DEMAIN

L'avenir est sur les genoux de Zeus.
Homère.

Je reçois la lettre suivante:

Monsieur,

Pour un livre que je prépare, et qui paraîtra en novembre chez l'éditeur, M. Perrin, je désirerais vivement avoir une réponse de vous aux questions que voici:

«Que pensez-vous que doive être la littérature de demain, celle qui n'est qu'en germe encore dans les essais des jeunes gens de vingt à trente ans? Où va-t-elle sous les influences contraires qui se la partagent (idéalisme—positivisme, patriotisme esthétique et philosophique—lettres et doctrines étrangères, objectivisme—subjectivisme, doctrine de l'exception—triomphe de la démocratie, etc.)? Est-ce un bien ou un mal, ce manque de groupement qui la caractérise? N'y a-t-il pas une scission profonde entre les traditions dont la littérature a vécu jusqu'ici et les symptômes nouveaux qu'on pressent plutôt qu'on ne pourrait les définir? Voyez-vous un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la critique moderne? Enfin, où est l'avenir?»

«Agréez, monsieur, etc.

CHARLES MORICE.

Une semblable lettre est faite pour me flatter et surtout pour m'embarrasser. Mais, à vrai dire, les questions que me pose M. Charles Morice, chacun des lecteurs de la Vie littéraire a le droit de me les poser. C'est pourquoi je vais répondre de mon mieux et publiquement:

À monsieur Charles Morice.

«Monsieur,

»Vous êtes esthète et vous voulez bien me croire esthète. C'est me flatter. Je vous avouerai, et mes lecteurs le savent, que j'ai peu de goût à disputer sur la nature du beau. Je n'ai qu'une confiance médiocre dans les formules métaphysiques. Je crois que nous ne saurons jamais exactement pourquoi une chose est belle.

»Et je m'en console. J'aime mieux sentir que comprendre. Peut-être y a-t-il là quelque paresse de ma part. Mais la paresse conduit à la contemplation, la contemplation mène à la béatitude. Et la béatitude est la récompense des élus. Je n'ai pas le talent de démonter les chefs-d'oeuvre, comme le faisait excellemment sur cette terre notre regretté confrère M. Maxime Gaucher. Je vous fais cet aveu, monsieur, pour que vous ne soyez pas désagréablement surpris si mes réponses manquent tout à fait d'esprit de système. Vous me demandez mon avis sur la jeune littérature. Je voudrais, en vous répondant, prononcer des paroles souriantes et de bon augure. Je voudrais détourner les présages de malheur. Je ne puis, et je suis contraint d'avouer que je n'attends rien de bon du prochain avenir.

»Cet aveu me coûte Car rien n'est doux comme d'aimer la jeunesse et d'en être aimé. C'est la récompense et la consolation suprême. Les jeunes gens vantent si sincèrement ceux qui les louent! Ils admirent et ils aiment comme il faut qu'on admire et qu'on aime: trop. Il n'y a qu'eux pour jeter généreusement des couronnes. Oh! que je voudrais être en communion avec la littérature nouvelle, en sympathie avec les oeuvres futures! Je voudrais pouvoir célébrer les vers et les «proses» des décadents. Je voudrais me joindre aux plus hardis impressionnistes, combattre avec eux et pour eux. Mais ce serait combattre dans les ténèbres, car je ne vois goutte à ces vers et à ces proses-là, et vous savez qu'Ajax lui-même, le plus brave des Grecs qui furent devant Troie, demandait à Zeus de combattre et de périr en plein jour.

[Grec: En de phaei chai olesson…]

»J'en souffre, mais je ne me sens attaché aux jeunes décadents par aucun lien. Ils seraient Cynghalais ou Lapons, qu'ils ne me sembleraient pas plus étranges.

