VII

Quand je bois du vin,
C'est un gain pour moi seul
Et je l'emporterai:
Mais la mort est le lot de tous.

XL

ÉROS

Érôs un jour dans les roses
Une abeille cachée
Ne vit pas, et fut piqué.
Blessé au doigt
De la main, il gémit;
Et courant et volant
A la belle Cythérée:
«Je suis perdu, mère», dit-il,
«Je suis perdu, et je me meurs!
Un petit serpent m'a frappé;
Il a des ailes: c'est abeille
Que le nomment les laboureurs.»

Elle répondit: «Si le dard
De l'abeille fait tant de peine,
Combien devront souffrir, crois-tu?
Érôs, ceux que tu frappes?»

XLI

LE FESTIN

Buvons le vin joyeux
Et célébrons Bacchus,
L'inventeur de la danse,
L'ami de toute chanson,
Le compagnon d'Amour,
Le bien-aimé de Cythérée.
Par lui l'Ivresse est enfantée,
Par lui les Grâces sont nées,
Par lui sont calmés les Chagrins,
Par lui endormie la Tristesse.
Dès que la boisson versée
De beaux enfants m'apportent,
Ma peine s'en va se mêler
A la tempête qui tourne au gré du vent.
Donc, prenant une coupe,
Bannissons les soucis.
Car, que gagnez-vous à
Souffrir d'inquiétude?
Comment lire dans l'avenir?
La vie est obscure aux mortels.
En buvant, je veux danser
Et, parfumé, folâtrer
Avec de belles femmes.
Absorbez-vous, si vous voulez,
Dans tous les soucis possibles:
Nous, joyeux, buvons du vin
Et célébrons Bacchus.

XLII

CE QUE J'AIME LE PLUS

Je recherche les danses
Du jovial Bacchus:
J'aime à jouer de la lyre
A table avec un bel éphèbe.
Des couronnes d'hyacinthe
A mes tempes ajustées,
Folâtrer avec de jeunes vierges:
Voilà ce que j'aime surtout.
Mon cœur ne connaît pas la haine,
Ignore l'envie dévorante;
De la langue médisante
Je fuis les traits subtils.
Je hais les querelles d'ivrognes
Et de gourmands dans les repas.
Avec de jeunes filles,
Aux sons de la lyre dansant,
Goûtons le bonheur de la vie tranquille.

XLIII

LA CIGALE

Nous disons: «Heureuse Cigale!»
Dès que, sur la cime des arbres,
Tu as bu quelques gouttes de rosée,
Ainsi qu'une reine, tu chantes.
Car, c'est bien à toi, tout
Ce que tu vois dans les champs
Et que produisent les forêts.
Tu es l'amie des laboureurs,
Ne leur causant aucun dommage;
Tu es vénérée des mortels,
Douce prophétesse de l'Été.
Les Muses te chérissent,
Il te chérit aussi, Phébus,
Qui t'a dotée d'une voix harmonieuse.
La vieillesse ne t'accable pas.
Sage, fille de la Terre, amoureuse des chants,
Impassible, sans chair ni sang,
Tu es, ou peu s'en faut, égale aux Dieux.

XLIV

UN RÊVE

Il me semblait courir en rêve,
Portant des ailes aux épaules:
Mais Érôs, avec une chaîne de plomb
Autour de ses petons charmants,
Me poursuivait, et m'atteignit.
Que veut dire ce songe?
Ceci, je crois: c'est, qu'engagé
Dans de nombreux amours,
J'ai pu me dégager des autres,
Mais celui-ci me retient enchaîné.

XLV

LES FLÈCHES DE L'AMOUR

Le mari de la Cythérée
Aux forges de Lemnos,
Les flèches des Amours
Forgeait avec de l'acier.
Cypris en trempait les pointes
Dans le miel le plus doux:
Érôs y mêlait du fiel.
Arès un jour, de retour de la guerre,
Brandissant sa forte lance,
Ravalait les traits de l'Amour.
«Tiens», dit Érôs: «celui-ci
Est-il perçant? Éprouve-le, pour en juger?»
Mars prit le trait,
Cypris sourit;
Mais Arès, en gémissant:
«Oh! oui, bien perçant!» Reprends-le.
«—Garde-le», répond Érôs.

