GYP[27]

Passionnette. Le mot n'est pas dans le Littré. Il n'est pas non plus dans le dictionnaire de l'Académie. Du moins, je l'ai cherché sans le trouver dans l'édition de l'an VI, qui est celle que je préfère, parce qu'elle a une jolie vignette, de style Louis XIV, où l'on voit un cartouche de palmes entre deux vases de fleurs, au milieu d'un paysage historique, et le cartouche porte cette inscription en lettres capitales: «À l'Immortalité». Je n'ai pas sous la main les éditions plus récentes, mais je gagerais hardiment que Passionnette ne s'y trouve pas. Pourtant le mot est français et bien français. Pourquoi la Compagnie ne l'accueillerait-elle pas dans la prochaine édition de ce dictionnaire où elle obéit à l'usage, grand professeur de langue, notre maître et le sien? Je présenterais volontiers à ce sujet une humble requête à M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, qui, comme poète comique, ne peut manquer de sentir combien ce mot de passionnette est clair, expressif, charmant. Je confesse qu'il est jeune. Ni le Trévoux ni Furetière ne le connaissaient. Mon vieux Furetière, qui fait mes fréquentes délices, donne seulement passion. Et après avoir cité cet exemple de M. Nicole: «Les effets extraordinaires des passions ne peuvent être imités par la raison», il ajoute, avec cette ingénuité si touchante chez un savant: «Les philosophes ne s'accordent pas sur le nombre des passions». Il leur serait également difficile de s'accorder sur le nombre des passionnettes. Et ce ne serait pas un labeur indigne des Quarante que de définir exactement passionnette. Je propose, en attendant, la définition que voici:

Passionnette, s. f., petite passion, se dit du vif sentiment d'une mondaine pour un mondain. Imperceptible piqûre d'aiguille au coeur. Gyp croit qu'une femme de bien doit en mourir.

On l'avait bien dit, à madame de Gueldre, qu'elle aurait sa passionnette. «Elle viendra, lui répétait une belle et savante amie, elle viendra la passionnette, et peut-être étrangement banale, sans que vous sachiez pourquoi ni comment vous vous éprendrez du premier venu qui, probablement, ne sera capable ni de vous comprendre, ni même de vous aimer.» Et ces fortes expressions, par lesquelles une mondaine exagérait la fragilité des femmes, devaient être pour madame de Gueldre si précises et si littérales!

C'était, une charmante femme que la comtesse de Gueldre. Elle se nommait, de son nom de baptême, Auréliane, mais ses amis l'appelaient Liane, lui donnant de la sorte le nom qui convenait à sa grâce flexible. Blonde aux cheveux légers, petite, svelte, merveilleusement souple, elle était toujours habillée de blanc, portant l'hiver de la peluche et du velours, l'été de la mousseline ou du crêpe de Chine. Elle avait gardé, après son mariage, une innocence imprudente qui s'était changée peu à peu en tristesse revêtue de gaieté courageuse. Moqueuse et brusque, mais tendre et bonne, elle avait grand pitié des hommes et des bêtes. Elle ne pouvait voir souffrir une fleur. Très artiste, elle peignait des saintes pour les églises de village et elle chantait avec sentiment de vieux airs quand elle était seule. Elle était simple, droite, vraie.

On disait de madame de La Fayette que c'était une femme vraie. Mais elle était tout ensemble vraie et secrète. Elle était vraie, mais ses amis ne savaient jamais ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait. Madame de Gueldre n'était point secrète à la manière de madame de La Fayette. Elle manquait de prudence, de sagesse mondaine, de cet esprit de crainte qui est la plus apparente vertu des dames. Trop peu soucieuse de l'opinion, elle mettait sa pudeur à cacher sa vertu.

Il n'en était point d'elle comme de cette dame (je ne sais plus où j'ai lu cela) qui disait aussi: Je suis franche. Elle le dit un jour à quelqu'un qui savait bien qu'elle ne pouvait pas l'être tout à fait, et qui lui demanda:

—Qu'appelez-vous être franche?

