SCÈNE IV
Les Mêmes, MAITRE JEAN MAUGIER, puis MAITRE SIMON COLLINE et MAITRE SÉRAPHIN DULAURIER suivi de deux petits garçons apothicaires.
MAITRE JEAN MAUGIER.
Monsieur le juge j'ai l'honneur de vous saluer. Voici maître Simon Colline qui s'avance sur sa mule, suivi de maître Séraphin Dulaurier, apothicaire. Autour de lui se presse un peuple idolâtre; les chambrières, troussant leur cotillon et les marmitons portant une manne sur leur tête lui font cortège: (Entre maître Simon Colline et sa suite.) Oh! qu'avec justice maître Simon Colline fait l'admiration du peuple quand il va par la ville portant la robe, le bonnet carré, l'épitoge et le rabat. Oh! qu'il faut être reconnaissant à ces bons médecins qui travaillent à nous conserver la santé et à nous soigner dans…
MAITRE SIMON, à maître Jean Maugier.
Assez; cela suffit…
LÉONARD.
Maître Simon Colline, j'avais hâte de vous voir. Je réclame instamment votre ministère.
MAITRE SIMON.
Pour vous, monsieur? Quel est votre mal? Où souffrez-vous?
LÉONARD.
Non! pour ma femme: celle qui était muette.
MAITRE SIMON.
Éprouve-t-elle quelque incommodité?
LÉONARD.
Aucune. C'est moi qui suis incommodé.
MAITRE SIMON.
Quoi! C'est vous qui êtes incommodé et c'est votre femme que vous voulez guérir?
LÉONARD.
Maître Simon Colline, elle parle trop. Il fallait lui donner la parole, mais ne pas la lui tant donner. Depuis que vous l'avez guérie de son mutisme, elle me rend fou. Je ne puis l'entendre davantage. Je vous ai appelé pour me la faire redevenir muette.
MAITRE SIMON.
C'est impossible!
LÉONARD.
Que dites-vous? Vous ne pouvez lui ôter la parole que vous lui avez donnée?
MAITRE SIMON.
Non! je ne le puis. Mon art est grand, mais il ne va pas jusque-là.
MAITRE JEAN MAUGIER.
Cela nous est impossible.
MAITRE SÉRAPHIN.
Tous nos soins n'y feraient rien.
MAITRE SIMON.
Nous avons des remèdes pour faire parler les femmes; nous n'en avons pas pour les faire taire.
LÉONARD.
Vous n'en avez pas? Que me dites-vous là? Vous me désespérez.
MAITRE SIMON.
Hélas! monsieur le juge, il n'est élixir, baume, magistère, opiat, onguent, emplâtre, topique, électuaire, panacée pour guérir chez la femme l'intempérance de la glotte. La thériaque et l'orviétan y seraient sans vertu, et toutes les herbes décrites par Dioscorides n'y opéreraient point.
LÉONARD.
Dites-vous vrai?
MAITRE SIMON.
Vous m'offenseriez, monsieur, d'en douter.
LÉONARD.
En ce cas, je suis un homme perdu. Je n'ai plus qu'à me jeter dans la Seine, une pierre au cou. Je ne peux pas vivre dans ce vacarme. Si vous ne voulez pas que je me noie tout de suite, il faut, messieurs les docteurs, que vous me trouviez un remède.
MAITRE SIMON.
Il n'y en a point, vous ai-je dit, pour votre femme! Mais il y en aurait un pour vous, si vous consentiez à le prendre.
LÉONARD.
Vous me rendez quelque espoir. Expliquez-vous, je vous prie.
MAITRE SIMON.
A babillage de femme, il est un remède unique. C'est surdité du mari.
LÉONARD.
Que voulez-vous dire?
MAITRE SIMON.
Je veux dire ce que je dis.
MAITRE ADAM.
Ne le comprenez-vous pas? C'est la plus belle invention du monde. Ne pouvant rendre votre femme muette, ce grand médecin vous offre de vous rendre sourd.
LÉONARD.
Me rendre sourd tout de bon?
MAITRE SIMON.
Sans doute. Je vous guérirai subitement et radicalement de l'incontinence verbeuse de madame votre épouse par la cophose.
LÉONARD.
Par la cophose? Qu'est-ce que la cophose?
MAITRE SIMON.
C'est ce qu'on appelle vulgairement la surdité. Voyez-vous quelque inconvénient à devenir sourd?
LÉONARD.
Oui, j'en vois; car vraiment il y en a.
MAITRE JEAN MAUGIER.
Croyez-vous?
MAITRE SÉRAPHIN.
Lesquels?
MAITRE SIMON.
Vous êtes juge. Quel inconvénient y a-t-il à ce qu'un juge soit sourd.
MAITRE ADAM.
Aucun. L'on peut m'en croire: je suis du Palais. Il n'y en a aucun.
MAITRE SIMON.
Quel dommage en résulterait-il pour la justice?
MAITRE ADAM.
Il n'en résulterait nul dommage. Au contraire, monsieur Léonard Botal n'entendrait ni les avocats, ni les plaignants, et il ne risquerait plus d'être trompé par des mensonges.
LÉONARD.
Cela est vrai.
MAITRE ADAM.
Il n'en jugera que mieux.
LÉONARD.
Il se peut.
MAITRE ADAM.
N'en doutez pas.
LÉONARD.
Mais comment s'opère cette…
MAITRE JEAN MAUGIER.
Guérison.
MAITRE SIMON.
La cophose ou surdité peut être obtenue de plusieurs manières. On la produit soit par l'otorrhée, soit par les oreillons, soit par la sclérose de l'oreille, soit par l'otite, ou encore par l'ankylose des osselets. Mais ces divers moyens sont longs et douloureux.
LÉONARD.
Je les repousse!… Je les repousse de toutes mes forces.
MAITRE SIMON.
Vous avez raison. Il vaut bien mieux obtenir la cophose par l'influence d'une certaine poudre blanche que j'ai dans ma trousse et dont une pincée, introduite dans l'oreille, suffit pour vous rendre aussi sourd que le ciel dans ses jours de colère, ou qu'un pot.
LÉONARD.
Grand merci, maître Simon Colline; gardez votre poudre. Je ne veux pas être sourd.
MAITRE SIMON.
Quoi, vous ne voulez pas être sourd? Quoi, vous rejetez la cophose? Vous fuyez la guérison que vous imploriez tout à l'heure? C'est un spectacle trop fréquent et bien fait pour porter la douleur dans l'âme d'un bon médecin, que celui du malade indocile qui repousse le remède salutaire…
MAITRE JEAN MAUGIER.
… Se dérobe aux soins qui soulageraient ses souffrances…
MAITRE SÉRAPHIN.
… Et refuse d'être guéri.
MAITRE ADAM.
Ne vous décidez pas si vite, monsieur Léonard Botal, et ne repoussez pas si délibérément un mal qui vous garde d'un plus grand.
LÉONARD.
Non! je ne veux point être sourd; je ne veux point de cette poudre.