XLVI

IMPRÉCATIONS CONTRE L'ARGENT

Il est dur de ne pas aimer
Et dur aussi d'aimer:
Mais le plus dur de tout, c'est
D'être dédaigné, quand on aime.
La naissance ne fait rien à l'Amour
Il foule aux pieds le savoir, la vertu:
Il n'a d'yeux que pour l'argent.
Ah! meure le premier
Qui fit de l'or son amant!
Avec lui plus de frère,
Avec lui plus de père,
Mais la guerre et le meurtre.
Le pis, c'est qu'il nous tue,
Nous autres, malheureux amants!

XLVII

LE VIEILLARD DE BELLE HUMEUR

J'aime un vieillard enjoué,
J'aime un jeune danseur.
Mais, à peine un vieillard a dansé,
Que, tout étant vieillard par les cheveux,
Il est jeune par l'âge.

XLVIII

A DIONYSOS

Le dieu qui rend la jeunesse infatigable
Au travail, aux amours intrépide,
Et qui dans les festins un beau danseur achève,
Ce dieu parmi nous est venu,
Nous apporter une liqueur vermeille,
Une boisson ennemie des chagrins,
Fille de la vigne: le vin,
Emprisonné dans ses raisins
Et pendant aux ceps. Laissons-l'y;
Mais, le jour venu de couper les grappes,
Alors plus de malades:
Les corps seront beaux
Et les âmes épanouies,
Jusqu'à la prochaine vendange.

XLIX

LE TRIOMPHE DE VÉNUS ANADYOMÈNE

Quel burin a gravé la mer?
Quel artiste inspiré
A versé les flots dans un disque
Sur le dos de la mer?
Quel génie dessina sur les flots,
Éblouissante de candeur, Cypris?
Quel génie, s'élevant jusqu'aux Dieux,
Osa des Immortels représenter la mère?
Il ne craignit pas de la montrer nue,
Et ce que les yeux ne doivent pas voir
N'a que les flots pour vêtement.
A leur surface balancée,
Comme l'algue blanchissante flotte
Sur la mer calme et doucement polie,
La déesse, mettant son corps à la nage,
Pousse les vagues devant elle.
De ses seins de rose,
De son cou d'albâtre qui reste sous l'eau,
Elle fend les vagues énormes.
Au milieu du sillon, Cypris,
Comme un lys à des violettes entrelacé,
Brille sur la sérénité de la mer.
Sur les écailles argentées
Des dauphins qui tressautent,
Sont portés ces dieux qui raillent
L'esprit fallacieux des hommes: Érôs et Iméros.
Le chœur des poissons recourbés
Fait des plongeons dans l'eau,
En lutinant le corps de la déesse,
Afin qu'elle triomphe avec un sourire.

L

LES VENDANGES

Le raisin noir de peau
Dans des corbeilles portent sur leurs épaules
Des jeunes hommes avec des jeunes filles.
Ils le jettent au pressoir,
Et les hommes seuls foulent aux pieds
La grappe, pour délivrer le vin captif.
En l'honneur du dieu de la vigne ils font retentir
Les chansons bruyantes des vendanges,
Tout joyeux de voir bouillonner dans la tonne
Le vin nouveau tant désiré.
Un vieillard en boit-il?
Il danse en dépit de ses pieds tremblants,
Agitant sa chevelure blanche.
Cependant qu'épiant une vierge,
Qui répand son corps délicat
Sur des feuilles pleines d'ombre,
Accablée de sommeil,
Un aimable jeune homme enivré
La caresse et l'invite à des amours précoces,
Qui la rendraient traîtresse au mariage.
Voyant qu'il ne persuade pas,
Il la presse malgré elle.
C'est qu'avec la jeunesse, Bacchus,
Dieu de l'ivresse, s'égaie en liberté.

