II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.
Les plus accrédités des érudits romains qui travaillèrent sur les origines italiques, reconnurent deux conquêtes bien distinctes de la haute Italie par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne aux époques les plus reculées de l'Occident, et désignèrent ces premiers conquérans transalpins sous le nom de vieux Gaulois, veteres Galli, afin de les distinguer des transalpins de la seconde conquête. Celle-ci, plus récente, est mieux connue; on en a les dates bien précises: on sait qu'elle commença l'an 587 avant notre ère, sous la conduite du Biturige Bellovèse, et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans un espace de soixante-six ans[44].
Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Période 587 à 521 après J.-C..
PREMIERE CONQUETE.—Ces vieux Gaulois, suivant les auteurs dont nous parlons, étaient les ancêtres du peuple des Ombres qui habitait, comme on sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin, entre le Picenum et l'Étrurie; et le fait était donné comme positif. Cornélius Bocchus, affranchi lettré de Sylla, est cité par Solin comme l'ayant soutenu et prouvé[45]. C'était aussi l'opinion du fameux M. Antonius Gnipho[46], précepteur de Jules-César, et qui, né dans la Gaule Cisalpine, avait probablement apporté un soin particulier à ce qui concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'érudition hellénique s'en empara aussi[48], malgré une étymologie fort populaire en Grèce bien qu'absurde, laquelle faisait dériver le mot Ombre du grec ombros, pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait échappé à un déluge.
Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse.
Solin. Poly. Hist. c. 8.
Note 46: Sanè Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius
refert. Serv. in l. XII, Æn. ad fin.
Note 47: Umbri, Italiæ genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid.
Orig, l. I, c. 2.
Note 48: Όμβροι γενος Γαλατών. Tzetz. Schol. Lycophr. Alex. p. 199.
Les Ombres étaient regardés comme un des plus anciens peuples de l'Italie[49]: ils chassèrent, après de longs et sanglans combats, les Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules étant passés en Sicile vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a dû avoir lieu dans le cours du quinzième siècle. Ils devinrent très-puissans, car leur empire s'étendit d'une mer à l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento. L'arrivée des Étrusques mit fin à leur vaste domination.
Note 49: Umbrorum gens antiquissima… Plin. l. II, c. 14.—Flor. l.
I, c. 17.
Note 50: V. pour les détails le tome I de cet ouvrage.
Les mots Umbri, Ombri, Ombriki, par lesquels les Romains et les Grecs désignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir été autres que le mot gallique Ambra ou Amhra, qui signifie vaillant, noble, et aurait été tout-à-fait approprié comme titre militaire à une expédition envahissante. On trouve encore le nom d'Ambres ou Ambrons (Ambro, onis; Άμβρων Άμβρωος,) appliqué à des tribus qui se rattachent à la souche ombrienne.
La division géographique établie par les Ombres dans leur empire n'est pas seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient à leur langue. L'Ombrie était partagée en trois provinces: l'Oll-Ombrie, ou haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situé entre l'Apennin et la mer Ionienne, l'Is-Ombrie, ou basse Ombrie, que formaient les plaines circumpadanes; enfin la Vil-Ombrie, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard l'Étrurie[51].
Note 51: Όλομβρία, Όλομβροι; Ούιλομβρία, Ptolem. Oll, All, haut; Bil, Bhil, bord, rivage. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες; en latin Insubria et Insubres; is, ios, bas.—V. pour les détails, t. I, période 1400 à 100 avant J.-C. et seq.
Quoique l'influence étrusque changeât rapidement la langue, la religion, l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractère et des coutumes des Galls; par exemple le gais, arme d'invention et de nom galliques, fut toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].
Note 52: V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.
Les Ombres, dispersés par les conquérans étrusques furent accueillis comme des frères devaient l'être sur les bords de la Saône, et parmi les tribus helvétiennes, où ils perpétuèrent leur nom d'Isombres[53]. D'autres trouvèrent l'hospitalité parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y portèrent aussi leur nom d'Ambres ou Ambrons. Ce fait peut seul expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourmenté les historiens, et donné lieu à vingt systèmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvétie, se faisant la guerre sous les drapeaux opposés de Rome et des Cimbres, se trouvèrent avoir le même nom et le même cri de guerre, et en furent très-étonnées[55].
