SCÈNE PREMIÈRE
GILLES BOISCOURTIER, ALIZON, puis MAITRE ADAM FUMÉE et M. LÉONARD BOTAL
Gilles Boiscourtier est occupé à griffonner et à bâiller lorsque entre la servante Alizon, un grand panier sous chaque bras. Dès qu'il la voit, Gilles Boiscourtier saute sur elle.
ALIZON.
Sainte Vierge, est-il permis de se jeter comme un loup-garou sur les créatures, dans une salle ouverte à tout venant?
GILLES, qui tire de l'un des paniers une bouteille de vin.
Ne crie donc pas, petite oie. On ne songe pas à te plumer. Tu n'en vaux pas la peine.
ALIZON.
Veux-tu bien laisser le vin de monsieur le juge, larron!
Elle pose ses paniers à terre, rattrape sa bouteille, soufflette le secrétaire, reprend ses paniers et s'enfile dans la cuisine, dont on voit la cheminée par la porte entr'ouverte.
Entre maître Adam Fumée.
MAITRE ADAM.
N'est-ce point ici que demeure monsieur Léonard Botal, juge au civil et au criminel.
GILLES.
C'est ici, monsieur, et vous parlez à son secrétaire, Gilles Boiscourtier, pour vous servir.
MAITRE ADAM.
Eh! bien, mon garçon, va lui dire que son ancien condisciple, maître Adam Fumée, avocat, vient l'entretenir d'une affaire.
On entend du dehors une voix qui chante: «du mouron pour les petits oiseaux».
GILLES.
Monsieur, le voici lui-même.
Léonard Botal descend l'escalier intérieur. Gilles se retire dans la cuisine.
MAITRE ADAM.
Salut, monsieur Léonard Botal, j'ai joie à vous revoir.
LÉONARD.
Bonjour, maître Adam Fumée, comment vous portez-vous depuis le long temps que je n'ai eu le plaisir de vous voir?
MAITRE ADAM.
Fort bien! Et vous de même, j'espère, monsieur le juge.
LÉONARD.
Quel bon vent vous amène, maître Adam Fumée?
MAITRE ADAM.
Je viens tout exprès de Chartres pour vous remettre un mémoire en faveur d'une jeune orpheline dont…
LÉONARD.
Vous souvient-il, maître Adam Fumée, du temps où nous étudiions le droit à l'université d'Orléans?
MAITRE ADAM.
Oui, nous jouions de la flûte, nous faisions collation avec les dames et nous dansions du matin au soir… Je viens, monsieur le juge et cher condisciple, vous remettre un mémoire en faveur d'une jeune orpheline dont la cause est présentement pendante devant vous.
LÉONARD.
Donne-t-elle des épices?
MAITRE ADAM.
C'est une jeune orpheline…
LÉONARD.
J'entends bien. Mais donne-t-elle des épices?
MAITRE ADAM.
C'est une jeune orpheline dépouillée par son tuteur, qui ne lui a laissé que les yeux pour pleurer. Si elle gagne son procès, elle redeviendra riche et donnera de grandes marques de sa reconnaissance.
LÉONARD, prenant le mémoire que lui tend maître Adam.
Nous examinerons son affaire.
MAITRE ADAM.
Je vous remercie, monsieur le juge et cher ancien condisciple.
LÉONARD.
Nous l'examinerons sans haine ni faveur.
MAITRE ADAM.
Vous n'avez pas besoin de le dire… Mais répondez-moi. Tout va-t-il bien comme vous voulez? Vous paraissez soucieux. Pourtant vous êtes nanti d'une bonne charge?
LÉONARD.
Je l'ai payée comme bonne et n'ai point été trompé.
MAITRE ADAM.
Peut-être êtes-vous las de vivre seul. Ne songez-vous point à vous marier?
LÉONARD.
Eh! quoi? maître Adam, ne savez-vous point que je suis marié tout de frais; j'ai épousé, le mois dernier, une jeune provinciale de bonne maison et bien faite, Catherine Momichel, la septième fille du lieutenant criminel de Salency. Malheureusement elle est muette. C'est ce qui m'afflige.
MAITRE ADAM.
Votre femme est muette?
LÉONARD.
Hélas!
MAITRE ADAM.
Tout à fait muette?
LÉONARD.
Comme un poisson.
MAITRE ADAM.
Ne vous en étiez-vous pas aperçu avant de l'épouser?
LÉONARD.