»Cela est à la lettre. Tenez: on vend pour un sou, tout le long des boulevards, une notice sur les Hottentots du Jardin d'acclimatation. Je n'ai pas manqué de l'acheter parce que je suis badaud et museur de ma nature. Semblablement au temps de la Ligue, un autre Parisien, pour lequel j'ai beaucoup de sympathie, Pierre de l'Estoile, achetait tous les libelles qui se criaient sous ses fenêtres, dans la vieille rue de Saint-André-des-Arcs. J'ai lu cette notice avec assez de plaisir, et j'y ai trouvé une chanson à la lune, qu'un poète, Namaqua ou Korana, a composée il y a dix ans ou mille ans, je ne sais, et qui se chante, dit-on, dans des kraals, sous la hutte d'écorce, au son des guitares sauvages.

»Voici celle chanson:

«Sois la bienvenue, chère lune! Nous avions le regret de ta belle lumière. Tu es une amie fidèle. Pour toi ce tendre agneau et ce tabac excellent. Mais si tu ne reçois point nos offrandes, nous mangerons et nous fumerons pour toi, chère lune.»

»Ce n'est pas là une chanson bien poétique. Les Hottentots n'ont ni dieu ni poésie; ou du moins ils pensent que Dieu ne s'occupe pas des affaires humaines; en quoi, je le dis en passant, ils pensent comme plusieurs de nos grands philosophes. Les Hottentots n'ont point d'idéal. Et pourtant leur petite chanson à la lune me touche. Je la comprends quand on me la traduit. Et MM. José-Maria de Hérédia et Catulle Mendès ont beau me traduire à l'envi des sonnets de la nouvelle école, je n'y entends absolument rien. Je le répète, je me trouve plus voisin d'un pauvre sauvage que d'un décadent. Je ne puis concevoir ce que c'est que l'impressionnisme. Le symbolisme m'étonne. Vous me direz, monsieur, qu'il n'est fait que pour cela. Je crois que non, et que c'est une maladie. Je crois même qu'on en meurt. Car je n'entends plus guère parler des sonnets de M. Ghil. Il y a deux ans, je recevais des journaux décadents et des revues symbolistes; le bon et fidèle éditeur de la nouvelle pléiade, M. Léon Vannier, m'envoyait des plaquettes étranges qui m'amusaient infiniment, à mes heures de perversité; même il venait me voir. Il m'a beaucoup plu. C'est un homme doux et joyeux. Le soir, sur le pas de sa porte, il contemple les grandes formes d'ombre des tours de Notre-Dame et songe qu'il berce l'enfance d'un nouvel Hugo. Aujourd'hui je ne vois plus rien venir, et je crains que la race des symbolistes ne soit aux trois quarts éteinte. Les destins, comme dit le poète, n'ont fait que la montrer à la terre.

»Ils étaient singuliers, ces jeunes poètes et ces jeunes prosateurs! On n'avait encore rien vu de pareil en France, et il serait curieux de rechercher les causes qui les ont produits et déterminés. Je ne veux pas m'enfoncer trop avant dans cette recherche. Je ne remonterai pas jusqu'à la nébuleuse primitive. Ce serait aller trop loin et ne pas aller assez loin; car enfin il y avait quelque chose avant la nébuleuse primitive. Je remonterai seulement au naturalisme, qui commença à envahir la littérature au milieu du second empire. Il débuta avec éclat et produisit du premier coup un chef-d'oeuvre: Madame Bovary. Et, qu'on ne s'y trompe pas, le naturalisme était excellent à bien des égards. Il marquait un retour à la nature, que le romantisme avait méprisé follement. Il était la revanche de la raison. Le malheur voulut que bientôt le naturalisme subit l'empire d'un talent vigoureux, mais étroit, brutal, grossier, sans goût, et ignorant de la mesure, qui est tout l'art.. Je crois avoir assez bien défini le nouveau candidat à l'Académie française, celui-là même qui disait tantôt, avec autant d'élégance que d'exactitude: «J'ai divisé mes visites en trois groupes.»

»Avec lui, le naturalisme tomba tout de suite dans l'ignoble. Descendu au dernier degré de la platitude, de la vulgarité, destitué de toute beauté intellectuelle et plastique, laid et bête, il dégoûta les délicats. Vous savez qu'il n'y a pas de réactions raisonnables. Les plus nécessaires sont peut-être les plus furieuses. L'école de Médan suscita le symbolisme. De même, dans l'empire romain, si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, un sensualisme grossier produisit l'ascétisme.

