II

M. Bladé a recueilli les contes que les paysans de Gascogne disent, dans les soirs d'automne, après souper, sur l'aire des métairies, en dépouillant le maïs. Nous avons peine à croire, nous qui vivons dans les villes, que parmi les campagnards que nous rencontrons aux champs il puisse se trouver de beaux conteurs et que de ces lèvres, scellées par la solitude, la prudence et la méditation du gain, sortent, à certaines heures, des paroles abondantes comme une rhapsodie d'Homère. Pourtant il y avait naguère, et il subsiste encore dans les villages des femmes, des vieillards pour dérouler, d'une voix rythmique, dans leur idiome natal, les contes qu'ils ont appris des aïeux. Tels étaient cette Cadette Saint-Avit, de Cazeneuve, ce Cazaux, de Lectoure, et tant d'autres que M. Bladé a interrogés pendant plus de vingt-cinq ans. Le vieux Cazaux dit un jour à M. Bladé: «J'ai ouï-dire que vous parliez le français aussi bien que les avocats d'Auch et même d'Agen. Pourtant, vous n'êtes pas un francimant, et il n'y a pas de métayer qui sache le patois mieux que vous.»

C'est par cette profonde connaissance des dialectes, par cette entente du parler, du sentir et du vivre agrestes que notre savant a gagné la confiance des conteurs rustiques et pénétré dans la tradition plus avant qu'on n'avait fait encore. De plus (et son ami Noulens, qui s'y connaît, me l'a bien dit, quand nous dînions ensemble, aux fêtes de Jasmin), M. Bladé a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnaître et suivre la veine épique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses traductions, le caractère, c'est-à-dire la chose qui, en art, importe le plus.

Le monde que nous ouvrent les contes populaires de la Gascogne et de l'Agenais est un monde de féerie, dont les personnages et les scènes nous sont déjà connus pour la plupart. Nous ne devons pas être surpris d'y retrouver Peau d'Âne, la Belle et la Bête et Barbe-Bleue. La mythologie comparée nous a montré partout les mêmes mythes. Nous savons que l'humanité tout entière s'amuse, depuis son enfance, d'un très petit nombre de contes dont elle varie infiniment les détails sans jamais en changer le fonds puéril et sacré. «Aujourd'hui, dit M. Bladé, dans les chansons comme dans les légendes en prose, l'unité de bien des thèmes populaires s'accuse nettement.» Mais ces vieilles, ces éternelles histoires, en passant dans chaque contrée s'y colorent des teintes du ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprègnent des senteurs de la terre. C'est là justement ce qui leur donne la nuance fine et le parfum; elles prennent, comme le miel, un goût de terroir. Quelque chose des âmes par lesquelles elles ont passé est resté en elles, et c'est pourquoi elles nous sont chères.

On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les contes gascons. On y voit le roi vaillant comme une épée et honnête comme l'or, qui fait de grandes aumônes à la porte de son château, et le jeune homme fort comme un taureau qui aime la princesse belle comme le jour, sage comme une sainte et riche comme la mer. Et il se dit à lui-même: «Il faut que cette demoiselle soit ma femme. Autrement je suis capable de faire de grands malheurs.» Parfois, ce jeune homme se trouve être le bâtard du roi de France: en ce cas il a une fleur de lis d'or marquée sur la langue. Il sert dans les dragons et, à cela près qu'il est un peu vif, c'est le meilleur fils du monde. Quant aux femmes, il est remarquable que les moins jolies sont aussi les moins bonnes. «Laide comme le péché et méchante comme l'enfer», dit couramment le conteur, qui est bon chrétien et qui veut que le péché soit toujours laid.