—Mon Dieu, mon ami! répondit-elle, une femme franche est une femme qui ne ment pas sans nécessité.

Madame de Gueldre avait passé de quelques années la trentaine sans s'être mise une seule fois dans la nécessité de mentir. Bien que tout à fait détachée d'un mari qui s'était détaché d'elle très vite et l'avait trompée sans délicatesse, elle n'avait jamais ni distingué, ni remarqué personne. On lui faisait beaucoup la cour, sans qu'elle y prît plaisir. Elle n'avait pas le goût du flirt et n'aimait pas les déclarations. La seule idée d'en entendre une la rendait malheureuse. Si la déclaration venait d'un fat ou d'un sot, elle en était irritée et blessée, ce qui prouve la délicate fierté de son âme. On conte qu'une femme d'esprit qui a beaucoup l'habitude de ces méprisables hommages, car sa magnifique beauté est très en vue dans le monde, se trouva récemment obsédée par un séducteur de profession, qui, après les détours ordinaires, en vint à lui confier qu'il l'aimait.

—Je m'en étais aperçue depuis un bon moment, lui répondit-elle en riant.

—À quoi?

—À ce que vous deveniez horriblement ennuyeux.

Madame de Gueldre était femme à répondre de la sorte. Mais, si la déclaration venait d'un homme sincère et vraiment ému, elle en ressentait une véritable peine, craignant plus que tout au monde de paraître coquette ou mauvaise et de faire souffrir. C'était une belle et rare créature. Elle fut tout à fait attristée le jour où M. de Mons lui dit d'un accent qui ne trompait point: «Je vous aime».

«Élégant sans être ridicule, spirituel sans être impertinent, instruit sans être ennuyeux», montant bien à cheval, tirant à merveille, Bernard de Mons était de plus un mauvais sujet: il avait donc tout ce qu'il faut pour plaire à une femme. Mais Liane ne l'aimait point, bien qu'il fût aimable, parce que les convenances ne forment point l'amour et parce que son heure n'était point venue. Cette heure sonna au moment précis où le vicomte de Guibray vint en buggy avec un très beau cheval alezan au château de Kildare où madame de Gueldre passait l'été. M. de Guibray prenait, quand il lui plaisait, la voix câline et l'oeil caressant. Mais son front restait étroit et têtu. C'était un provincial très mondain qui avait l'habitude de donner leur titre aux gens quand il leur parlait, et d'appeler madame de Gueldre «marquise». M. Robert de Bonnières pourrait nous dire exactement ce qu'il faut penser de ces mauvaises habitudes. M. de Guibray avait, à mon sens, des torts encore moins pardonnables.

Content de lui, léger, insensible, d'un égoïsme odieux, il était beaucoup moins aimable que Bernard de Mons, qui gaspillait en toute rencontre son temps, son argent, sa santé, mais non point son coeur, Bernard, grand enfant prodigue, si bien fait pour tomber en pleurant entre deux beaux bras miséricordieux. Jean de Guibray n'était pas aimable; il fut aimé. Comment s'y prit-il pour séduire cette fine et fière créature, cette Liane, exquise et jusque-là assoupie dans une chasteté facile? Il n'y mit point d'art ni d'étude. Il n'y mit pas même de réflexion. Il fut seulement grossier. Au retour d'une partie de campagne, dans la nuit, en landau, il risqua une caresse qui était une insulte. Liane, offensée et charmée, sentit qu'elle était toute à lui et qu'il la prendrait quand il voudrait, comme une proie inerte. Pourtant, c'était une petite personne courageuse et clairvoyante. Elle le voyait tel qu'il était, pitoyablement frivole, incapable d'aimer, plutôt méchant que bon. Sa tête n'était pas prise. C'est précisément pour cela qu'elle allait à sa perte infaillible. Elle n'avait pas même la ressource du dialogue intérieur, du soliloque efficace. Elle ne pouvait rien pour elle-même. Que répondre aux suggestions muettes? Qu'opposer à ces forces aveugles qui nous travaillent dans le secret de l'être? «Elle se considérait avec l'extrême sincérité qu'elle apportait en toutes choses; elle se trouvait profondément bête et ridicule…

«Ainsi, ce monsieur, qu'elle connaissait à peine la veille, tenait maintenant la première place dans sa vie! Et comment avait-il pris celle place?… Était-ce en l'éblouissant par son esprit ou en lui révélant une âme exquise?… C'était tout simplement en faisant ce qu'il eût fait avec une fille.»