»À les bien prendre, nos jeunes poètes sont des mystiques. Je rencontrais tantôt cette phrase dans la vie d'un des Pères de la Thébaïde: «Il lisait les Écritures pour y trouver des allégories.» Il faut aux disciples de M. Mallarmé des allégories et tout l'ésotérisme des antiques théurgies. Point de poésie sans un sens caché. On dit même que le maître veut qu'un livre excellent présente trois sens superposés Le premier sens, tout littéral et grossier, sera compris de l'homme oisif qui, s'arrêtant sous les galeries de l'Odéon et aux étalages des libraires, parcourt les livres sans en couper les feuillets. Le second sens, plus spirituel, apparaîtra au lecteur qui fera usage du couteau à papier. Le troisième sens, infiniment subtil et pourtant voluptueux, sera la récompense de l'initié qui saura lire les lignes dans un ordre savant et secret. Quel est cet ordre? Peut-être 3, 6, 5, qui corresponde l'oeil nocturne d'Osiris. Mais ce n'est là qu'une conjecture. Je crains que le troisième sens ne m'échappe à jamais.

»Je ne sais pas bien exactement ce que pouvait être pour un contemporain de Ptolémée Philadelphe le poème de Lycophron. Mais il me semble que certains raffinés d'Alexandrie devaient avoir le cerveau fait un peu comme celui de M. Mallarmé et de ses disciples.

»Je vois à côté d'eux une nuée de jeunes romanciers, fort raisonnables et point symbolistes du tout. Il en est qui continuent M. Émile Zola. Vous savez, monsieur, que les romans de M. Zola sont aisément imitables. Le procédé y est toujours visible, l'effet toujours outré, la philosophie toujours puérile. La simplicité extrême de la construction les rend aussi faciles à copier que les vierges byzantines, j'aurais dû dire, peut-être, les figures d'Épinal. D'autres aussi jeunes et déjà plus originaux, expriment leur propre idéal. Malheureusement, ils sont, pour la plupart, bien durs et bien tendus; ils visent trop à l'effet et veulent trop montrer leur force. C'est encore une des disgrâces de l'art contemporain. Il est brutal. Il ne craint ni de choquer, ni de déplaire. On croit qu'on a tout fait quand on a offensé les moeurs et choqué les convenances. C'est une grande erreur. Elle est excusable et presque touchante chez les très jeunes gens, parce qu'il s'y mêle une infinie candeur. Ils ne savent pas que dans une société polie la volupté est aussi intéressée que la vertu à la conservation de la morale et au respect des convenances. Ils ne savent pas que tous les instincts trouvent en définitive leur compte dans les belles moeurs du monde. Mais on voudrait que le sentiment du respect fût moins étranger au coeur de nos jeunes romanciers.

»Ce qu'il y a de tout à fait louable en eux, c'est la connaissance qu'ils ont de la technique de leur art. S'ils composent mal, c'est moins par ignorance que par dédain: car vous savez qu'un livre bien composé est par cela même, selon le préjugé qui règne, un livre méprisable. Il suffit que M. Octave Feuillet compose en maître pour qu'on le mésestime. Le morceau est tout pour nos jeunes gens, et ils l'enlèvent avec une adresse remarquable. Ce sont d'excellents ouvriers et qui savent leur métier sur le bout du doigt. J'en connais de fort instruits, de savants même, bien armés pour écrire et qui donnent de solides espérances.

»Et quand on songe qu'un homme très jeune éprouve de grandes difficultés à se montrer avantageusement dans un genre qui, comme le roman exige une certaine expérience de la vie et du monde, on ne désespère pas de l'avenir de cette forme littéraire que la France a tant de fois et si heureusement renouvelée depuis le XVe siècle.