Tous ces personnages sont très simples, et ils ont des aventures extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants exposés, ainsi qu'Oedipe à sa naissance, et qui, après avoir traversé mille périls, rentrent en vengeurs dans le palais natal; de princes affrontant le serpent couronné d'or et recueillant la fleur de baume et la fleur qui chante; de jeunes princesses, qui, semblablement à Mélusine prirent congé de leur amant, pour avoir été regardées malgré leur défense; d'hommes ravis dans les airs et d'hommes métamorphosés. On voit bien que ces contes sont du temps où les bêtes parlaient. On y entend la mère des puces, le roi des corbeaux, la reine des vipères et le prêtre des loups, qui dit la messe une fois l'an. Le folk-lore gascon est très riche en animaux fabuleux. On y rencontre les serpents qui gardent l'or caché sous la terre, le mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le front est chargé d'une couronne d'empereur et les sirènes qui peignent avec des peignes d'or leurs cheveux de soie. On y retrouve aussi ces vieilles et étranges connaissances du traditionniste: ces animaux, loup, poisson ou grand'bête à tête d'homme, qui, frappés mortellement, révèlent à leur vainqueur les propriétés merveilleuses de leur chair et de leur sang. Il y a aussi les hommes-bêtes, comme l'homme vert, maître de toutes les bêtes volantes, et les hommes qui se changent en bêtes comme le forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous n'aurions jamais fini, s'il nous fallait indiquer toute cette zoologie merveilleuse. Sachez seulement que les bords de la Garonne sont hantés, comme les bords du Rhin, par des fées et par des nains à longue barbe. Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bécats, qui ont un oeil unique au milieu du front.

Les Dracs se montrent quelquefois dans la campagne. Ce sont de petits esprits occupés surtout à tourmenter les chevaux. Le vieux Cazaux les a vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il a vu pareillement, ou pu voir, la Marranque et la Jambe-Crue qui rôdent le soir, autour des métairies et derrière les meules de paille.

La nuit, les morts se promènent. Ils sont la plupart d'humeur fâcheuse. Une propriétaire de Mirande ou de Lectoure, je ne sais trop, eut l'imprudence d'inviter l'un d'eux à souper. Au coup de minuit, un squelette frappa à la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le maître fit bonne figure et mangea avec le compagnon qui, pour lui rendre sa politesse, le pria de venir souper le lendemain dans le cimetière. Notre Gascon, non moins hardi que don Juan, fut plus habile ou plus heureux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf. Disons aussi qu'on trouve en Gascogne le mort reconnaissant qui porte aide et découvre des trésors au voyageur qui lui a donné la sépulture.

C'est le sujet du plus vieux roman du monde, de ce roman chaldéen d'où les Juifs ont tiré l'histoire de Tobie, nouvellement mise en vers par Maurice Bouchor. Pour concevoir ce qu'il peut entrer de diableries dans la tête d'un paysan gascon, il faut ajouter à ces fantômes, à ces spectres et, comme ils disent, à ces Peurs, le sabbat, avec toutes ses sorcelleries, les envoûtements et la messe de saint Sécaire. M. Bladé nous avertit que c'est une superstition encore fort répandue en Gascogne. Et il me souvient de ce que m'a conté à ce sujet, il y a peu d'années, le curé d'une petite paroisse située dans la Gironde, entre Cadillac et Langoiran.

Du temps qu'il était vicaire à Saint-Serin de Bordeaux, ce prêtre reçut un jour à la sacristie de son église la visite d'un paysan qui lui demanda de dire la messe de saint Sécaire. L'homme voulait sécher un voisin qui avait envoûté sa vache et sa fille! «La bête est morte, dit-il; l'enfant ne vaut guère mieux. Il n'est que temps de sécher l'envoûteur en disant à son intention la messe de saint Sécaire. Je payerai ce qu'il faudra.»

Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait voulu, qu'il n'aurait pas pu. Il faut la savoir et tous les prêtres ne la savent pas. Et puis, le rite en est sévère. On ne la célèbre que dans une église en ruines ou profanée. Sur le coup de onze heures, le célébrant approche de l'autel, suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc. Il commence l'office par la fin et continue tout à rebours pour terminer juste à minuit. L'hostie est noire et à trois pointes. Le vin est remplacé par l'eau d'une fontaine où l'on a jeté le corps d'un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche. Les crapauds chantent. Mon curé de village est un homme simple et jovial; tel que je le connais, il n'aurait jamais, ni pour or ni pour argent, chanté la messe de saint Sécaire.

