LA RAME D'ULYSSE

Nous avons cité (à la fin du précédent article) une belle page intitulée Nocturne, dans laquelle le regretté Jules Tellier retraçait les rêveries dont il s'était enveloppé naguère sur le pont d'un navire parti de Marseille et qui gagnait le large à la tombée de la nuit. Tandis qu'il glissait dans l'ombre sur cette petite mer qui semblait si grande aux anciens, le poète ressentait dans son imagination d'humaniste enthousiaste les étonnements de la jeune âme hellénique devant la mer «aux bruits sans nombre», et il se prit à songer à Ulysse. Pour nos esprits formés aux études classiques, la Méditerranée, c'est la coupe d'Homère. Nous entendrons toujours, sur ces perfides eaux bleues, chanter les Sirènes. Donc, Tellier invoquait la figure d'Ulysse, le marin. Il était trop intelligent pour ne pas sentir combien elle est singulière, mystérieuse, effrayante. L'Iliade et l'Odyssée ne nous ont pas tout dit de cet homme-là. Soyez certains que les pêcheurs de Dulichium, les pirates de Zacinthe les bonnes vieilles occupées à raccommoder les filets sur les rivages d'Épire, en savaient sur le compte d'Ulysse bien plus long qu'Homère. Il y avait bel âge que tout ce petit monde des îles et de la côte était familier avec les aventures du roi d'Ithaque, quand les rapsodes en firent des chansons épiques. L'Ulysse de la légende, l'Ulysse primitif était charmant et terrible comme la mer où il avait si longtemps erré. Ses aventures, rapportées dans des contes, des chansons, des devinettes, étaient innombrables et merveilleuses. Elles formaient un cycle énorme dont l'épopée n'a gardé que peu de chose. Entrevu dans l'ombre des traditions préhomériques, ce voyageur, qu'un bonnet en forme de cône protège contre le vent, la pluie, le soleil et l'embrun, apparaît d'une étonnante grandeur. On le devine tel que l'ont rêvé ces marins et ces pêcheurs habitués à entendre pleurer dans l'ombre le Vieillard des mers; on l'imagine ingénieux, impie, luttant de ruse et d'audace avec les dieux, partageant, dans des îles, le lit des femmes étrangères, ayant vu ce qu'on ne doit pas voir, horrible, poursuivi par une inexorable fatalité, condamné à errer sans fin sur cette mer dont il a violé la divinité mystérieuse, destiné à des voluptés indicibles et à ces rencontres qui font dresser les cheveux sur la tête, l'homme enfin le plus digne d'envie et de pitié, le vieux roi des pirates, le père des navigateurs. Tel est, ce semble, l'Ulysse primitif formé par l'imagination populaire.

La colère divine est sur ce contempteur des dieux, que les hommes aiment pour son audace et pour sa ruse merveilleuse. Comme l'Isaac Laquedem des chrétiens, c'est un réprouvé, c'est un maudit. Je ne crois pas me tromper en disant que, dans cette rêverie dont je parlais tout à l'heure, Jules Tellier avait du roi d'Ithaque une vision qui se rapproche beaucoup de celle que je tente de préciser. Aussi bien l'aventure, qu'il a soin de rappeler préférablement à toutes les autres, porte-t-elle les caractères d'une antiquité enfantine et profonde. On me permettra de remettre sous les yeux du lecteur, pour plus de clarté, l'endroit dont il est question.

Nous quittâmes (c'est Tellier qui parle) la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massalia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

Et cette nuit-là et la suivante je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.

Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où, il y a trente siècles, le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs; le subtil Ulysse qui, délivré des périls marins devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent.

Je n'apprendrai rien à personne en disant que Jules Tellier rappelle ici la prédiction que le devin Tirésias fit à Ulysse, chez les Cimmériens, toujours enveloppés de brumes et de nuées. On la trouve dans le XIe chant de l'Odyssée, et ce morceau, si l'on en peut juger par la pauvreté du sens moral et par la gaucherie enfantine du récit, semble un des plus anciens et partant un des plus vénérables de ce beau recueil de contes populaires qui nous est parvenu sous le nom du fleuve des poètes.

