I.—LES SÉDUCTEURS[24]
[Note 24: Les Séducteurs.—Loulou. Calmann Lévy, édit., 2 vol. in-18.]
Je tiens Gyp pour un grand philosophe. Et, si l'on me demande comment je l'entends, je répondrai que je l'entends comme il faut. Je serais désolé que cela eût l'air d'un paradoxe. Je me garde bien de hasarder des paradoxes: il faut, pour les soutenir, un esprit que je n'ai pas. La naïveté me convient mieux. Et c'est en toute innocence que je déclare que Gyp est un grand philosophe. Mais distinguons. Il y a philosophe et philosophe. Est dit philosophe, celui qui recherche les principes et les causes. Ce n'est point proprement la manière de Gyp. En fait de causes, Gyp n'en connaît guère qu'une seule; il est vrai qu'elle est suffisante: c'est celle qu'on appelle poliment l'amour. Les philosophes qui recherchent les principes et les causes ressemblent, a-t-on dit, aux éléphants qui, en marchant, ne posent jamais le second pied à terre que le premier n'y soit bien affermi. Oh! que telle n'est point l'allure de Gyp! Mais on donne aussi le nom de philosophe à qui s'applique à l'étude de l'homme et de la société. La Bruyère a dit: «Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et les ridicules.» À ce titre, bien que je ne me figure point, Gyp consumée et usée par la méditation, il n'est point de philosophe qui ait plus philosophé que Gyp, et l'on ne peut douter que les petits livres de Gyp ne soient de grands manuels de philosophie. Autour du mariage, le Petit Bob, Dans l'train, Pour ne pas l'être, Plume et Poil, Le plus heureux de tous, les Séducteurs doivent être rangés parmi les recueils moraux où fleurit la sagesse.
C'est sans doute une exquise discrétion que de ne point révéler le secret de Polichinelle. Mais il y aurait peut-être aussi quelque affectation à ne point dire, après tant d'autres, que le pseudonyme de Gyp cache une gracieuse femme, l'arrière-petite-fille de Mirabeau-Tonneau, dont elle rappelle l'esprit prompt, indocile et mordant. Je puis dire encore qu'on peut voir en ce moment le portrait de cette dame à l'Exposition des Trente-Trois, rue de Sèze. L'oeil est vif, la bouche moqueuse, la physionomie charmante. On devine, à voir seulement ce portrait, que la porteuse de ce joli visage loge en sa petite personne une âme ironique.
Et il est de fait que c'est une terrible railleuse. Elle fait parler, dans une infinité de spirituels dialogues, tout un monde de viveurs et d'oisifs, et il ressort de tant de légers discours que l'homme est, à l'état civilisé, un vain, grossier et ridicule animal. C'est cette idée, profondément sincère, qui fait de Gyp un philosophe et un moraliste. Il a été de mode, pendant quelque temps, d'accuser d'immoralité les jolies fantaisies que notre auteur semait d'une main négligente dans la Vie parisienne. Je n'ai jamais compris, pour ma part, cette sévérité. Je n'ai jamais découvert dans les dialogues de Gyp la moindre excitation au vice. Il m'a semblé tout au contraire que le plaisir y était représenté généralement comme un travail très compliqué, très fatigant et tout à fait stérile. Pour ma part, chaque fois que Gyp m'a montré les riches et les heureux faisant la fête, comme on dit, j'ai senti redoubler en moi le désir de vivre dans l'humilité magnifique de la science, in angello cum libello. Oui, je n'ai pu voir les beaux amis de Paulette faire des bulles de savon et verser du champagne dans le piano, pour se distraire, sans songer que l'humble érudit qui compose patiemment une métrique grecque dans un faubourg de petite ville n'a pas choisi, à tout prendre, la plus mauvaise part des choses de la vie. Tantôt encore, en faisant le compte des heures vides