Le diable apparaît quelquefois en personne aux paysans de la Garonne et du Tarn. Mais à Lectoure comme à Papefiguière, il est aussi sot que méchant et toujours dupé. On le retrouve dans le recueil de M. Bladé tel qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine et tel que je l'avais connu premièrement dans mon enfance par les contes angevins que mon père, il m'en souvient, me disait, penché le soir sur mon petit lit à galerie où j'avais des rêves si merveilleux. Ce diable incongru et niais n'attrape que des coups et sert de souffre-douleur aux compagnons madrés et aux rusées commères. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il prend un peu d'argent, sachant que c'est le grand viatique en ce monde sublunaire, et suivi de saint Pierre, il court les chemins. «Un jour, comme ils chevauchaient tous deux, ils rencontrèrent une charrette de foin versée. À genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait:

—Mon Dieu! ayez pitié de moi! Relevez ma charrette. Ayez pitié de moi!

—Bon Dieu, dit saint Pierre; n'aurez-vous pas pitié de ce pauvre homme?

—Non, saint Pierre. Marchons. Celui qui ne s'aide pas ne mérite pas d'être aidé.

«Un peu plus loin, ils rencontrèrent une autre charrette de foin versée. Le bouvier faisait son possible pour la remettre sur ses roues et criait: «À l'ouvrage, f…! Ha! Mascaret, ha! Mulet! (c'étaient les noms de ses boeufs). Ho! Hardi! mille dieux!

—Bon Dieu, passons vite, dit saint Pierre. Ce bouvier jure comme un païen; il ne mérite aucune pitié.»

»Mais le bon Dieu lui répondit:

—Tais-toi, saint Pierre. Celui qui s'aide mérite d'être aidé.

»Il mit pied à terre et tira le bouvier d'embarras.»

M. Bladé a réuni séparément, sous le titre de Traditions gréco-latines, quatre contes dont le sujet se retrouve, en effet, dans les mythes des deux antiquités. Il n'a peut-être pas eu beaucoup raison de faire cette réunion, car il semble indiquer de la sorte que ces contes viennent du latin ou du grec, ce qui n'est ni prouvé ni probable.

Le premier de ces récits est une des nombreuses variantes de la fable de Psyché. Comme l'épouse d'Éros, la reine du conte laisse tomber une goutte de cire brûlante sur celui qu'elle aime et qu'elle perd pour avoir voulu le connaître. Et c'est là un des plus beaux symboles que l'imagination humaine ait jamais créés. Un autre conte nous montre le sphinx ou, pour mieux dire, la sphinx (car c'était une vierge) guettant les voyageurs dans un défilé des Pyrénées. Le goût des devinettes est très vif chez les paysans et particulièrement en Gascogne, et la sphinx pyrénéenne trouva bientôt son Oedipe: c'était un jeune villageois. L'évêque d'Auch lui enseigna comment il fallait s'y prendre pour la tuer. Monseigneur a causé la mort de la vierge ailée. Aussi bien c'était une bête cruelle. Morte, on l'enterra sans prier Dieu, «parce que, dit le conte, les bêtes n'ont pas d'âme». Est-il possible que ce soit un de ces contes où les bêtes parlent qui dise cela? Le plus beau morceau de cette série gréco-latine est intitulé le Retour du seigneur. Pendant que le seigneur est en terre sainte, trois frères, forts comme des taureaux, se sont faits maîtres chez lui sans que sa femme et son fils aient trouvé un parent, un ami pour les défendre. C'est l'histoire d'Ulysse de Pénélope et des prétendants.

Le nouvel Ulysse, comme l'ancien, rentre, dans sa maison, sous les haillons d'un pauvre, et n'est point reconnu. Il délivre sa femme des prétendants. En un moment, les trois frères gisaient à terre, saignés comme des porcs. Alors le seigneur salua sa femme et lui dit:

—Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en payement?

—Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.