Enfin, elle l'aimait. «Elle voulait le voir, tout le reste lui était égal.»

M. de Guibray, de son côté, poussait très mollement l'aventure, se contentant çà et là de quelques privautés furtives, et surtout fort peu désireux de conclure. Les embarras d'une liaison l'effrayaient d'avance, et il s'occupait en ce moment même de se marier et de se bien marier. En vérité, madame de Gueldre avait mal placé le trésor de son amour. Une femme peut-elle se tromper à ce point? C'est presque un lieu commun d'admirer l'instinct qui conduit les femmes dans l'amour. Les hommes à bonnes fortunes quand ils se mêlent, par hasard, d'avoir des idées générales, déclarent volontiers que les femmes ne se trompent guère dans leurs choix. Ils songent évidemment à celles qui les ont choisis. Mais, sans invoquer le témoignage de cette vieille dame qui avouait, de bonne grâce, qu'elle avait été bigrement volée dans sa vie, il est croyable que les femmes n'ont pas toujours la main gauche heureuse, dans un pays où on les recherche par vanité autant que par goût. Et la France est précisément ce pays-là. Enfin, elles peuvent mal choisir dans tous les pays du monde parce que dans tous les pays l'homme est le plus souvent léger, vain et trop égoïste pour consentir seulement à s'aimer lui-même en elles. «On ne tombe jamais bien», dit Alexandre Dumas. On peut tomber aussi mal, mais non plus mal que madame de Gueldre. Cette jolie petite créature pétrie de grâce, de courage et de bonté, pour prix de tout son être abondamment offert, ne reçut pas même un peu de tendresse hypocrite ou de sensualisme vrai, ou d'estime indifférente. Car cet homme ne l'aimait pas, ne la voulait pas et il la croyait légère; il ne se gênait pas pour le lui faire entendre, et elle ne disait rien pour l'en dissuader. Elle songeait: À quoi bon? Il ne me croirait pas. Et peut-être lui plairais-je encore moins, s'il savait qu'il n'y a rien dans ma vie. Elle avait vu jouer la Visite de noces et elle le savait un peu snob.

«Il ne lui avait rien promis; elle ne lui avait rien demandé; elle n'espérait rien de cette liaison bizarre et inachevée. Elle ne regrettait rien non plus… Malgré sa conviction absolue de n'être pas aimée de Jean, elle éprouvait un désir fou d'être à lui tout de même; un besoin de souffrir plus qu'elle n'avait souffert encore.»

Liane vécut ainsi quelques semaines, attendant de rares visites ou des lettres qui ne venaient point, s'offrant en vain, sans même se sentir humiliée: elle n'avait plus d'amour-propre, n'ayant que de l'amour, anxieuse, éperdue, brûlée de fièvre et de larmes. Et ce fut là sa passionnette. Elle n'avait demandé qu'une seule grâce à M. de Guibray: «Promettez-moi, lui avait-elle dit de m'avertir quand vous vous marierez.» Il ne lui fit pas cette faveur, et c'est par le journal qu'elle apprit le mariage de M. Marie-François-Jean, vicomte de Guibray, avec mademoiselle Lucile-Marie-Caroline de Lancey. Dès lors elle résolut de mourir et ne s'occupa plus que de mourir en femme de goût, le plus naturellement possible. Elle n'avait point d'enfants, mais elle devait à M. de Gueldre d'éviter un scandale posthume. On ne manquera pas de dire: Quoi? se tuer pour si peu! se tuer pour rien! Après tout, elle n'a pas perdu M. de Guibray, qui n'a jamais été à elle. Quels liens s'étaient donc rompus pour que sa vie entière s'écoulât comme d'une blessure et pour que ce jeune front suât la sueur d'agonie? On dira encore: Les femmes qui sont communément instinctives et dociles à la nature, qui obéissent facilement aux suggestions de la chair et du sang, ne se tuent point pour un rêve. Ce n'est pas l'usage. Moi-même j'ai quelque doute sur ce point; mais je ne suis pas assez grand clerc pour en décider. Je crois ce qu'on me dit, surtout quand c'est bien dit. Et j'imagine que Gyp pourrait répondre: «Pourquoi voulez-vous que Liane soit morte d'amour? Elle s'est tuée de dégoût et parce que la vie, ce n'était donc que ça! Elle s'est condamnée parce qu'après ce qu'elle avait fait et subi, le bonheur seul pouvait l'absoudre et que le bonheur ne pouvait plus venir. Enfin, elle avait un infini besoin de repos. C'était une Bretonne; elle aimait la mort.»