Ce XIe chant que dans l'antiquité on nommait la Nékuia, c'est-à-dire le sacrifice aux morts, nous fait assister à une scène de magie sauvage empruntée sans doute aux traditions d'une humanité toute primitive. Ulysse, échappé aux charmes de Circé et parvenu au bord de l'Océan sur un rivage couvert de ténèbres éternelles, évoque les ombres des morts selon des rites d'une simplicité barbare. Il creuse dans la terre, avec son épée, un trou sur lequel il fait des libations de lait, de vin et d'eau. Il y jette une poignée de farine blanche. Puis il égorge au bord de la fosse qu'il a creusée un bélier et une brebis noire.

Ainsi évoquées, les âmes des morts sortent en foule de la terre et se jettent avidement sur le sang qui dégoutte des victimes égorgées. Toutes s'efforcent de boire de ce sang, car c'est seulement après y avoir trempé leurs lèvres qu'elles auront la force de parler et de répondre aux questions de l'évocateur. La mère du roi d'Ithaque, la vénérable Anticlée, s'élève dans cette nuée d'ombres. Ulysse la reconnaît et pleure. Mais il l'écarte avec son épée pour l'empêcher de boire. Car il veut entendre, avant toutes les autres âmes, celle de Tirésias, qui doit lui révéler l'avenir et lui enseigner des choses utiles à connaître. Celle brutalité ne contribue pas peu au sentiment de rudesse répandu sur toute cette scène de nécromancie. Mais, en bonne critique, il ne faut pas en faire un trait significatif du caractère d'Ulysse. Nous sommes ici en présence d'un conte populaire entré probablement sans beaucoup de retouches dans l'épopée. Tous les héros des vieux contes montrent, dans des circonstances analogues, une semblable dureté. Ils sont tous extrêmement positifs et aussi éloignés que possible de tout ce que nous appelons les sentiments naturels et qui sont au contraire des sentiments cultivés. D'ailleurs, le récit est tout à fait incohérent. Et il semble, par ce qui suit, qu'Anticlée était restée muette et qu'Ulysse ne savait pas comment faire parler cette ombre vénérable.

Bientôt Tirésias paraît, un sceptre d'or à la main. Il boit le sang noir qui le ranime et lui délie la langue. Il prédit à Ulysse l'arrivée prochaine du héros dans l'île de Thrinacrie, où paissent les boeufs du Soleil, le retour à Ithaque et le meurtre des prétendants. Puis, dévoilant un avenir plus lointain, il annonce des aventures étranges, dont l'Odyssée ne parle pas, et qui se rapportent à des traditions à jamais perdues. C'est cette partie de la prophétie que Jules Tellier rappelle dans le passage que nous avons cité plus haut. Voici à peu près comment s'exprime Tirésias:

Lorsque tu auras tué les prétendants en ta maison, tu devras partir de nouveau, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce que tu rencontres des hommes qui ne connaissent point la mer, qui ne mangent point de mets salés et qui n'ont jamais vu les navires aux proues rouges ni les rames qui sont les ailes des navires. Et je te donnerai un signe manifeste, qui ne t'échappera pas. Quand tu verras venir à toi un autre voyageur qui croira que tu portes un fléau ([Grec: hathêrêloigon]) sur l'épaule, alors, plante ta rame en terre, offre à Poseidon un bélier, un taureau et un verrat. Et il te sera donné de retourner dans ta maison.

Tirésias termine en révélant qu'Ulysse vivra un long âge d'homme et «que la douce mort lui viendra de la mer». Paroles ambiguës par lesquelles le devin annonce que le fils qu'Ulysse eut de la terrible Circé viendra de la mer et tuera son père sans le connaître. Ce qui signifie peut-être que l'avenir est fait du passé, que nous tissons chaque jour notre destinée comme le filet qui nous enveloppera, que les conséquences de nos actes sont inéluctables et que les baisers des magiciennes réapparaissent comme des fantômes au lit de mort des vieux rois à la barbe de neige.