que Gérard a tuées péniblement à son cercle, chez Blanche d'Ivry et chez madame de Fryleuse, ne me suis-je pas surpris tout à coup songeant—excusez l'étrangeté de ma rêverie—à la vie simple et remplie de quelque homme de bien, d'un vieux prêtre, par exemple, occupé d'études et se réveillant dans les nuits d'avril à la pensée qu'il gèle et que ses pommiers sont en fleur. Le trait est de Rollin. Ce bon homme n'entretenait pas d'autre inquiétude dans son âme pure comme celle d'un enfant. Je vous dis en vérité que Gyp m'a appris à estimer le bon Rollin. Elle nous enseigne que les heureux de ce monde ne sont point dignes d'envie, qu'ils sont misérables dans leurs joies et ridicules dans leurs élégances. Je m'en doutais bien. Mais tout le monde ne le sait pas. Gyp semble nous dire: ce n'est ni dans la beauté des attelages ni dans le luxe des femmes que réside le souverain bien, et l'on peut passer toutes ses matinées de printemps dans l'allée des Poteaux sans y trouver la joie du coeur. Je me figure que, si saint Antoine avait lu Gyp dans le désert, il aurait retrouvé un peu de tranquillité à la pensée que le monde ne vaut pas qu'on le regrette. Il se serait dit que sa tête de mort et son écuelle de bois valaient bien après tout les bulles de savon du petit de Tremble et les coupes de champagne de Joyeuse. Et puis il n'aurait pu s'empêcher de rire, et un saint qui rit est bien près de devenir un sage; il est sauvé. Plus j'y songe, plus je suis tenté de recommander les oeuvres de Gyp aux personnes qui professent l'ascétisme.
Gyp a pénétré philosophiquement la vanité des habits de coupe anglaise. Je soupçonne de mon côté qu'il y a quelque vanité dans l'étude de la prosodie grecque et des mosaïques byzantines. Mais, s'il faut choisir entre les vanités, nous préférerons celles qui font oublier, qui consolent, qui donnent à l'existence la paix avec la dignité. Voilà ce qu'enseigne Gyp en souriant. C'est pourquoi je la tiens pour un écrivain des plus moraux. Si j'étais de M. Camille Doucet, je n'aurais point de cesse que Dans l'train et les Séducteurs n'eussent reçu de l'Académie française un prix Montyon.
Je sais bien que les femmes de Gyp sont ravissantes et qu'elles ont autant d'esprit que leurs adorateurs en ont peu. Je sais que Paulette est exquise, je sais que madame de Flirt et madame d'Houbly sont faites pour nous donner quelque trouble. Mais que voulez-vous? Il faut bien que la philosophie s'accommode du charme des femmes. Il n'y a pas de sagesse capable de supprimer la beauté vivante. Ce serait d'ailleurs une effroyable sagesse. C'est un fait qu'il y a de jolies femmes sur la terre. Les livres ne le diraient pas, qu'on le verrait bien tout de même. Gyp ne craint pas de nous montrer de ravissantes créatures; mais, en même temps, elle nous fait comprendre qu'il est ardu et décevant de vouloir les aimer de trop près, et c'est là justement qu'elle se révèle moraliste consommé.
Je vous en ferai juge et je prendrai mon exemple dans le dernier livre de mon auteur. Il s'appelle les Séducteurs! et il est dédié à M. Jules Lemaître. Un livre placé sous un tel vocable ne peut offenser aucune des Muses. Aussi bien est-ce chose légère et douce. Je choisirai sans crainte le dialogue le plus intime de tout le livre, parce qu'à le bien entendre il est aussi le plus philosophique. La scène se passe dans un petit rez-de-chaussée de l'avenue Marceau. Une douce obscurité baigne la chambre close.
MADAME D'HOUBLY.—Quelle heure est-il?
FRYLEUSE.—Je ne sais pas… Ne t'occupe donc pas de l'heure…
Que t'importe?…
MADAME D'HOUBLY, à part.—Il me tutoie déjà…
FRYLEUSE.—Vous ne savez pas à quel point je suis heureux!
