mis en déroute par des artifices magiques, l'armée de Sigebert, époux de Brunehaut, et qui avait failli prendre d'assaut Constantinople, une race de païens pervers dont la rage s'attaquait avant tout aux monastères et aux églises. Les érudits qui connaissaient la filiation des Huns et des Avars en disaient un peu davantage. Confondant le passé et le présent et attribuant la même histoire aux deux branches collatérales des Huns, ils racontaient les dévastations d'Attila, fléau de Dieu, et sa campagne dans les Gaules. A ce nom, que la tradition prétendait connaître mieux encore que l'histoire, les récits devenaient inépuisables, car il était écrit en caractères de sang dans les chroniques des villes et dans les légendes des églises. Metz parlait de son oratoire de Saint Étienne, resté seul debout au milieu des flammes allumées par Attila; Paris rappelait sainte Geneviève, Orléans saint Agnan, Troyes saint Loup; Reims montrait les cadavres décollés de Nicaise et d'Eutropie; Cologne, les ossements accumulés des onze mille compagnes d'Ursule: qui n'avait pas ses martyrs et ses ruines?

[Note 298: ][(retour) ] Fredeg.--Paul. Diac.--Voir ci-dessus Hist. des Avars, t. i.

C'était dans ces narrations colorées par la poésie des âges que se déployait le savoir des clercs. Les gens de guerre, les poëtes mondains, les femmes surtout, puisaient de préférence dans une autre source de traditions, dans ces chants épiques en idiome teuton dont Attila était un des héros, qui se répétaient partout, et auxquels Charles lui-même venait de donner une nouvelle vogue en les réunissant[299]. C'est là qu'on étudiait la vie du terrible conquérant, ses amours, ses femmes, sa mort tragique des mains d'une jeune fille germaine la nuit de leurs noces. Comment cette poésie amoureuse se mêlait-elle à la légende? Simplement et sans apprêt, comme nous le font voir quelques restes de la littérature du temps. «Le grand roi Charles, dit le moine saxon, poëte et historien de Charlemagne, avait hâte de rendre aux Huns ce qu'ils méritaient. En effet, tant que cette nation fut florissante et dominatrice des autres, elle ne cessa de faire du mal aux Franks, témoin Saint-Étienne de Metz et tant d'autres églises livrées à l'incendie, jusqu'au jour où son roi Attila, frappé mortellement par une femme, fut envoyé au fond du Tartare..... C'était dans le cours d'une nuit paisible, quand tous les êtres animés sont ensevelis dans le repos; lui-même dormait accablé de vin et de sommeil, mais sa cruelle épouse ne dormait point; l'aiguillon de la haine la tenait éveillée, et, reine, elle osa accomplir sur le roi un attentat horrible[300]. Il est vrai qu'elle vengeait par ce meurtre le crime de son père assassiné par son époux. Depuis lors la puissance des Huns tomba comme par un coup du ciel... Les défaites infligées aux pères et les outrages faits aux enfants stimulaient l'esprit du roi Charles, qui gardait au fond de sa mémoire les monuments des vieilles colères[301]

[Note 299: ][(retour) ] Eginh.

[Note 300: ][(retour) ]

Cum nox omnigenis animantibus alta quietem
Suggereret, emptis cru lelibus effera conjux,
Ducens insomnes odiis stimulantibus umbras,
Horrendo regem regina peremerit ausu.

Poet. Sax., ii, ap. P. Douq., t. v, p. 154.

[Note 301: ][(retour) ]

Ergo patrum cladis nota mansit inusta nepotum
Pectoribus, servans iræ monumenta vetustæ.

Id. ibid.

