CONCLUSION.

De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent incontestablement les faits suivans:

1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.

2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les Galls et les Kymri, que j'appellerai désormais Kimris, pour me conformer et à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire fait foi.

3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut être fixée historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens, dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles, (abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet agglomérées et séparées l'une de l'autre.

Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié sous peu de jours[105].

Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.

Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de l'histoire.

FIN DE L'INTRODUCTION.