Dante, dont le noir génie assombrit encore l'Ulysse antique, ne connut point ce fils de la magicienne. Il suivit une tradition barbare d'après laquelle le fils de Laerte, très vieux, naviguait dans l'Océan, sous les étoiles du ciel austral, quand tout à coup la mer, s'étant entrouverte, engloutit le vaisseau de l'audacieux. L'âme d'Ulysse fut plongée dans l'enfer où elle souffre les tourments réservés aux chevaliers félons et aux hommes impies. Mais je m'éloigne beaucoup de mon sujet, qui est de considérer seulement l'étrange rencontre du voyageur qui n'a jamais vu la mer et qui ne sait ce que c'est qu'un navire. Ce terrien destiné merveilleusement à marquer à l'aventureux voyageur la fin de ses erreurs, de ses travaux et de ses peines, prend ingénument la rame qu'Ulysse porte sur ses épaules pour un instrument à battre le blé. À la seule vue de cet homme, le terrible goéland des rochers d'Ithaque, le vieux pirate, est purifié, lavé de ses crimes, pardonné, sauvé. Rencontre qui, dans sa fantaisie naïve, semble enseigner aux hommes qu'ils trouveront dans la vie pastorale la paix et l'innocence, tandis qu'on offense les dieux à courir la mer. C'est dans ce sens idyllique que Chateaubriand, qui a emmagasiné toute l'antiquité classique dans ses Martyrs, prend cette fable quand il fait dire à un de ses personnages: «Arcadiens, qu'est devenu le temps où les Atrides étaient obligés de vous prêter des vaisseaux pour aller à Troie et où vous preniez la rame d'Ulysse pour le van de la blonde Cérès?»

Donc le terrien croit voir un van ou un fléau. C'est par ce mot de fléau que nous avons traduit provisoirement le mot [Grec: hathêrêloigos], lequel signifie, en effet, van ou fléau, ou plutôt quelque chose d'approchant. C'est un terme poétique et composé qui renferme proprement l'idée de détruire les barbes de l'épi.

Si Jules Tellier a substitué à l'[Grec: hathêrêloigos] dont parle Tirésias une aile de moulin à vent, c'est peut-être par mégarde et parce qu'il n'avait pas le texte de l'Odyssée sous les yeux. C'est peut-être aussi par envie d'imaginer un objet qui ressemblât à une rame. Un fléau se compose de deux bâtons de longueur inégale, liés l'un au bout l'un de l'autre avec des courroies. Cela n'a pas beaucoup la figure d'une rame ou d'un aviron. Si, comme Chateaubriand, nous mettons un van au lieu d'un aviron, c'est pis encore. Un van est une corbeille d'osier. Qui pourrait prendre une rame pour une corbeille?

Il y a une difficulté. J'avoue qu'elle est petite et que, pour ma part, je n'y songeais guère quand j'ai reçu une lettre de M. Paul Arène où cette difficulté semble résolue. Cette lettre est charmante et d'un rustique parfum. Je la veux placer dans mon vieil Homère in-folio, en regard des vers qu'elle commente avec une ingénuité gracieuse et un sens de la nature qu'on rencontre rarement et que, d'ailleurs, on ne cherche guère (il faut en convenir) chez les grammairiens de profession.

Puisque cette lettre est aimable et qu'on y parle d'Homère et de Mistral, je me permets de l'imprimer bien qu'elle soit familière et privée. Paul Arène, quand il l'écrivit, ne se doutait pas de l'usage que j'en ferais. Je sens que je suis indiscret. Surtout, ne lui dites pas que je l'ai citée. La voici tout entière et mot pour mot:

Paris, 11 février 1891.

Mon cher ami,

Je comptais vous rencontrer l'autre jour pour conférer sur une affaire d'importance.

Il n'y a pas de Tellier qui tienne, et Homère n'est pas un imbécile. Homère n'eût jamais imaginé qu'on pût prendre une rame pour une aile de moulin à vent—lesquels moulins à vent n'existaient pas d'ailleurs au temps d'Homère.

En Provence—et ceci prouve que vous devriez y venir pour être tout à fait Grec—en Provence, après la moisson, nous jetons le blé au van avec des pelles qui, en effet, ressemblent pas mal à des rames.