Les préparatifs de la guerre durèrent près de deux ans, et quand Charlemagne eut réuni en Bavière suffisamment d'hommes, de chevaux, d'approvisionnements de tout genre, il se rendit à Ratisbonne, où il établissait son quartier général; la reine Fastrade l'y suivit. Les épouses de Charlemagne n'étaient point comme les sultanes de l'Orient, des femmes amollies dans le repos, faibles de corps et d'âme et destinées à vivre et à mourir sous des verrous: le soldat infatigable voulait des compagnes de ses travaux et des mères fécondes. Quand ces mérites leur manquaient, son cœur se détachait d'elles, et il les répudiait[302]. Fastrade, qu'il avait épousée en 785, après la mort d'Hildegarde, était, malgré les défauts d'un caractère dur et hautain, une de ces femmes qu'il aimait, une confidente et parfois une conseillère utile dans les rudes labeurs de sa vie. Il l'installa donc à Ratisbonne avec les trois filles qu'elle lui avaient données et qui étaient de jeunes enfants, et celles plus nombreuses et plus âgées qu'il avait eues de ses autres épouses et de ses concubines. Fastrade les soignait toutes également, sans jalousie comme sans prédilection, exerçant leur esprit et leurs doigts par des travaux variés, et filant au milieu d'elles. Charles avait voulu que son fils Louis, roi d'Aquitaine, alors âgé de treize ans, assistât aux opérations de cette guerre et y fît ses premières armes. Sous le léger costume aquitain, que son père aimait à lui voir porter comme un hommage rendu à ses sujets d'outre-Loire, on le voyait cavalcader au milieu des Franks bardés de fer. «Il avait, disent les historiens, un petit manteau rond, des manches de chemise fort amples, des bottines où les éperons n'étaient pas liés avec des courroies, à la manière des Franks, mais enfoncés dans le haut du talon, et un javelot à la main[303].» Le jeune Louis, dans cet équipage, avait un air à la fois guerrier et gracieux. Charles lui ceignit lui-même son baudrier garni de l'épée à la vue des troupes rangées en cercle, et cette remise solennelle des armes est ce qu'on appela plus tard «faire chevalier[304].» Les généraux ayant reçu leurs ordres et chaque corps d'armée sa destination particulière, le roi partit pour les bords de l'Ens, où stationnait la division qu'il devait commander en personne.

[Note 302: ][(retour) ] C'est le motif que donne le moine de Saint-Gall pour la répudiation de la fille de Didier.

[Note 303: ][(retour) ] Anonym. Auct. Vit. Ludovic., ad. ann. 785.

[Note 304: ][(retour) ] Id., ibid., ann. 791.

Le plan de campagne de Charlemagne, si mûrement préparé, au dire des historiens, semble avoir devancé, par la hardiesse et la science des combinaisons, le génie stratégique moderne[305]. Maître de l'Italie en même temps que de la Bavière, il prit deux bases d'opérations, l'une sur le Haut-Danube, l'autre sur le Pô. Tandis que l'armée de France attaquerait la Hunnie de front par la grande vallée qui la traverse, l'armée d'Italie, sous la conduite du roi Pépin, devait franchir les Alpes et la prendre en flanc par les vallées de la Drave et de la Save. L'armée franke était partagée elle-même en deux corps destinés à agir simultanément sur les deux rives du Danube. Charlemagne, prenant le commandement du premier corps, composé des Franks proprement dits, des Alemans et des Souabes, devait opérer sur la rive droite, la plus importante militairement, et envahir les Pannonies[306]; le second corps, composé des contingents saxons et frisons, devait suivre les chemins tourmentés et resserrés de la rive gauche et attaquer le cœur de la Hunnie; il était commandé par deux généraux franks d'un grand renom, le comte Theuderic et le chambellan Megenfrid[307]. Une flottille nombreuse, portant les approvisionnements de la campagne et en outre les contingents bavarois, devait descendre le fleuve en suivant les mouvements des deux divisions de terre, et fortifier l'une ou l'autre au besoin[308]. Pépin avait reçu l'ordre d'arriver sur les Alpes à la fin d'août et de pénétrer immédiatement dans la Pannonie inférieure; les opérations sur le Danube étaient fixées à la première semaine de septembre.

[Note 305: ][(retour) ] Il est curieux de comparer le plan de campagne de Charlemagne avec celui que suivit Napoléon en 1805 dans la célèbre campagne d'Austerlitz; la similitude est frappante à la distance de tant de siècles, et démontre que la stratégie est bien une science dont les éléments principaux sont fournis par la topographie; mais c'est le génie de l'homme de guerre qui les dégage, les combine, et en fait pour lui des instruments de victoire.

[Note 306: ][(retour) ] Ipse cum parte quam secum retinuit, australem fluminis ripam, Pannoniam petiturus, occupavit. Annal. Laurisham., ad. ann. 791.

[Note 307: ][(retour) ] Partem Theuderico comiti et Megenfrido cubilario suo committens, eos per aquilonarem ripam agere jussit. Ibid.

[Note 308: ][(retour) ] Bajoariis cum commeatibus exercitus, qui navibus devehebantur, per Danubium, secunda aqua, descendere jussit. Ub. sup.