»Pourtant, je vous l'avoue, monsieur, c'est avec quelque défiance et un peu de tristesse que je vois s'amasser sur ma table ces piles de livres jaunes. On publie deux ou trois romans par jour. Combien, dans le nombre, doivent survivre? Le XVIIIe siècle n'en a pas laissé dix, et c'est un des beaux siècles de la fiction en prose. Nous avons trop de romans, et de trop gros. Il faudrait laisser les gros livres aux savants. Les contes les plus aimables ne sont-ils pas les plus courts? Ce qu'on lit toujours, c'est Daphnis et Chloé, c'est la Princesse de Clèves, Candide, Manon Lescaut, qui sont épais chacun comme le petit doigt. Il faut être léger pour voler à travers les âges. Le vraie génie français est prompt et concis. Il était incomparable dans la nouvelle. Je voudrais qu'on fît encore la belle nouvelle française; je voudrais qu'on fût élégant et facile, rapide aussi. C'est là, n'est-il pas vrai? la parfaite politesse d'un écrivain.

»On peut beaucoup dire en un petit nombre de pages. Un roman devrait se lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous également trois cent cinquante pages. Cela convient à l'éditeur. Mais cela n'est pas toujours convenable au sujet.

»Souffrez, monsieur, que je n'entre pas, pour le moment, dans le détail des classifications de la «littérature de tout à l'heure», telles que vous les avez établies vous-même. L'examen des tendances de la jeunesse intellectuelle nous entraînerait beaucoup trop loin. Vous constatez que ces tendances sont très divergentes. En effet, il est de plus en plus difficile de distinguer des groupes nettement définis. Il n'y a plus d'écoles, plus de traditions, plus de discipline. Il était sans doute nécessaire d'arriver à cet excès d'individualisme. Vous me demandez si c'est un bien ou un mal d'y être arrivé. Je vous répondrai que l'excès est toujours un mal. Voyez comment naissant les littératures et comment elles meurent. À l'origine, elles ne produisent que des oeuvres collectives. Il n'y a pas l'ombre d'une tendance individuelle dans l'Iliade et dans l'Odyssée; plusieurs mains ont travaillé à ces grands monuments sans y laisser une empreinte distincte. Aux oeuvres collectives succèdent des oeuvres individuelles; d'abord, l'auteur semble craindre encore de trop paraître. C'est un Sophocle; mais peu à peu la personnalité s'étale davantage; elle s'irrite, elle se tourmente, elle s'exaspère. Déjà Euripide ne peut se tenir de figurer à côté des dieux et des héros. Il faut que nous sachions ce qu'il pense des femmes et quelle est sa philosophie. Tel qu'il est, malgré son indiscrétion, à cause peut-être de son indiscrétion même, il m'intéresse infiniment. Pourtant, il marque la décadence, l'irréparable et rapide décadence. Les belles époques de l'art ont été des époques d'harmonie et de tradition. Elles ont été organiques. Tout n'y était pas laissé à l'individu. C'est peu de chose qu'un homme et même qu'un grand homme, quand il est tout seul. On ne prend pas assez garde qu'un écrivain, fût-il très original, emprunte plus qu'il n'invente. La langue qu'il parle ne lui appartient pas; la forme dans laquelle il coule sa pensée, ode, comédie, conte, n'a pas été créée par lui; il ne possède en propre ni sa syntaxe ni sa prosodie. Sa pensée même lui est soufflée de toutes parts. Il a reçu les couleurs; il n'apporte que les nuances, qui parfois, je le sais, sont infiniment précieuses. Soyons assez sages pour le reconnaître: nos oeuvres sont loin d'être toutes à nous. Elles croissent en nous, mais leurs racines sont partout dans le sol nourricier. Avouons donc que nous devons beaucoup à tout le monde et que le public est notre collaborateur.

»Ne nous efforçons pas de rompre les liens qui nous attachent à ce public; multiplions-les, au contraire. Ne nous faisons ni trop rares ni trop singuliers. Soyons naturels, soyons vrais. Effaçons-nous, afin qu'on voie en nous non pas un homme, mais tout l'homme. Ne nous torturons pas: les belles choses naissent facilement. Oublions-nous: nous n'avons d'ennemi que nous-même. Soyons modestes. C'est l'orgueil qui précipite la décadence des lettres. Claudien mourut plus satisfait que Virgile. Soyons simples, enfin. Disons-nous que nous parlons pour être entendus; pensons que nous ne serons vraiment grands et bons que si nous nous adressons, je ne dis pas à tous, mais à beaucoup.