LI

LA ROSE

Avec le printemps porteur de couronnes,
Je pense à chanter très haut la rose,
Tendre fleur, ma compagne.
C'est l'haleine des Dieux mêmes
Et le charme des mortels,
L'ornement des Grâces dans la saison
Des Amours en fleur,
L'attribut folâtre de Vénus.
C'est le thème des poésies,
La plante aimée des Muses;
Douce même à qui fait l'épreuve de ses dards
Dans les sentiers épineux;
Douce à la main qui la cueille et qui caresse
De ses doigts fins et délicats
Cette fleur de l'Amour.
Comme au sage elle plaît encore
Dans les danses, sur les tables,
Aux fêtes Dyonisiaques.
Que ferions-nous sans la rose?
«L'Aurore a des doigts de roses,
Les Nymphes des bras de roses,
Aphrodite un teint de roses,»
Dans le langage des poètes.
La rose, secourable aux malades,
Protège aussi les morts
Et triomphe du temps.
Des roses la vieillesse, encore agréable,
Garde un parfum de jeunesse.

Chantons donc son origine.
Quand, de la mer azurée,
Cythérée brillante de rosée
L'Océan fit naître de son écume;
Quand Athènè, la guerrière
Déesse à l'Olympe redoutable,
Jupiter fit sortir de son cerveau;
Alors des roses admirables
La Terre fit fleurir les jeunes pousses,
Chef-d'œuvre d'art de la Nature.
La troupe des Dieux bienheureux,
Pour que naquît la rose, répandirent
Le nectar, et firent s'élever,
Superbe, du sein des épines,
L'immortelle fleur de Bacchus.

LII

LE POÈTE SE PLAIT AVEC LA JEUNESSE

Lorsque parmi les jeunes hommes
Je te vois, revient la Jeunesse,
C'est alors que pour la danse,
Moi, le vieillard, j'ai des ailes.
Attends-moi, Cybélès;
Donne des roses: je veux me couronner.
Loin la vieillesse chenue!
J'irai danser jeune parmi les jeunes.
Puis, qu'on m'apporte une rivière née
De la moisson de Bacchus en automne.
On verra la vigueur du vieillard,
Enseignant à jaser,
Enseignant à boire
Et délirer non sans grâce.

LIII

LES AMANTS

Les chevaux ont aux cuisses
Une marque de feu,
Et les Parthes
Se reconnaissent à leur tiare.
A voir les amants, moi,
Je les devine aussitôt:
C'est qu'ils ont une imperceptible
Blessure au cœur.

LIV

LA VIEILLESSE

Déjà mes tempes sont
Blanchies, ma tête argentée.
La jeunesse et ses grâces
Ne sont plus; ma bouche a vieilli,
Et de la vie heureuse à peine
Quelques instants me restent.
A cette pensée je gémis
Sur moi, redoutant le Tartare.
D'Adès effroyable est
Le gouffre: il est terrible
D'y descendre; impossible
A qui descend de remonter.

LV

DOUCES IVRESSES

Allons, enfant, apporte-moi
La coupe; qu'à plein verre
Je boive; mêle dix cyathes d'eau
A cinq de vin,
Et que sans affront
Et sans crainte je célèbre Bacchus.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Allons! çà! et n'allons plus ainsi
Par du tapage et des cris de joie
Nous exercer à boire comme les Scythes;
Mais buvons peu en chantant bien.

LVI

L'AMOUR

Érôs, le doux Érôs,
Je pense à le chanter
Couronné de mitres de fleurs:
Car, il est le maître des Dieux
Et le dompteur des hommes.

LVII

PRIÈRE A ARTÉMIS
EN FAVEUR DES MAGNÉSIENS

Je t'en supplie, chasseresse de cerfs,
Blonde fille de Jupiter, des bêtes féroces
Souveraine, Artémis:
Descends en ce jour sur les flots tournoyants
Du Léthé; cette cité,
Ses braves habitants, regarde-les
D'un œil propice: ils sont loin d'être barbares,
Les peuples sur qui tu règnes.

LVIII

A UNE JEUNE FILLE

I

Pouliche de Thrace, pourquoi donc,
Me regardant de travers,
Fuir impitoyablement? Est-ce que tu me crois
Sans adresse aucune?