De leur côté les Avars ne s'endormaient point; ils avaient profité du répit que leur laissait Charlemagne pour réparer ou compléter leur système de défense, système étrange qui ne ressemble à aucun autre, et qui paraît avoir été imaginé plutôt pour arrêter des courses de brigands, telles que celles des Bulgares et des Slaves, que pour soutenir l'effort de grandes armées organisées, telles que celles des Franks. Nous en avons une description curieuse, quoique un peu obscure, dans les récits du moine de Saint-Gall, qui la tenait, nous dit-il, de son maître Adalbert, vieux guerrier qui avait accompagné le comte Gérold et ses Souabes dans la campagne de Hunnie. Qu'on se figure neuf grands remparts ou enceintes de forme à peu près circulaire, et rentrant les uns dans les autres de manière à partager le pays en zones concentriques depuis sa circonférence jusqu'à son milieu: c'étaient les fortifications des Avars. Ces enceintes, appropriées aux difficultés du terrain, se composaient d'une large haie, établie d'après le procédé suivant: on enfonçait, à la distance de vingt pieds l'un de l'autre, deux rangées parallèles de pieux dont la hauteur était aussi de vingt pieds[309], et l'on remplissait l'intervalle par une pierre très-dure ou une sorte de craie qui, en se liant, ne formait qu'une masse; le tout était revêtu de terre, semé de gazon et planté d'arbustes serrés qui par leur entrelacement présentaient une haie impénétrable. La zone laissée entre deux remparts contenait les villes et les villages, disposés de façon que la voix humaine pût se faire entendre de l'un à l'autre pour la transmission des signaux[310]. Les enceintes, qui longeaient d'ordinaire le lit des fleuves et les pentes des montagnes, étaient percées de loin en loin par des portes servant de passage aux habitants. Une enceinte prise, ils pouvaient se réfugier dans la suivante avec leurs meubles et leurs troupeaux, sauf à se retirer dans la troisième, si la seconde était forcée. D'une enceinte à l'autre, on pouvait correspondre au moyen de la trompette, dont les airs variaient selon des règles convenues[311]. Le nom avar de ces vastes clôtures concentriques nous est inconnu; les Germains les appelaient hrings ou rings, c'est-à-dire cercles. Adalbert affirmait à son élève que d'un ring à l'autre la distance était à peu près celle du château de Zurich à la ville de Constance[312], ce qui faisait de trente à quarante milles germaniques. Le diamètre de ces cercles allait en se rétrécissant à mesure qu'on approchait du centre, et là se trouvait le ring royal, que les Lombards et les Franks appelaient aussi campus, camp, et qui renfermait le trésor avec la demeure des souverains de la Hunnie. Il était situé non loin de la Theïsse, et au lieu où l'on suppose que s'élevait le palais d'Attila. Aussi, et sans trop s'arrêter aux obscurités que contiennent la description du moine de Saint-Gall et surtout ses mesures, on s'aperçoit que Charlemagne n'avait pas de minces difficultés à vaincre pour arriver au cœur du pays des Huns. Ces haies couvertes par des rivières et flanquées de montagnes, sans offrir l'obstacle de bonnes murailles crénelées, arrêtaient une armée envahissante à chaque pas et pouvaient la décourager, et le Danube, qui les coupait presque toutes par le milieu, permettait à leurs défenseurs d'accourir ou de faire retraite d'une rive à l'autre.

[Note 309: ][(retour) ] Stipitibus quercinis, faginis et abiegnis extructus, ut de margine ad marginem XX pedes tenderetur in latum, et totidem erigeretur in altum. Monach. S. Gall, Vit. Carol. Mag., ii, 2.

[Note 310: ][(retour) ] Inter hos aggeres ita vici et villæ erant locatæ, ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Monach. S. Gall., ii, 2.

[Note 311: ][(retour) ] Ut clangor tubaram posset cujusque rei significativus audiri. Id., loc. cit.

[Note 312: ][(retour) ] Quantum spatium est de castro Turonico ad Constantiam. Id., ub. sup.

