II

César, retenu jusqu'à la fin de l'été sur le rivage des Morins, ayant mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de l'Île à la quatrième heure du jour. Les Bretons l'attendaient sur la grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l'Océan parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles n'arrêtèrent les Romains. L'Aigle entourée des légionnaires toucha le sol de l'Île barbare. Les Bretons s'enfuirent sous la grêle de pierre et de plomb lancée par des machines qu'ils croyaient des monstres. Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d'élans sous l'épieu du chasseur.

Lorsqu'ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin de la côte, les chefs s'assirent sur les pierres rangées en cercle autour de l'esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération tout le long de la nuit, et quand l'aube commença d'éclairer l'horizon, tandis que le chant de l'alouette perçait le ciel gris, ils se rendirent dans la hutte où Komm l'Atrébate était enchaîné depuis trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant.

—Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage et tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne s'en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence.

Komm l'Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le plaisir qu'il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer, il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent:

—Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour un insensé et disaient que j'avais mangé l'herbe d'Erin, qui enivre les animaux. Aujourd'hui ils estiment que la sagesse des aïeux est en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l'autre, car mes paroles ne dépendent point du soleil ou de la lune, mais de mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et crever les yeux, afin qu'allant mendier du pain et de la bière dans les villages illustres, vous portiez témoignage par toute l'Île bretonne de sa force et de sa justice. Pourtant j'oublierai l'injure que vous m'avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et les Atrébates sont les fruits du même arbre. J'agirai pour le bien de mes frères qui boivent l'eau de la Tamise. L'amitié de César que je venais leur porter dans leur Île, je la leur ferai rendre maintenant qu'ils l'ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et l'a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu'ils sont les amis du chef Komm qui boit l'eau de la Somme.

Et Komm l'Atrébate dit encore:

—Apprenez de moi ce que vous dira César quand vous vous courberez sur vos boucliers au pied de son tribunal et ce qu'il conviendra de lui répondre d'un esprit avisé. Il vous dira: «Je vous accorde la paix. Livrez-moi des enfants nobles en otage.» Et vous lui répondrez: «Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans les régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour les faire venir.»

Les chefs admirèrent l'esprit subtil de Komm l'Atrébate. L'un d'eux lui dit:

—Komm, tu es doué d'une grande intelligence, et je crois que ton cœur est plein d'amitié pour tes frères bretons qui boivent l'eau de la Tamise. Si César était un homme, nous aurions le courage de combattre contre lui, mais nous avons connu qu'il était un Dieu à ce que ses navires et ses machines de guerre sont des êtres vivants et doués de connaissance. Allons lui demander qu'il nous pardonne de l'avoir combattu et nous laisse notre puissance et nos richesses.

Ayant ainsi parlé, les chefs de l'Île brumeuse sautèrent à cheval et s'en allèrent vers le rivage de l'Océan qu'occupaient les Romains près de l'anse où leurs liburnes étaient mouillées, et non loin de la grève sur laquelle ils avaient tiré leurs galères. Komm chevauchait avec eux. Quand ils virent le camp romain qui était entouré de fossés et de palissades, percé de rues larges et régulières et tout couvert de pavillons que dominaient les aigles d'or et les couronnes des enseignes, ils s'arrêtèrent émerveillés et se demandèrent par quel art les Romains avaient bâti en un jour une ville plus belle et plus vaste que toutes celles de l'Île brumeuse.

—Qu'est cela? s'écria l'un d'eux.

—C’est Rome, répondit l'Atrébate. Les Romains portent partout Rome avec eux.

Introduits dans le camp, ils se rendirent au pied du tribunal où siégeait le proconsul entouré de faisceaux. Il était pâle dans la pourpre, avec des yeux d'aigle.

Komm l'Atrébate prit une attitude suppliante et pria César de pardonner aux chefs bretons.

—En te combattant, dit-il, ces chefs n'ont pas agi selon leur cœur, qui est grand chaque fois qu'il commande. Quand ils poussaient contre tes soldats leurs chars de guerre, ils obéissaient et ne commandaient point; ils cédaient à la volonté des hommes pauvres et humbles des tribus qui s'assemblaient en grand nombre pour s'opposer à toi, n'ayant pas assez d'intelligence pour connaître ta force. Tu sais que les pauvres sont moins bons en tontes choses que les riches. Ne refuse point ton amitié à ceux-ci, qui possèdent de grands biens et qui peuvent payer le tribut.

César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit:

—Livrez-moi en otage les fils de vos princes.

Le plus ancien des chefs répondit:

—Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans des régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour les faire venir.

César inclina la tète en signe de consentement. Ainsi, par le conseil de l'Atrébate, les chefs ne livrèrent qu'un petit nombre de jeunes garçons, et non point des plus nobles.

Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l'Océan des lueurs mouvantes. L'Atrébate, dont le regard sauvage perçait l'ombre et l'embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant plus, allaient où les poussait le flot dont l'écume brillait à leur flanc comme une pâle étincelle; d'autres regagnaient le large. Leur toile effleurait la mer comme l'aile d'un oiseau pêcheur. C'étaient les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l'air marin, marcha quelque temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l'anse dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons, étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu, les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres, les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées dans l'anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume. Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes. Elle était là dans le ciel agité des Bretons, et semblait un bouclier. Il le savait que c'était elle, la lune de cuivre, qui, dans son plein, avait produit cette grande marée et causé la tempête qui, maintenant, détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit auguste, devant la mer furieuse, Komm l'Atrébate eut la révélation d'une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine.

En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec joie que César ne commandait ni à l'Océan ni à la lune, amie des plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines n'étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves. Reprenant l'espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d'en tuer un grand nombre par la flèche et l'épée, et de jeter le reste dans la mer. C'est pourquoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des peaux d'élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles mielleuses et tâtaient avec admiration les bras durs des centurions.

Pour paraître mieux soumis, les chefs livraient des otages; mais c'étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n'étaient point nés dans une des familles issues des Dieux. Et quand ils crurent que les petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant de grands cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des tours de bois. Les Bretons, ignorant l'art d'enlever les positions fortifiées, ne purent franchir l'enceinte, et beaucoup de chefs au visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les Bretons connurent que les Romains étaient doués d'une force surhumaine. Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre leur amitié.

César les reçut d'un visage immobile, mais la nuit même il fit embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et cingla vers le rivage des Morins. N'espérant plus recevoir sa cavalerie dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête de l'Île brumeuse.

Komm l'Atrébate regagna avec l'armée le rivage des Morins. Il avait monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se croyaient point issus de Pluton et si ce n'était pas à cause de cette origine qu'ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours. L'Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais il lui dit qu'à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance du monde.

—J’estime, ajouta-t-il, que la lune est plus ancienne que le soleil. Elle est une divinité très puissante, amie des Gaulois.

—La divinité de la lune, répondit César, est reconnue par les Romains et par les Grecs. Mais ne crois pas, Commius, que cet astre, qui brille sur l'Italie et sur toute la terre, soit particulièrement favorable aux Gaulois.

—Prends garde, Julius, répondit l'Atrébate, et pèse tes paroles. La lune que tu vois ici courir dans les nuées n'est pas la lune qui luit à Rome sur vos temples de marbre. D'Italie on ne pourrait voir celle-ci, bien qu'elle soit grande et claire. La distance ne le permet pas.