Je crois que Gyp parlerait ainsi pour expliquer cette sotte et tragique aventure. En effet, Liane était Bretonne, c'est-à-dire qu'elle avait l'âme grande, abandonnée et simple. Comme elle aimait beaucoup Dieu, elle s'arrangea un pieux suicide. Tout le temps qu'avait duré sa passionnette, elle avait mis Dieu dans les affaires de son coeur. À Sainte-Anne d'Auray, elle avait fait une neuvaine pour que M. de Guibray l'aimât. À Paris, dans les jours désolés d'une séparation sans souvenirs, elle allait chaque matin à Saint-Roch brûler un cierge. Elle est agréable à Dieu, pensait-elle, «cette jolie colonne blanche, élégante comme une tige de lis, qui se consume silencieusement en élevant vers le ciel sa flamme claire». Le matin du jour qu'elle avait choisi pour mourir, elle fit allumer tous les cierges que pouvait contenir sur ses pointes aiguës l'if de la chapelle. Un moment, elle les regarda brûler, puis elle rentra chez elle, se vêtit de sa plus belle robe et, ayant bu une fiole de morphine, elle se coucha sur son lit et, pleine d'espoir en Dieu, s'endormit du dernier sommeil. Ce n'était peut-être pas très logique. Un théologien verrait bien vite que Liane raisonnait mal. C'est que Liane n'était pas théologienne et qu'elle n'avait aucune idée d'un Dieu tout à fait régulier. On a remarqué que, depuis les temps les plus reculés, les dieux des femmes ne sont point dogmatiques et qu'ils ont une inépuisable indulgence pour les faiblesses du coeur et des sens. Et pendant que Liane était étendue toute blanche sur son lit, la pâle et chaste flamme, nourrie de cire d'abeilles, montait dans l'église vers le dieu qui doit à cette femme la part d'amour et de bonheur qu'elle n'a point eue en cette terre.

Voilà l'histoire de Liane. Je l'ai gâtée en la contant. Il fallait n'y pas toucher, n'en altérer en rien la charmante simplicité. J'ai montré une fois de plus que les scoliastes ne devraient point griffonner en marge des livres d'amour. Mais les scoliastes sont incorrigibles; il faut qu'ils barbouillent de leur prose les plus touchantes histoires. Si, du moins, j'avais pu vous donner quelque idée du charme de Passionnette. On sait que ce petit nom de Gyp est le pseudonyme d'une arrière-petite-nièce du grand Mirabeau, madame la comtesse de Martel-Janville, qui nous a accoutumés à des dialogues d'une ironie légère et sûre, où la vie mondaine se peint d'elle-même dans sa brillante frivolité. J'ai médité naguère en moraliste, quelques-uns de ces sveltes chefs-d'oeuvre d'esprit, de finesse et de gaieté. Passionnette nous révèle un aspect nouveau du talent de cet écrivain, et nous savons aujourd'hui que Gyp est un conteur vrai, délicat et touchant. Et puis il court dans ce petit livre un souffle de générosité et de courage; il y règne une sensibilité profonde et contenue; on y sent une bonne foi, une franchise qui, s'alliant étrangement à l'inconscience la plus féminine, inspirent une sorte très rare d'admiration et de sympathie.