Cette guerre avec le peuple d'Attila prenait aux yeux de Charlemagne un caractère essentiellement religieux, où dominait le souvenir du passé, et comme une idée de revanche contre le fléau de Dieu. Il voulut y préparer son armée par des mortifications et des prières propres à appeler sur elle la protection spéciale du ciel. Des litanies, accompagnées d'un jeûne général, furent célébrées dans le camp des Franks, qui présenta pendant trois jours le spectacle anticipé d'un camp de croisés sous les murs de Jérusalem ou d'Antioche. Charles lui-même nous donne la description de la pieuse solennité dans une lettre qu'il adresse des bords de l'Ens à Fastrade, et dont voici quelques passages:

«Charles, par la grâce de Dieu, roi des Franks et des Lombards et patrice romain, à notre chère et très-aimable épouse Fastrade reine.

«Nous t'envoyons par cette missive un salut affectueux dans le Seigneur, et par ta bouche nous adressons le même salut à nos très-douces filles et à nos fidèles résidant près de toi. Nous avons voulu t'informer que, le Dieu miséricordieux aidant, nous sommes sain et sauf, et que nous avons reçu par un envoyé de notre cher fils Pépin des nouvelles, qui nous ont réjoui, de sa santé, de celle du seigneur l'Apostolique, et de nos frontières situées de ce côté, qui sont paisibles et sûres[313]... Quant à nous, nous avons célébré les litanies pendant trois jours, à partir des nones de septembre qui étaient le lundi, continuant le mardi et le mercredi[314], afin de prier la miséricorde de Dieu qu'elle nous concède paix, santé, victoire et heureux voyage, assistance, conseil et protection dans nos angoisses. Nos évêques ont ordonné une abstinence générale de chair et de vin, excepté pour ceux qui ne la pourraient supporter pour causes d'infirmité, âge avancé ou trop grande jeunesse; toutefois il a été établi qu'on pourrait se racheter de l'abstinence de vin pendant ces trois jours, les riches en payant un sou par jour, les autres au moyen d'une aumône proportionnée à leurs facultés, ne serait-elle que d'un denier. Chaque évêque a dû dire sa messe particulière, à moins d'empêchement de santé; les clercs sachant la psalmodie avaient à chanter cinquante psaumes chacun, et pendant la procession des litanies ils devaient marcher sans chaussure[315]. Telle fut la règle dressée par nos évêques, ratifiée par nous et exécutée avec l'assistance de Dieu. Délibère avec nos fidèles comment vous célébrerez aussi ces mêmes litanies. Tu feras, quant au jeûne, ce que ta faiblesse te permettra. Nous nous étonnons d'ailleurs de n'avoir reçu de toi, depuis notre départ de Ratisbonne, ni message ni lettre; fasse donc que nous soyons mieux informé à l'avenir de ta santé et de tout ce qu'il te plaira de nous apprendre. Salut encore une fois dans le Seigneur.»

[Note 313: ][(retour) ] Missus dilecti nostri Pipini nobis nuntiavit de ejus sanitate ac domni Apostolici, vel de salvatione confinium nostrorum illis partibus positorum. Epist. Carol. Mag. ad. Fastrad., ann. 791.

[Note 314: ][(retour) ] Tribus diebus litaniam fecimus, id est nonis septembris, quod fuit Lunis die, incipientes, et Martis, et Mercoris... Ub. sup.

[Note 315: ][(retour) ] Et sacerdos unusquisque missam specialem fecisset, nisi infirmitas impedisset, et clerici, qui psalmos sciebant, unusquisque quinquaginta cantasset, et interim quod ipsas litanias faciebant, discalceati ambulassent. Loc. laud.