Il est donc naturel que des populations montagnardes, ne connaissant ni la mer, ni les choses de la mer, aient pris pour nos pelles à vanner la rame qu'Ulysse portait sur le dos.

Il est doux d'illuminer Homère à travers les brouillards des commentateurs ingénus.—D'ailleurs, c'est à Mistral que revient l'honneur de la contribution. Nous trouvâmes la chose en riant, comme des paysans, un jour que nous récitions l'Odyssée sous les cyprès noirs de Maillanne.

Les dieux vous tiennent en joie!

Votre,

PAUL ARÈNE.

La glose, on en conviendra, est du moins élégante et fraîche. Je n'en
savais qu'une seule qui eût cette rusticité vivante. C'est un paysage de
George Sand que le regretté M. E. Benoist a mis en note, dans son
Virgile, pour expliquer un endroit des Églogues.

Je dédie la lettre de Paul Arène aux commentateurs d'Homère. Il a raison, mon poète. Il n'y a pas de Tellier qui tienne, Homère est divin. Si, comme je le crois, l'Iliade et surtout l'Odyssée sont un assemblage de contes populaires, de mythes enfantins, et, pour parler le langage des traditionnistes, de Mærchen, si, pour le fond, ces deux poèmes relèvent du folk-lore, ils n'en sont pas moins les monuments les plus sacrés de la poésie de nos races. Les traditions orales du peuple y sont traitées avec une noblesse gracieuse, une sagesse souveraine et dans un grand style qui procèdent d'un puissant instinct du beau. Ces poèmes, où le merveilleux grossier des mythologies primitives s'humanise, s'harmonise et s'épure, attestent, comme l'a si bien dit M. Andrew Lang, «l'inconsciente délicatesse et le tact infaillible» du génie hellénique à sa naissance. Rien n'est plus beau au monde.

Vous en savez quelque chose, mon cher Paul Arène, puisque vous êtes poète et Provençal, et que la Provence, c'est la Grèce encore. Vous ne m'avez pas laissé le temps de vous le dire. Dans votre belle joie d'avoir retrouvé l'[Grec: hathêrêloigos] d'Homère au pied des Alpilles, vous me faites songer à Mistral qui, lorsqu'on lui vantait un jour l'ayoli provençal, répondit simplement:

—Les Grecs en faisaient manger aux soldats pour leur donner du courage.

Je vous promets bien, cher ami, d'aller visiter un jour avec vous vos campagnes élyséennes, vos champs d'asphodèles, vos bois de pins, de chercher le Cythéron dans les rochers de la Grau et de contempler

Arles, la belle Grecque aux yeux de Sarrasine.

En attendant, je pense comme vous que les âges homériques n'ont pas connu les moulins à vents.

M. Encausse, chef de clinique à la Charité, et qui se nomme Papus chez les mages, a écrit un livre pour établir que toutes les inventions modernes, même le télégraphe, le téléphone et le phonographe, étaient connues des anciens. Je crois toutefois avec vous, mon cher Arène, que Tellier a eu tort de mettre des ailes de moulin à vent dans l'imagination d'un voyageur exposé à rencontrer sur son chemin Ulysse coiffé de son bonnet de matelot et portant une rame sur l'épaule. Et quelle rencontre! songez y! Se trouver face à face avec l'homme qui avait vu les Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, et les Lestrygons, que les magiciennes avaient reçu dans leur lit et qui avait évoqué les morts! Vous avez raison, mon poète: Il n'y a pas de Tellier qui tienne. Ce sont les Arabes qui ont inventé les moulins à vent. Du moins les dictionnaires le disent. Ils disent aussi que les moulins ne furent connus en Europe qu'après les Croisades. J'ajouterai même, par pédantisme pur, qu'un de vos compatriotes, M. Fraissinet, auteur d'un petit livre publié en 1825 sous le titre de Panorama, affirme que le premier moulin à vent fut construit en France dans l'année 1251. Il se peut que cette affirmation ne soit pas aussi exacte qu'elle est précise. Mais cela ne touche en rien à notre grande affaire. Le point important, c'est que l'[Grec: hathêrêloigos] homérique est maintenant expliqué, à supposer qu'il ne l'était point déjà par quelque commentateur, car j'avoue que je n'y suis pas allé voir. Ce n'est précisément ni un fléau, ni un van, c'est une pelle à vanner qui ressemble à une rame. Les moissonneurs des campagnes de la Grèce et des Îles s'en servaient il y a quarante siècles et la voilà retrouvée aux mains des paysans de cette Grèce française qui est la Provence. Frédéric Mistral et Paul Arène l'ont reconnue, et ils ont récité des vers de l'Odyssée sous les cyprès de Maillanne. Quelle aimable scolie à mettre en marge du XIe chant de l'Odyssée!