MADAME D'HOUBLY.—Mais si… je m'en doute… Il doit être,
extrêmement tard…
FRYLEUSE, regardant la pendule.—À peine cinq heures et
demie…
MADAME D'HOUBLY, bondissant.—Miséricorde! Alors il y a deux
heures que nous sommes enfermés là dedans!…
FRYLEUSE, mélancolique.—Le temps vous a donc paru bien long?
MADAME D'HOUBLY.—Non… mais…
FRYLEUSE.—Si… Je le vois bien, allez! Vous regrettez de
m'avoir accordé… ces deux heures…
MADAME D'HOUBLY.—Mais non… D'abord, je ne regrette jamais
rien!… Regretter, c'est inutile!…
FRYLEUSE.—Je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas…
MADAME D'HOUBLY.—Mais du tout!… (Un temps.) Je ne peux pas mettre ce bouton de bottine sans crochet!… Voulez-vous me donner un crochet?…
FRYLEUSE.—Un crochet? Ah! mon Dieu! mais je n'en ai pas! Je n'ai pas songé… pas prévu…
MADAME D'HOUBLY.—Pas prévu?… Ah bien, par exemple!… Si j'avais su que vous ne prévoyiez pas, je… Enfin je n'aurais pas besoin d'un crochet à boutons, là!
FRYLEUSE, désolé.—Oh!!!
MADAME D'HOUBLY, s'acharnant contre son bouton.—Ah! je ne peux pas! il n'y a pas moyen!…
FRYLEUSE, craintif.—Si vous vouliez me permettre…
MADAME D'HOUBLY.—Oh! je ne demande pas mieux!… J'en ai assez!…
FRYLEUSE, prenant dans sa main le pied de madame d'Houbly et le regardant avec admiration.—Quel pied!… C'est une merveille!…
MADAME D'HOUBLY, agacée.—Oh! si c'est pour ça que…?
FRYLEUSE.—Non… pardon. (Il entreprend vainement de faire passer le bouton dans la boutonnière.) Si vous essayiez avec une épingle à cheveux?…
MADAME D'HOUBLY.—Une épingle à cheveux! Je ne mets pas de ces saletés-là, moi!
FRYLEUSE.—Mais vos cheveux sont relevés cependant, et…
MADAME D'HOUBLY.—Oui… avec un peigne… (Énervée).
Voulez-vous que je boutonne mes bottines avec un peigne?
Et le plus beau jour de Fryleuse n'aura pas de lendemain. Gyp n'est pas tendre pour les pauvres séducteurs. Elle raille leur prudence et leurs artifices; elle méprise leurs travaux; elle est sans pitié pour leurs peines et leurs misères. Elle tient la vieille habileté de M. d'Oronge pour aussi ridicule que la jeune inexpérience de Fryleuse. Elle oppose victorieusement aux désirs du petit de Tremble les cinquante-deux boutons de la robe de madame de Flirt, «cinquante-deux boutons, sans compter les tresses et les olives d'argent qui croisent dessus… Il faut vingt minutes pour les mettre.» Enfin elle est ravie de montrer qu'une égoïste sensualité jointe à un sot amour-propre fait de l'homme une fâcheuse bête. Gyp a raison, tout cela est ridicule. Ces hommes et ces femmes sont d'une misérable petitesse. Pourtant donnez-leur une seule chose qui leur manque, ils deviendront beaux et touchants. Qu'ils aient la passion, que ce soit un sentiment vrai, une émotion profonde qui les jette dans les bras l'un de l'autre, et ils cesseront aussitôt de paraître ridicules et mesquins; au contraire, ils nous inspireront de douces sympathies, et nous dirons en les voyant passer: «Ceux-là sont heureux! Ils ont fait descendre le ciel sur la terre. Ils sont l'un pour l'autre un vivant idéal. Ils mettent l'infini dans une heure et ils réalisent Dieu en ce monde. Il nous faut envier jusqu'à leurs douleurs. Car elles contiennent plus de joies que la félicité des autres hommes.»
Voilà encore une inspiration sublime que nous devons à l'auteur de Plume et Poil. J'affirme qu'il y a peu d'écrivains qui aident comme Gyp à la culture et à l'amendement de la personne morale.