Charlemagne passa l'Ens, et traversa sans trouver d'ennemis la contrée avoisinante: c'était le malheureux pays que les Huns et les Bavarois s'étaient disputé si longtemps, et dont ils avaient fait un désert. La rivière d'Ips n'arrêta pas sa marche, quoique sans doute le pont construit jadis par les Romains eût été coupé; la forte position de Lemare, aujourd'hui le Moelk, ne lui opposa point de résistance; ce n'est qu'à l'approche du mont Comagène qu'il aperçut du mouvement, des bandes armées et tous les signes d'une défense énergique. Un bras des Alpes de Styrie, projeté vers le Danube, ne laisse entre ses escarpements et le fleuve qu'un étroit défilé, fameux dans l'histoire des guerres danubiennes, le défilé du mont Kalenberg, alors mont Cettius. Il couvre à l'est Vindobona, Vienne, ville obscure jadis, devenue importante dans les derniers temps de la domination romaine, où on la voit remplacer l'antique Carnuntum comme métropole de la Pannonie supérieure. En avant et du côté de l'ouest, le défilé est couvert lui-même par une montagne qui en protége les approches; c'est le mont Comagène dont nous avons déjà parlé. Un château établi sur cette montagne et un rempart ou haie fortifiée interceptaient la route, reliant au Danube la chaîne du Cettius, embarrassée d'épaisses forêts et ravinée par des torrents. Charlemagne dut faire halte pour assiéger régulièrement le rempart et la forteresse. A l'opposite du mont Comagène, de l'autre côté du Danube, descend des hauts plateaux de la Moravie la rivière de Kamp, sinueuse et profonde, qui se jette dans le fleuve par sa rive gauche: les Huns en avaient fait le fossé d'un second rempart, qui formait à travers le Danube la continuation du premier et complétait le barrage de la vallée[316]. Le rempart de la Kamp arrêta le corps d'armée du comte Theuderic, comme celui de Comagène avait arrêté Charlemagne; mais il fut plus promptement enlevé, soit force naturelle moindre, soit moindre résistance, les Avars ayant porté leurs principaux moyens d'action sur la rive droite. Plusieurs assauts tentés par Charlemagne contre le château et la haie de Comagène avaient échoué, et les assiégés, munis d'une énorme quantité de machines de jet, lui faisaient éprouver de grandes pertes par leur artillerie, quand les troupes de Theuderic, maîtresses des lignes de la Kamp, parurent sur la rive gauche, et que la flotte, arrivée à propos, se déploya en bon ordre sur le fleuve. Cette vue ranima le courage des Franks, en même temps qu'elle remplit les Huns de terreur. Craignant d'avoir la retraite coupée, ces barbares s'enfuirent avec leurs troupeaux ou dans les bois épais que recélait la montagne, ou derrière la plus prochaine enceinte, laissant le château de Comagène, puis la ville de Vienne, à la merci du vainqueur[317]. Le château fut rasé, les machines de guerre détruites, la haie brûlée et nivelée, et Charlemagne dépêcha le jeune roi d'Aquitaine, son fils, pour annoncer à la reine Fastrade le double succès qui inaugurait si bien la campagne.

[Note 316: ][(retour) ] Dicti Avari habebant munitiones paratas, de australi parte ad Chunberg, de aquilonari vero ripa in loco qui dicitur Camp... Regino, ad ann. 791.--Quarum (munitionum) una super Cambum fluvium, altera juxta Comagenos civitatem, in monte Cumeoberg vallo firmissimo, structa erat. Annal. Reuber., ad eumd. ann.

[Note 317: ][(retour) ] Avari cum vidissent utrumque exercitum ripas continentes, et navigia per medium flumen venientes, a Domino terrore concutiuntur, derelinquentes loca munita, firmitatesque eorum, vel machinationes dimiserunt fuga lapsi... Annal. Bertin., ad. ann. 791.--Ubicumque aut ad fossas, aut aliquam firmitatem, sive montes, seu ad flumina vel sylvas confugerunt. Annal. Franc., eod. ann.

Un second cercle, placé à quelque distance au-dessous de Vienne, ne fut emporté qu'après une grande bataille, et les Franks ne trouvèrent plus de résistance jusqu'au Raab[318]. Cette rivière et les marais du lac Neusiedel servaient de fossé à un troisième rempart bien garni de tours et défendu près du confluent de la rivière par la forte place de Bregetium. Charlemagne, n'osant l'attaquer de front, franchit la rivière dans un lieu où elle était guéable, força la haie et tourna la place, qui se rendit à son approche. Pendant ce temps-là, le comte Theuderic enlevait de l'autre côté du Danube un rempart construit le long du Vaag et reliant le fleuve aux Carpathes. Les deux corps de l'armée de terre avaient glorieusement rempli leur tâche; ce fut le tour de la flotte. Entre les embouchures du Vaag et du Raab, situées presqu'en face l'une de l'autre, le Danube, gêné par les atterrissements que ces deux rivières roulent incessamment dans son lit, se divise en plusieurs bras et forme sept îles, dont la plus grande[319] et la plus septentrionale n'a pas moins de vingt lieues de long sur six de large. Ces îles, couvertes de joncs et de saules, entrecoupées de marécages et de fondrières et sans routes certaines, avaient servi d'asile aux habitants accourus des deux rives avec leurs propriétés et leur bétail. Les Huns s'étaient même retranchés assez solidement dans la plus grande, qui présentait des bords élevés et un accès difficile; mais ils avaient compté sans la flotte, qui commença par les bloquer, et les attaqua ensuite de vive force. Le siége dura trois jours. Après beaucoup de sang versé, les Huns se rendirent, et l'on trouva dans leur enclos un amas considérable de grains et des troupeaux sans nombre; les habitants, hommes, femmes, enfants, furent réduits en servitude. Ce dernier fait d'armes ne se lit pas dans les historiens contemporains, d'ailleurs très-laconiques, mais il est attesté par une tradition constante, que sa vraisemblance nous permet d'accepter, et que j'ai reproduite telle qu'elle se racontait au xve siècle[320].