Il était bien impossible de ne pas en faire la remarque. Mais je ne m'en sentais pas affecté alors comme aujourd'hui. Je considérais qu'elle était belle, qu'elle avait du bien, et je ne pensais qu'aux avantages qu'elle m'apportait et au plaisir que je prendrais avec elle. Mais maintenant ces considérations ne me frappent pas autant et je voudrais bien qu'elle sût parler; j'y trouverais un plaisir pour mon esprit et un avantage pour ma maison. Que faut-il dans la demeure d'un juge? Une femme avenante, qui reçoive obligeamment les plaideurs et, par de subtils propos, les amène tout doucement à faire des présents pour qu'on instruise leur affaire avec plus de soin. Les gens ne donnent que lorsqu'ils y sont encouragés. Une femme, adroite en paroles et prudente en action, tire de l'un un jambon, de l'autre une pièce de drap; d'un troisième, du vin ou de la volaille. Mais cette pauvre muette de Catherine n'attrape jamais rien. Tandis que la cuisine, le cellier, l'écurie et la grange de mes confrères regorgent de biens, grâce à leur femme, je reçois à peine de quoi faire bouillir la marmite. Voyez, maître Adam Fumée, comme il me porte tort d'avoir une femme muette. J'en vaux la moitié moins… Et le pis est que j'en deviens mélancolique et comme égaré.
MAITRE ADAM.
Vous n'en avez pas sujet, monsieur le juge. En y regardant bien, on trouverait dans votre cas des avantages qui ne sont pas à dédaigner.
LÉONARD.
Vous ne savez pas ce que c'est, maître Adam. Quand je tiens dans mes bras ma femme qui est aussi bien faite que la plus belle statue, du moins me le semble-t-il, et qui n'en dit certes pas davantage, j'en éprouve un trouble bizarre et un singulier malaise; je vais jusqu'à me demander si je n'ai pas affaire à une idole, à un automate, à une poupée magique, à quelque machine enfin due à l'art d'un sorcier, plutôt qu'à une créature du bon Dieu et, parfois, le matin, je suis tenté de sauter à bas de mon lit pour échapper au sortilège.
MAITRE ADAM.
Quelles imaginations!
LÉONARD.
Ce n'est pas tout encore. A vivre près d'une muette, j'en deviens muet moi-même. Parfois, je me surprends à m'exprimer, comme elle, par signes. L'autre jour, au tribunal, il m'arriva de rendre une sentence en pantomime et de condamner un homme aux galères, au seul moyen du geste et de la mimique.
MAITRE ADAM.
Vous n'avez pas besoin d'en dire davantage. On conçoit qu'une femme muette soit d'une pauvre conversation. Et l'on n'aime pas à parler, quand on ne reçoit jamais de réponse.
LÉONARD.
Vous savez maintenant quelle est la cause de ma tristesse.
MAITRE ADAM.
Je ne veux pas vous contrarier et je tiens cette cause pour juste et suffisante. Mais peut-être existe-t-il un moyen de la faire cesser. Dites-moi: votre femme est-elle sourde comme elle est muette?
LÉONARD.
Catherine n'est pas plus sourde que vous et moi; elle l'est même moins, si j'ose dire; elle entendrait l'herbe pousser.
MAITRE ADAM.
En ce cas, il faut prendre bon espoir. Les médecins, apothicaires et chirurgiens, s'ils parviennent à faire parler un sourd-muet, ce n'est jamais que d'une langue aussi sourde que son oreille. Il n'entend ni ce qu'on lui dit ni ce qu'il dit lui-même. Il en va tout autrement des muets qui entendent. C'est un jeu, pour un médecin, que de leur délier la langue. L'opération coûte si peu qu'on la fait journellement sur les petits chiens qui tardent à aboyer. Fallait-il donc un provincial tel que moi pour vous apprendre qu'un fameux médecin, qui demeure à quelques pas de votre logis, au carrefour Buci, dans la maison du Dragon, maître Simon Colline, est renommé pour couper le filet aux dames de Paris. En un tournemain, il fera couler de la bouche de madame votre épouse le flot clair des paroles bien sonnantes, comme en tournant un robinet on donne cours à un ruisseau qui s'échappe avec un doux murmure.
LÉONARD.
Vous dites vrai, maître Adam? Vous ne me trompez point? vous ne plaidez point?
MAITRE ADAM.
Je vous parle en ami et vous dis la vérité pure.
LÉONARD.
Je ferai donc venir ce célèbre médecin. Et sans tarder d'un instant.
MAITRE ADAM.
A votre aise! Mais avant de l'appeler, vous réfléchirez mûrement sur ce qu'il convient de faire. Car, tout bien pesé, si une femme muette a ses inconvénients, elle a aussi ses avantages. Bonsoir, monsieur le juge et ancien condisciple. Croyez-moi bien votre ami et lisez mon mémoire, je vous prie. Si vous exercez votre justice en faveur d'une jeune orpheline dépouillée par un tuteur avide, vous n'aurez point à vous en repentir.
LÉONARD.
Revenez tantôt, maître Adam Fumée; j'aurai préparé mon arrêt.
Maître Adam sort.