Imprimée dans le journal le Temps, cette causerie sur la rame d'Ulysse, qui n'avait de mérite assurément que celui d'encadrer le billet exquis de M. Paul Arène, a amusé beaucoup plus de lecteurs que je n'aurais cru. Il y a encore en France des esprits amoureux des lettres antiques. L'[Grec: athêrêloigos] m'a valu quelques lettres intéressantes. Je crois devoir le donner ici.

Monsieur,

Permettez à un de vos lecteurs très assidus, qui fait du grec par métier, de réclamer pour ses anciens maîtres au sujet de la signification à donner au mot [Grec: hathêrêloigos] dans le chant XI de l'Odyssée, vers 128. Ce ne peut être qu'une mauvaise tradition française qui a fourni le sens de fléau ou de van à vos amis et à vous-même; et depuis fort longtemps, dans les éditions savantes des poèmes homériques, on a déterminé la véritable signification de ce terme, telle que la propose M. Paul Arène dans la jolie lettre qu'il vous écrit. Voici ce que vous trouverez, par exemple, dans l'édition classique de la maison Hachette, par Alexis Pierron. Odyssée, tome I, p. 467, note 128. «[Grec: Hathêrêloigon], une pelle à vanner le grain. Le voyageur, qui n'a jamais vu de rame, prend pour un [Grec: ptuon] la rame qu'Ulysse porte sur son épaule. La question prouve à Ulysse une complète ignorance des choses de la mer.—Le mot [Grec: hathêrêloigos] signifie destruction des barbes de l'épi, et non destruction de la paille. Ce n'est donc pas du fléau qu'il s'agit. Homère ne connaît pas le fléau. D'ailleurs un fléau ne ressemble pas à une rame. Il s'agit donc de la pelle avec laquelle on jetait en l'air le grain dépiqué, mais encore mêlé de balle… etc.».

Cette édition de M. Pierron date de 1875. Du reste, Pierron ne pouvait même pas s'attribuer l'honneur de cette explication, car elle date de l'antiquité elle-même. Dans les scolies homériques on trouve sous le nom d'Hérodien (voir Pierron, même note) [Grec: Hathêrêloigon hoxutonôs. Dêloi de to ptuon.] Maintenant ouvrez un dictionnaire grec-français, comme celui d'Alexandre que j'ai entre les mains, et vous trouverez: [Grec: Ptuon], pelle à vanner. Vous voyez que la scolie que vous demandiez à mettre en marge existe déjà.

Ces observations d'ailleurs n'enlèvent rien au mérite de votre exégète provençal. On ne s'étonnera pas qu'à défaut de savoir livresque un poète du midi ait eu l'intuition de ce qu'avait voulu dire le vieil aède ionien. Mais il faut bien aussi laisser quelque chose aux pauvres érudits qui depuis si longtemps pâlissent et vieillissent sur ces pages éternellement jeunes.

Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments très distingués.

E. POTTIER.

14 février 1891.

* * * * *

Poitiers, 15 février 1891.