»Voilà, monsieur, les conseils que j'oserais donner à nos jeunes gens. Mais je crains qu'il ne faille une expérience déjà longue pour en découvrir le sens profond. Heureusement qu'ils sont bien inutiles à ceux qui naissent avec un beau génie. Ceux-là, dès le berceau, sont nos maîtres, et la critique, loin de leur rien apprendre, doit tout apprendre d'eux.

»Vous me demandez, monsieur, «si je vois un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la critique». J'ai déjà dit quelques mots sur l'excellence de la critique au sujet d'un livre de M. Jules Lemaître. Je crois que la critique ou plutôt l'essai littéraire, est une forme exquise de l'histoire. Je dis plus: elle est la vraie histoire, celle de l'esprit humain. Elle exige, pour être bien traitée, des facultés rares et une culture savante. Elle suppose un affinement intellectuel que de longs siècles d'art ont pu seuls produire. C'est pourquoi elle ne se montre que dans les sociétés déjà vieilles, à l'heure exquise des premiers déclins. Elle survivra à toutes les autres formes de l'art si, comme dit une scolie de Virgile que j'ai trouvée quelque part citée par M. Littré, «on se lasse de tout, excepté de comprendre». Mais je crois plutôt que les hommes ne se lasseront jamais d'aimer et qu'il leur faudra toujours des poètes pour leur donner des sérénades.

»—Où en est l'avenir? demandez-vous, monsieur, en terminant votre lettre.

»L'avenir est dans le présent, il est dans le passé. C'est nous qui le faisons; s'il est mauvais, ce sera de notre faute. Mais je n'en désespère pas.

»Je m'aperçois que je n'ai pas dit la centième partie de ce que je voulais dire. Je voulais, par exemple, essayer d'indiquer les conditions nouvelles que la démocratie et l'industrie feront à l'art demain. Je me figure que ces conditions seront très supportables. Ce sera le sujet d'une prochaine lettre.

»Veuillez agréer, etc.»

M. CHARLES MORICE

M. Charles Morice m'a fait l'honneur de répondre publiquement, à ma réponse[21], sous forme d'une brochure éditée par la Librairie académique.

[Note 21: Réponse à M. Anatole France. Didier, éditeur, 1 vol. in-18.]

M. Charles Morice est très jeune, il appartient lui-même à la littérature de demain. C'est un poète plein de promesses, d'un talent déjà docte et rare. C'est aussi un esprit méditatif, habile aux spéculations intellectuelles. Comment désespérerait-il d'un avenir auquel il travaille ardemment? Pourquoi n'appellerait-il pas de ses voeux le triomphe d'un art qui est le sien? Il a hâte de voir de nouvelles écritures. Celles d'aujourd'hui ne lui disent plus rien.

Sa parfaite courtoisie n'en laisse rien voir; mais je devine qu'il trouve que nous durons trop. J'ai quelque raison de ne pas partager son impatience. Il est sage d'être toujours prêt à partir, et je me flatte d'être sage. Pourtant, si nous pouvons, mes amis et moi, atteindre, en prolongeant nos paisibles entretiens, les derniers ormeaux qui bordent le chemin de la vie, j'en remercierai la divine ou naturelle providence qui conduit les choses. Je ne crois point que la génération à laquelle j'appartiens ait fait une oeuvre mauvaise. Il me semble qu'elle n'a manqué ni d'art, ni de raison, ni de sentiment.

