SCÈNE III
LÉONARD, GILLES, MAITRE SIMON COLLINE, MAITRE SÉRAPHIN DULAURIER, puis MAITRE JEAN MAUGIER, puis ALIZON
GILLES.
Monsieur le juge, voici ce grand docteur que vous avez fait appeler.
MAITRE SIMON.
Oui, je suis maître Simon Colline en personne… Et voici maître Jean Maugier, chirurgien. Vous avez réclamé notre ministère?
LÉONARD.
Oui, monsieur, pour donner la parole à une femme muette.
MAITRE SIMON.
Fort bien. Nous attendons maître Séraphin Dulaurier, apothicaire. Dès qu'il sera venu, nous opérerons selon notre savoir et entendement.
LÉONARD.
Ah! vraiment il faut un apothicaire pour faire parler une muette?
MAITRE SIMON.
Oui, monsieur, et quiconque en doute ignore totalement les relations des organes entre eux et leur mutuelle dépendance. Maître Séraphin Dulaurier ne tardera pas à venir.
MAITRE JEAN MAUGIER, soudain beugle d'une voix de Stentor.
Oh! qu'il faut être reconnaissant aux savants médecins qui, tels que maître Simon Colline, travaillent à nous conserver la santé et nous soignent dans nos maladies. Oh! qu'ils sont dignes de louanges et de bénédictions ces bons médecins qui se conforment dans la pratique de leur profession aux règles d'une savante physique et d'une longue expérience.
MAITRE SIMON, s'inclinant légèrement.
Vous êtes trop obligeant, maître Jean Maugier.
LÉONARD.
En attendant monsieur l'apothicaire, voulez-vous vous rafraîchir, messieurs?
MAITRE SIMON.
Volontiers.
MAITRE JEAN.
Avec plaisir.
LÉONARD.
Ainsi donc vous ferez, maître Simon Colline, une petite opération qui fera parler ma femme?
MAITRE SIMON.
C'est-à-dire que je commanderai l'opération. J'ordonne, maître Jean Maugier exécute… Avez-vous vos instruments maître Jean?
MAITRE JEAN.
Oui, maître.
Il présente une scie de trois pieds de long avec des dents de deux pouces, des couteaux, des tenailles, des ciseaux, une broche, un vilebrequin, une gigantesque vrille, etc.
Entre Alizon, avec le vin.
LÉONARD.
J'espère, messieurs, que vous n'allez point vous servir de tout cela?
MAITRE SIMON.
Il ne faut jamais se trouver démuni auprès d'un malade.
LÉONARD.
Buvez, messieurs.
MAITRE SIMON.
Ce petit vin n'est pas mauvais.
LÉONARD.
Vous êtes trop honnête. Il vient de mes vignes.
MAITRE SIMON.
Vous m'en enverrez une barrique.
LÉONARD, à Gilles qui se verse un rouge bord.
Je ne t'ai pas dit de boire, fripon.
MAITRE JEAN, regardant par la fenêtre dans la rue.
Voici maître Séraphin Dulaurier, apothicaire!
Entre maître Séraphin.
MAITRE SIMON.
Et voici sa mule!… Non, vraiment: C'est maître Séraphin Dulaurier lui-même. On s'y trompe toujours. Buvez maître Séraphin. Il est frais.
MAITRE SÉRAPHIN.
A votre santé, mes maîtres!
MAITRE SIMON, à Alizon.
Versez la belle. Versez à droite, versez à gauche, versez ici, versez là. De quelque côté qu'elle se tourne elle montre de riches appas. N'êtes-vous pas glorieuse, ma fille, d'être si bien faite?
ALIZON.
Pour le profit que j'en tire, ce n'est pas le cas d'être glorieuse. Les appas ne rapportent guère quand ils ne sont pas recouverts de soie et de brocart.
MAITRE SÉRAPHIN.
A votre santé, mes maîtres!
ALIZON.
On aime à rire avec nous. Mais gratis pro Deo.
Ils boivent tous et font boire Alizon.
MAITRE SIMON.
Maintenant que nous sommes au complet nous pouvons monter auprès de la malade.
LÉONARD.
Je vais vous y conduire, messieurs.
Il monte par l'escalier intérieur.
MAITRE SIMON.
Passez, maître Maugier, à vous l'honneur.
MAITRE MAUGIER, son verre à la main.
Je passe, sachant bien que l'honneur est de marcher derrière.
MAITRE SIMON.
Passez, maître Séraphin Dulaurier.
Maître Séraphin monte, une bouteille à la main.
MAITRE SIMON, ayant fourré une bouteille dans chaque poche de sa robe et embrassé la servante Alizon, gravit les montées en chantant:
A boire! à boire! à boire!
Nous quitt'rons-nous sans boire?
Les bons amis ne sont pas si fous
Que d'se quitter sans boire un coup.
Alizon, après avoir donné un soufflet à Gilles qui voulait l'embrasser, grimpe la dernière.
On les entend qui reprennent tous en chœur:
A boire! à boire! à boire!