Monsieur,

L'interprétation du mot [Grec: hathêrêloigos] dans le vers

[Grec: phêê hathêrêloigon hechein hana phaidimô ômô]

(Od. XI, 128), proposée par M. Arène et adoptée par vous est ingénieuse et gracieuse, mais fort suspecte, à mon sens. Il est certain qu'il y a cinquante ou soixante ans on vannait encore les blés battus avec de larges pelles en bois; j'ai vu cet usage pratiqué dans ma jeunesse, même dans la Beauce; il n'est pas moins certain que dans quelques-unes de nos provinces, on se sert, pour nager dans les rivières de longues rames dont l'extrémité inférieure, qui plonge dans l'eau, est très large et ressemble à une pelle. Un habitant de l'intérieur des terres pourrait donc confondre une rame de cette forme, avec une pelle à vanner. Mais il faut remarquer que cette forme de rame n'est ni pratiquée, ni praticable en mer, où l'on se sert de l'aviron allongé qui ne s'aplatit que doucement et légèrement vers son extrémité. Or Ulysse est un marin qui a battu toute la Méditerranée, et les rames de ses navires n'ont jamais pu avoir la forme d'une pelle, même aux yeux du plus ignorant des garçons de ferme. De plus traduire [Grec: hathêr (ê) loigos] par pelle à vanner, c'est faire une trop grande violence au sens naturel du mot. [Grec: hathêr] signifie épi de blé; [Grec: loigos], destruction; G. Curtius le rattache à la R. sanskr. Rug. Rug-à-mi, frango.—C'est clairement un instrument qui sert à détruire, à briser, à broyer l'épi, un instrument à battre le blé. Le van, quelle qu'en soit la forme ne sert qu'à le monder une fois qu'il a été battu, à débarrasser le grain de la paille broyée de l'épi et de son enveloppe brisée: c'est un fléau. Or il y avait, j'en ai vu dans le Maine et l'Anjou, il y a peut-être encore, dans les petites closeries, des fléaux qui peuvent prendre la forme de la rame allongée. Le battoir n'est pas rond, mais très aplati à peu près comme l'aviron ordinaire; et lorsque les batteurs s'en vont à la grange, le battoir replié et attaché sur le manche, l'ensemble, à distance, paraît à tous les yeux très semblable à une rame.

Pardonnez, monsieur, à un vieil helléniste—l'espèce en devient rare—cette intervention peut-être inopportune, dont vous ferez l'usage qui vous conviendra, et avec mes remerciements pour le plaisir que me font toujours vos articles, même quand je ne partage pas vos opinions, agréez l'assurance de ma considération la plus distinguée.

A.-ED. CUAIGNET,

Recteur honoraire de l'Académie de Poitiers, correspondant de l'Institut.

* * * * *

Monsieur,

La démonstration, que l'aile de moulin ou le fléau dont Tirésias parle à Ulysse au chant XI de l'Odyssée n'est qu'une pelle à vanner, est décisive. Mais quand on vous a annoncé qu'Homère avait dû attendre les commentaires du scoliaste Mistral et du scoliaste Paul Arène, pour devenir intelligible, n'avez-vous pas éprouvé quelques doutes?

Il n'y a pas de Mistral qui tienne. Il n'y a pas de Paul Arène qui tienne. Ces Messieurs arrivent trop tard.

Il me paraissait bien étonnant que l'érudition allemande, que l'érudition française (sans parler de l'érudition anglaise) se fussent laissé devancer par l'école du plein air. J'ai eu immédiatement la preuve du contraire en ouvrant une traduction de l'Odyssée qui cependant n'est pas d'un helléniste de marque, mais d'un homme consciencieux.

Vous trouverez page 201 de la traduction de l'Odyssée par Eugène Bareste, illustrée par Theod. de Lemud et Titeux (Paris, Lavigne, 1842, in-8°) la note qui se termine ainsi:

«… Celui dont il est question est tout simplement une pelle en bois pour jeter le blé en l'aire et en détacher la menue paille. On conçoit très bien qu'une rame puisse être prise pour cet instrument par des hommes qui n'avaient aucune idée de navigation; car, disaient les anciens, le van de la mer c'est la rame, et la rame de la terre, c'est le van

Vous voyez que malgré la meilleure volonté du monde, cette scolie qui a été pour vous l'occasion et le prétexte de développements…, n'est pas à mettre en marge du XIe chant de l'Odyssée, du moins dans la traduction de Bareste, et sous peine de faire double emploi avec la note que j'ai transcrite à votre intention.

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée.