Note 53: Insubres, pagus Æduorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.
Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.—V. ci-dessous,
t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.
Note 55: Plut. Mar. p. 416.—V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600
avant J.-C. et t. II, Année 102 avant J.-C.
De ce qui précède me paraît résulter le fait que l'Italie supérieure fut conquise dans le quinzième siècle avant notre ère par une confédération de tribus galliques portant le nom d'Ambra.
DEUXIEME CONQUETE.—Tandis que la première invasion s'était opérée en masse, avec ordre, par une seule confédération, la seconde fut successive et tumultueuse: durant soixante-six années, la Gaule versa sa population sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graïes, par les Alpes Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu'à la même époque (587) une émigration non moins considérable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la conduite de Sigovèse, on n'hésitera pas à croire que de si grands mouvemens tenaient à des causes plus sérieuses que cette fantaisie du roi Ambigat dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet présente dans toute cette période de temps les symptômes d'un pays qu'une violente invasion bouleverse.
Mais de quels élémens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour envahir la haute Italie?
Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est-à-dire des domaines des Galls, les troupes conduites par Bellovèse et par Elitovius; et l'émunération des tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier flot dut appartenir à la population gallique[56]. Voilà ce que nous savons pour la Transpadane.
Note 56: Voir les détails circonstanciés, ci-dessous, t. I, Année 587 avant J.-C. et seq.
Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livré par T. Manlius Torquatus à un géant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou faux, le fait était très-populaire à Rome; la peinture ne manqua pas de s'en emparer, et la tête du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque située au forum; l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de Scutum cimbricum. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'année 586 de Rome, 167ème avant notre ère, ainsi qu'en fait foi une inscription des Fastes Capitolins, où il est dit: que le banquier de la maison à l'enseigne de l'Écu-cimbrique, Q. Aufidius, à fait banqueroute le 3 des calendes d'avril, et s'est enfui; que, rattrapé dans sa fuite, il a plaidé devant le préteur P. Fontéius Balbus, qui l'a acquitté[57].
Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription.
(Reinesius, p. 342.)
III. K. APRILEIS. FASCES. PENES. ÆMILIUM. LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS. QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE. INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA. Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERNÆ. ARGENTARIÆ. AD SCUTUM. CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. ÆRIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS. EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRÆT. ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE. DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. ÆS. TOTUM.
Ici le mot Cimbricum est employé comme synonyme de Gallicum; il est appliqué aux Boïes, aux Sénons, aux Lingons, qui faisaient la guerre aux Romains à l'époque où dut se passer le duel vrai ou prétendu; ces nations, établies en-deçà du Pô, étaient donc connues populairement en Italie sous le nom de Cimbri ou Kimbri (en se conformant à la prononciation latine), quoique les historiens ne les désignent que par la dénomination géographique et classique de Galli, Gaulois, attendu qu'ils sortaient de la Gaule.
Lorsque, soixante-six ans après la date de l'inscription citée plus haut, et deux cent soixante après le combat de l'Anio auquel elle fait allusion, l'invasion de Cimbri venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce nom et fournit à Marius deux triomphes célèbres; le général vainqueur s'empara de l'écu cimbrique comme d'un emblème de circonstance, et se fit peindre un bouclier sur ce modèle populaire. Le bouclier cimbrique de Marius représentait, au rapport de Cicéron, un Gaulois[58] les joues pendantes, et la langue tirée. Le mot Cimbri désignait donc une des branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies dans la Cispadane; mais nous avons déjà reconnu antérieurement l'existence de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie était donc partagée en deux branches distinctes, les Galls et les Cimbri ou Kimbri.
Note 58: Pictum Gallum in Mariano scuto Cimbrieo, ejectâ linguâ, etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.