—Madame, ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez ma femme.

—Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.

—Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non encore une fois, et je vous saigne aussi, vous et votre enfant.

—À la volonté du bon Dieu! Non, je n'ai pas voulu de ces trois galants.
Je ne veux pas de toi. Saigne-nous, moi et mon fils.

—Madame, j'aurais tort, car vous êtes ma femme et cet enfant est mon fils.

—Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton fils, prouve que tu as dit vrai.

—Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.
(Ils avaient coupé le contrat en deux au moment du départ.).

—C'est vrai. Vous êtes mon mari.

Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à table et soupèrent de bon appétit.

Le retour du voyageur auprès de sa femme, son déguisement, et la reconnaissance finale, c'est le fond même de l'Odyssée, et c'est en même temps, dit M. Andrew Lang, «une des formules les plus connues du traditionnisme». En effet, on la rencontre dans des chansons du pays messin et de la Bretagne et dans un conte chinois. La Pénélope du Céleste Empire est d'une vertu défiante: elle ne reconnaît pas encore son mari, quand déjà tout le monde l'a reconnu autour d'elle et, dans le doute, elle menace de se pendre s'il approche. Et M. Andrew Lang nous fait remarquer qu'au surplus l'Odyssée «n'est qu'un assemblage de contes populaires artistement traités et façonnés en un tout symétrique». Un conte de la collection du recueil Bladé nous fournit une variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est une des plus grossières de celles qui sont entrées dans l'épopée homérique. «L'imagination grecque elle-même fut incapable de la polir suffisamment pour enlever les traces de sa rudesse primitive.» C'est M. Andrew Lang qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles, parce que son esprit m'est particulièrement agréable. M. Lang, dont on vient de publier les Études traditionnistes, précédées d'une excellente préface de M. Émile Blémont, est savant avec brièveté et hardi avec tact. Si j'ajoute qu'il met de l'humour dans la discussion, on sentira qu'il y a quelque agrément à converser avec ce traditionniste anglais. Je voudrais vous le faire mieux connaître; mais je ne puis que vous signaler en passant sa dissertation intéressante et rapide sur les Contes populaires dans Homère. On y voit (ce que nous avions déjà, pour notre part, tout au moins entrevu) que l'épopée homérique est formée de contes populaires aussi naïfs que ceux que la tradition orale a conservés dans nos campagnes. On y voit aussi comment ces éléments grossiers ont été polis par le grand assembleur, et l'on admire autant et plus que jamais l'instinctive et sûre beauté de cette jeune poésie des Grecs. Encore faut-il la voir comme elle est, fraîche et chantante, fluide et coulant de source. Elle est divine, sans doute, mais n'oublions pas que toutes les Muses populaires, et même les plus humbles, sont de sa famille et de sa proche parenté.

Shakespeare aussi n'est pas dégagé de tout lien avec la poésie orale des peuples. Il puisait aussi volontiers dans la tradition que dans l'histoire. Voici précisément, colligé et traduit par M. Bladé, le conte de la Reine châtiée, dans lequel on retrouve le thème de cette histoire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will a immortalisé. Ce conte, que cette seule circonstance rend intéressant, est par lui-même d'un très beau style et d'une tournure vraiment épique. M. Bladé sait bien que c'est le plus riche joyau de son écrin. Je vais essayer d'en donner quelque idée en citant textuellement une ou deux scènes. Le roi, qui était bon justicier, mourut.

On l'enterra le lendemain.

Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumônes et les prières. Au retour du cimetière, il dit aux gens du château:

—Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.

—Roi, vous serez obéi.

Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son pauvre père. Il se mit à genoux et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta, tout vêtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. Un fantôme le regardait sans rien dire.

Le mort prit son fils par la main et le mena, dans la nuit, à l'autre bout de château. Là, il ouvrit une cachette et montra du doigt une fiole à moitié pleine:

—Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice!