Il me semble que depuis les premiers poèmes de M. Sully Prudhomme, depuis les Intimités, de M. François Coppée, jusqu'aux Essais psychologiques, de M. Paul Bourget et aux Voyages intellectuels, du vicomte Eugène Melchior de Vogüé, il s'est écoulé vingt belles années de poésie et d'étude. Ces vingt années-là, pour ma part, je les ai vécues avec délices. J'ai estimé plusieurs de mes contemporains, j'en ai aimé et admiré quelques-uns; je puis me dire heureux. Rendons-nous témoignage: nous avons cultivé l'art et étudié la nature. Nous nous sommes approchés de la vérité autant que nous l'avons pu; nous avons découvert une petite parcelle de beauté qui dormait encore sans forme et sans couleur dans la terre avare. Nous n'avons jamais déclamé, nous avons été des artistes consciencieux et des poètes vrais. Nous avons voulu beaucoup apprendre sans espérer beaucoup savoir. Nous avons gardé le culte des maîtres; nous avons manqué, sans doute, de grand souffle, d'audace et de génie aventureux; mais nous avons possédé, je crois, le sens de l'exquis et de l'achevé. Je le dis bien haut: O vous, nés avec moi, mes compagnons de travail, vous avez bien mérité des lettres, et vos livres, publiés depuis dix-neuf années, comptent pour quelque chose dans les consolations et dans les justes fiertés de la patrie!

Il y a une oeuvre, entre autres, dont je sais infiniment de gré à mes contemporains. C'est d'avoir déployé cette intelligence heureuse qui pardonne et réconcilie. Ils ont terminé les querelles littéraires que le romantisme avait furieusement allumées. Grâce à nos maîtres Sainte-Beuve et Taine, grâce à nous aussi, il est permis aujourd'hui d'admirer toutes les formes du beau. Les vieux préjugés d'école n'existent plus. On peut aimer en même temps Racine et Shakespeare. J'ai traversé le champ des lettres avec des hommes de bonne volonté qui cherchaient à tout comprendre. La route m'a été douce et m'a semblé courte. Qu'on nous soit reconnaissant, du moins, d'avoir affermi la liberté des sentiments et la paix littéraire dont on jouit à cette heure. Il est possible que l'indifférence publique nous ait aidés dans cette tâche. Toutes les réconciliations sont faites de lassitude. Enfin, à tort ou à raison, on est fatigué des querelles de mots. Le fanatisme littéraire ne réveillerait plus d'échos. Les révolutions que fera la jeune école passeront à peu près inaperçues. Personne ne s'étonne plus de rien. Pour ma part, je ne blâmerai pas le public de son scepticisme à l'égard des nouvelles formes de l'art. «Un peuple n'est jamais coupable», disait le vieux roi Louis-Philippe à Claremont. Voilà une sage parole. Il est imprudent et vain de donner tort à tout le monde. Et puis, je ne crois pas aux nouveautés préméditées. La meilleure manière d'être novateur, c'est de l'être malgré soi et de l'être le moins possible. Les conditions de l'art ont peu changé depuis Homère. Je ne puis me figurer qu'elles changeront beaucoup d'ici à l'Exposition universelle. L'humanité elle-même se modifie très lentement. Quelle que soit l'impatience des jeunes poètes, pour donner des sensations nouvelles à l'homme, il leur faut attendre que l'homme ait acquis des sens nouveaux. Or, de telles acquisitions se font avec une infinie lenteur. M. Jules Soury croit, après le docteur Magnus, que les Grecs d'Homère ne voyaient point les couleurs; que, pour eux, le ciel n'était point bleu, les arbres n'étaient point verts, les roses n'étaient point roses, et que l'univers se reflétait dans leurs yeux barbares comme une immense grisaille. M. Gladstone le croit aussi. Mais ni M. Gladstone, ni M. Jules Soury, ni le docteur Magnus n'en sont bien sûrs; et si j'étais sûr de quelque chose, ce serait précisément du contraire.

Il est très probable que les premiers Hellènes voyaient la nature à peu près comme nous la voyons aujourd'hui, et qu'il se passera des milliers de siècles avant que l'oeil humain se perfectionne au point de percevoir des nuances nouvelles. Il en faut dire autant de l'ouïe et même de l'odorat. Les artistes de demain semblent croire que d'ici à peu nous distinguerons l'ultraviolet. C'est l'ultraviolet qu'ils s'obstinent à nous montrer. Et quand nous disons que nous ne pouvons le voir, ils répondent que nous y mettons de la mauvaise volonté.