[Note 318: ][(retour) ] Habuit conflictum magnum cum Hunnis et vastavit Hunniam plaga magna usque flumen Rapha. Chron. Moissiac., ad. ann. 791.--Usque Arrabonis fluenta. Annal. Laurisham.

[Note 319: ][(retour) ] Celle de Csallokozi.

[Note 320: ][(retour) ] Bonfin. Rerum Hungar. Dec., 1, 9.--Belius, Notit. nov., Hung., t. i.

De son côté, le jeune roi d'Italie n'était pas resté oisif. Son armée, composée en majeure partie de Lombards et de Frioulois, et qui comptait un évêque parmi ses généraux, s'était portée, suivant ses instructions, directement sur la Pannonie inférieure pour prendre la Hunnie en flanc et se rejoindre au corps d'armée de Charlemagne. Arrivée au sommet des Alpes le 28 août, elle en était descendue probablement par la vallée de la Drave pour pénétrer, entre cette rivière et la Save, dans ce qu'on appelait la presqu'île sirmienne. Là elle s'était trouvée en face d'un des rings intérieurs, qui contenait d'autant plus de richesses que les Huns l'avaient cru plus à l'abri des attaques. Ils le défendirent vigoureusement, mais le ring fut enlevé, et le butin qu'on y trouva dédommagea amplement le soldat de ses fatigues. La tradition rapporte que Pépin, emporté par son ardeur, fut blessé d'une flèche à l'assaut du rempart et renversé de cheval[321]: l'histoire n'en dit rien, et nous ne trouvons non plus aucune allusion à ce fait dans la lettre par laquelle le père, tout enorgueilli des succès de son fils, en mande le récit à Fastrade. Il se borne à ces mots: «Pépin a tué tant d'Avars, qu'on n'avait jamais vu pareil massacre; l'enceinte a été prise et pillée, et on y a passé la nuit et la matinée du lendemain jusqu'à la troisième heure[322]

[Note 321: ][(retour) ] Bonfin., Rer. Hungar. Dec., i, 9.

[Note 322: ][(retour) ] Et multitudinem de ipsis Avaris interfecerunt in tantum, quod in multis diebus major strages de ipsis Avaris facta non fuit. Et exspoliaverunt ipsum vallum, et sederunt ibi ipsa nocte vel in crastina usque hora diei tertia. Epist. Carol. Mag., ad Fastrad., ap. D. Bouq., t. v.

Ainsi la Pannonie avait été parcourue dans toutes ses directions par les armées de la France, et la Hunnie transdanubienne avait été occupée jusqu'au Vaag; il ne restait plus que la grande plaine que traverse la Theisse et les cantons situés dans les Carpathes ou à l'est de ces montagnes jusqu'à la mer Noire. La saison avançait, et la prudence conseillait à Charlemagne de ne point engager ses troupes au commencement de l'hiver dans un pays de marécages et de rochers où elles auraient à souffrir de la disette et des inondations plus encore que des hommes. Une épizootie, qui s'était mise sur les chevaux de l'armée et en avait déjà fait périr la plus grande partie[323], eût été à elle seule une raison suffisante de ne pas pousser plus loin. Charlemagne termina donc là la campagne; il renvoya l'armée d'Italie dans ses cantonnements du Pô, plaça le corps du comte Theuderic et le sien en observation sur la frontière hunnique, et emmena son fils Pépin pour aller célébrer avec lui les fêtes de Noël à Ratisbonne.

[Note 323: ][(retour) ] Tanta equorum lues exorta est, ut vix decima pars e tot millibus equorum remansisse dicatur. Annal. Laurisham., ann. 791.