À cette nouvelle, le jeune roi descend à l'écurie, selle son meilleur cheval et part dans la nuit noire. Il charge un de ses amis de dire à sa fiancée qu'elle ne le verra plus et qu'elle doit entrer dans un couvent, et il se retire parmi les aigles, sur une montagne, où il boit l'eau des sources et mange des baies sauvages. Là, son père lui apparaît et, pour la deuxième et pour la troisième fois, le somme de le venger.

—Père, vous serez obéi.

Au coucher du soleil, il frappait à la porte de son château.

—Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.

—Bonsoir, mon fils. D'où viens-tu? Je veux le savoir.

—Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à souper. Je vous le dirai quand nous serons seuls. À table! J'ai faim.

Ils s'attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit:

—Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d'où je viens. Je viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma maîtresse. Demain, vous l'aurez ici.

Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir que l'idée d'avoir une bru à qui elle cédera son pouvoir est depuis longtemps intolérable à la méchante reine.

La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment après.

—Ta femme arrive demain. Tant mieux! Buvons à sa santé.

Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.

—Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez m'empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père, lui, ne vous pardonne pas. Par trois fois il est revenu de l'autre monde et m'a dit: «Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice.» Hier j'ai répondu: «Père, vous serez obéi.» Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu'il ait pitié de votre âme. Regardez cette épée; regardez-la bien. Le temps de dire un Pater et je vous tranche la tête, si vous n'avez pas bu le poison que vous m'avez versé. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma mère, ma pauvre mère.

La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes après, elle était verte comme l'herbe.

—Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.

—Non.

La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors le roi s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval et partit au grand galop dans la nuit noire.

On ne l'a revu jamais, jamais.

Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hauteur du ton et du sentiment, le conte touche à l'épopée et que ce récit des veillées de Cazeneuve ou de Sainte-Eulalie vaut une saga de l'Edda.

Les contes populaires de Gascogne fournissent une très faible contribution à l'histoire. Et cela n'est pas pour surprendre les traditionnistes, qui savent combien peu les chansons et les contes des paysans contiennent généralement de souvenirs historiques. Henri IV figure en plusieurs rencontres dans ces récits, tant de fois répétés autour de son château. Mais les actions qu'on lui prête ne lui appartiennent pas: ce sont des facéties traditionnelles. Voici ce qu'il est dit de ce prince dans le conte des Deux Présents: «Henri IV était un roi haut d'une toise, gros à proportion, fort comme un boeuf et hardi comme César. Il faisait beaucoup d'aumônes et n'aimait pas les intrigants. Avant d'aller s'établir à Paris ce roi demeurait à Nérac; et il avait toujours près de lui Roquelaure, qui était l'homme le plus farceur de France.» On conviendra que c'est là un souvenir bien altéré. Celui de Napoléon demeure plus net dans le beau conte des Sept Belles Demoiselles. Un gars du village de Frandat n'a pas voulu satisfaire à la conscription. Il a sifflé son chien et s'en est allé avec son fusil dans les bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la Saint-Jean, il entendit, caché dans un saule creux, les sept belles Demoiselles qui savent tout chanter en dansant: «Napoléon a fini de faire bataille contre tous les rois de la terre. Ses ennemis l'ont emmené prisonnier dans une île de la mer… La paix est faite. À Paris, le roi de France est retourné dans son Louvre.»

Ayant ouï de telles nouvelles, le déserteur sortit du saule creux, passa son fusil en bandoulière, siffla son chien et retourna tranquillement chez ses parents.

Avec Henri IV et Napoléon, je ne vois guère que Rascat, dont le nom soit conservé dans les contes populaires de Gascogne. Ce Rascat n'était ni empereur ni roi. Bourreau de la sénéchaussée de Lectoure avant la Révolution, il devint exécuteur des arrêts criminels à Auch et guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la Terreur. Puis il vieillit en paix dans sa ville natale. M. Bladé nous apprend qu'il vivait d'une très petite pension que lui servirent la Restauration et le gouvernement de Juillet. Il était aussi salarié par la ville comme percepteur, sur le marché, des droits d'étalage.

Henri IV, Napoléon, Rascat, voilà les trois noms que le peuple n'a pas oubliés!