Ils nous flattent en nous supposant des sens exquis; nos sens sont aussi grossiers, peu s'en faut, que ceux de nos pères. Tels qu'ils sont, ils nous procurent bien des joies et bien des douleurs. Mais ils ne suffisent point à percevoir les délicatesses de l'art nouveau. Je ne pardonne point aux symbolistes leur obscurité profonde. «Tu parles par énigmes» est un reproche que les guerriers et les rois s'adressent fréquemment dans les tragédies de Sophocle. Les Grecs étaient subtils; pourtant, ils voulaient qu'on s'exprimât clairement. Je trouve qu'ils avaient bien raison. J'ai passé l'âge heureux où l'on admire ce qu'on ne comprend pas. J'aime la lumière. M. Charles Morice ne m'en promet pas assez pour mon goût. Je veux comprendre tout de suite, et c'est là une exigence qui lui paraît insoutenable.

Vous êtes bien bien pressé! semble-t-il dire. Seriez-vous de ces esprits légers qui ne peuvent rien supporter de grave? Que ne méditez-vous les écrits de la jeune école? que ne les creusez-vous? que ne les approfondissez-vous? Et il ajoute en propres termes: «La licence peut être prise par l'artiste d'exiger du lecteur bénévole une sérieuse, une patiente attention.» Je répondrai en toute franchise que voilà, si je ne me trompe, une fâcheuse maxime et un précepte dangereux qui suffiraient à me brouiller avec toute la poétique nouvelle et à m'ôter l'envie de voir s'accomplir les prophéties littéraires de M. Charles Morice.

Plus je vis, plus je sens qu'il n'y a de beau que ce qui est facile.

Je suis bien revenu de la beauté des grimoires. À mon sens, le poète ou le conteur, pour être tout à fait galant homme, évitera de causer la moindre peine, de créer la moindre difficulté à son lecteur. Pour faire sagement, il n'exigera point l'attention; il la surprendra. Il craindra d'exercer la patience des lettrés et croira n'être pas lisible s'il ne peut être lu aisément.

La science a le droit d'exiger de nous un esprit appliqué, une pensée attentive. L'art n'a pas ce droit. Il est, par nature, inutile et charmant. Sa fonction est de plaire; il n'en a point d'autre. Il faut qu'il soit aimable sans conditions. Je sais bien qu'on a tout brouillé en ce temps-ci et qu'on a Voulu appliquer à la production littéraire les méthodes du travail scientifique. M. Zola, qui ne craint point le ridicule, a dit quelque part: «Nous autres savants!» Il subsiste pourtant quelque différence entre une chanson et un traité de géométrie descriptive. Les plaisirs que l'art, procure ne doivent jamais coûter la moindre fatigue.

M. Charles Morice nous laisse entendre, il est vrai, que l'art nouveau est obscur, pénible, malgré soi, contre son gré, et à cause seulement de l'extrême difficulté qu'il éprouve à réaliser son idéal. Il se propose, cet art, des choses très difficiles, tandis que l'art ancien s'en tenait aux choses faciles. J'entends cela avec quelque surprise. Je ne croyais point que tout ce qui a été fait jusqu'ici dans les lettres eût été si commode à faire. Mais sachons quelle fonction s'est donné l'art de l'avenir. Il veut s'attacher non plus seulement à l'esprit comme les classiques, non plus seulement à la matière, comme les naturalistes (ce n'est pas moi qui le dis), mais à l'être humain tout entier. Il veut faire la synthèse des littératures; il veut, selon la formule de M. Charles Morice, «suggérer tout l'homme par tout l'art».

C'est là une nouveauté. Et, comme toutes les nouveautés, elle est aussi vieille que le monde. De tout temps, l'art a voulu représenter l'homme, et l'homme tout entier. On ne l'a pas dit de tout temps, parce qu'il y eut d'abord des âges de simplicité dans lesquels on ne disputait pas sur la nature du beau; mais de tout temps on l'a pensé, car c'est la chose là plus naturelle. Les savants prétendent que le Petit Poucet est plus vieux que l'Iliade; ce n'est pas impossible. Eh bien, les vieilles femmes qui contaient le Petit Poucet aux enfants du Sapla Sindhou avaient aussi l'idée de représenter à leur manière tout «l'homme par tout l'art», comme dit Charles Morice. C'est pareillement, n'en doutez point, ce que se proposait le poète villageois de la vieille France qui fit cette chanson, bien connue de La Fontaine:

Adieu, cruelle Jeanne.
Puisque tu n'aimes, pas,
Je remonte mon âne
Pour galoper au trépas.
—Vous y perdrez vos pas,
Nicolas!

Voilà, sans obscurité aucune, corps et âme, tout l'homme et toute la femme. Il y a beau temps que les lauriers sont coupés dans les bois du Parnasse. Ils repoussent, mais toujours sur les mêmes souches. Sans nous embarrasser dans tant de systèmes, reconnaissons-le naïvement: anciens et modernes, classiques, romantiques, naturalistes, ont représenté, chacun à sa façon, l'homme et tout l'homme.

Ce qu'il y a de plus neuf dans la formule de M. Charles Morice, c'est le mot «suggérer». Cela, je l'avoue, est terriblement moderne, et même moderniste. J'en sens tout le prix. La suggestion est quelque chose de nouveau, de mystérieux encore et de mal défini. La suggestion est à la mode. Le poète, aujourd'hui, doit être suggestif. Il suggère. Quoi? Ce qui ne peut être exprimé. Il est le Bernheim de l'inouï, le Charcot de l'ineffable. Non plus exprimer, mais suggérer! Au fond, c'est là toute la poétique nouvelle. Elle interdit de représenter des idées, comme on faisait autrefois; elle ordonne d'éveiller des sensations.

Il fut des temps barbares et gothiques où les mots avaient un sens; alors les écrivains exprimaient des pensées. Désormais, pour la jeune école, les mots n'ont plus aucune signification propre, aucune relation nécessaire entre eux. Ils sont vidés de leurs sens et déliés de toute syntaxe. Ils subsistent pourtant, à l'état de phénomènes sonores et graphiques; leur fonction nouvelle est de suggérer des images au hasard de la forme des lettres et du son des syllabes. Leur rôle, dans la poésie de l'avenir, est exactement celui des petites bouteilles que le docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce qu'elles sont en effet, des fioles vides à tous les spectateurs insoumis à l'hypnose. Ce seul mot suggérer m'en dit bien long sur les tendances de M. Charles Morice.

Voulez-vous, à ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet sur Edgar Poë:

Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change
Le poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange

Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange

Du sol et de la nue hostiles ô grief
Si notre idée avec ne sculpte un bas relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur

Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef; il affecte délicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys. C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire endormi.

M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. «Le public, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans nom.»

À la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont vains et tendres: ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants; chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le sentiment est plus répandu que l'intelligence.

Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne doit pas les dédaigner.

M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise, la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il «pervertisse l'instrument merveilleux»? Je crois bien qu'en effet il use la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit: la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle est faite par lui. Oui, «l'instrument merveilleux» est l'oeuvre de la foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part, et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le plus savant est tenu de lui garder son caractère national et populaire; il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut changer à son gré le sens et les rapports des mots, il sera puni de son orgueil et de son impiété: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira de ses lèvres qu'un inintelligible murmure.

Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'oeuvre des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir: on ne gagne rien à les musquer.

Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter l'archaïsme. J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moréas composer un lexique à son usage avec des termes tombés en désuétude depuis la reine Claude et la duchesse Marguerite. C'est écrire à plaisir dans une langue morte, quand il y a tant de joie à parler toute vive notre aimable langue française. Elle est si douce et si fraîche, si heureuse, si alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne croirai jamais au succès d'une école littéraire qui exprime des pensées difficiles dans une langue obscure.

Ne tourmentons ni les phrases ni les pensées. Ne nous imaginons pas que les temps sont venus, que les vieilles littératures vont tomber en poudre au son des trompettes angéliques, et qu'il faut de nouveaux éblouissements à l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de toutes pièces dans les écoles sont généralement des machines compliquées et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos procédés. Il n'y a d'art véritable que celui qui se cache.