P. LALANNE.

Erchen (Somme) 15 février 1891.

* * * * *

Dijon, 16 février 1891.

Et moi aussi, monsieur, je lis Homère! Voilà trente ans que cela dure sans que j'en sois encore rassasié. Que voulez-vous, nous avons les manies tenaces en province!—Vous devez comprendre par cet aveu le plaisir que j'ai ressenti à voir que des maîtres comme vous et l'aimable Arène trouvaient encore le temps, à Paris, de s'amuser aux vers du vieux chanteur.

Excusez-moi donc si je me mêle à la conversation, et permettez-moi un peu de pédantisme.

J'ai été élevé à la campagne; aussi quand j'ai lu pour la première fois ce passage de l'Odyssée où Tirésias prédit à Ulysse «qu'un voyageur lui demandera, en montrant sa rame, pourquoi il porte un van sur son épaule», j'ai été furieusement choqué, indigné aussi contre le traducteur, car mon dieu ne pouvant faillir, il avait dû être bien trahi par son prêtre!—Lorsque plus tard, je pus lire le texte, je revins à cette prédiction de Tirésias et je fus assez heureux pour éclaircir tout seul la pensée mal traduite.

Je m'aperçus d'abord qu'[Grec: hathêrêloigos] ne veut pas dire van; ce n'est pas là son sens exact; c'est [Grec: ptuon], qui signifie van, l'ustensile d'osier à deux anses, secoué par un homme, comme Homère, d'ailleurs, nous le montre dans ce passage du XIIIe chant de l'Iliade (vers 588 et suivants).

[Grec: hôd ot hapo plateos ptuo phin megalên kat halôên thrôs kôsin kuamoi melanochroes, ê erebinthoi, pnoiê upo ligurê kai lixmêtêros erôê.]

Comme dans une aire étendue les noires fèves ou les pois s'élancent du large van sous le souffle bruyant et l'effort du vanneur.

Il n'y a pas de synonymes absolus, en grec, ni ailleurs, il est donc clair que les deux mots [Grec: hathêrêloigos] et [Grec: ptuon] désignent des instruments différents, tous deux connus du poète, qui sait ce qu'il dit. Le van est le premier, [Grec: ptuon].—Je découvris promptement le second, [Grec: hathêrêloigos]: c'est la pelle de grenier, la pelle en bois, large et longue, semblable à la rame assez pour qu'un homme ignorant la navigation s'y trompe, la pelle avec laquelle on remue souvent le blé entassé, afin de l'aérer pour qu'il ne s'échauffe pas, et aussi pour le débarrasser de la poussière.

C'est là un vannage comme l'autre; d'ailleurs, peu après cette première découverte, j'eus la joie d'en contrôler l'exactitude en en faisant une seconde, qui fut de constater que nos paysans de Bourgogne appelaient fort bien van cette pelle de grenier, tout comme le véritable van d'osier, faute d'avoir deux mots, comme Homère, un pour chacun des ustensiles.

Sauf pour quelques vers manifestement tronqués par des copistes ignorants, il n'y a, voyez-vous, jamais d'obscurité dans le pur texte d'Homère. Il est vrai que pour bien le comprendre, il faut connaître à fond la vie agricole, la vie du paysan, qui n'a pas changé depuis l'Odyssée jusqu'au milieu de notre siècle, et qui a toujours été la même par tous les pays.

Veuillez, je vous prie, monsieur, me pardonner cette longue indiscrétion et croyez bien aux sentiments, etc.

CUNISSET-CARNOT.

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Monsieur,

Permettez à un grammairien de profession de vous communiquer une observation à propos du mot [Grec: hathêrêloigos]. Le mot par lui-même est très vague (ce qui fait disparaître les barbes du blé), et n'indique pas la forme de l'instrument. Aussi le trouve-t-on traduit par van dans le dictionnaire d'Alexandre, et par fléau dans la traduction de l'Odyssée de Leconte de Lisle, sens qui n'est pas satisfaisant. Je crois que la traduction de MM. Paul Arène et Mistral est la bonne. Seulement, elle n'est pas nouvelle. Le dictionnaire grec-allemand Le Pape, répandu même en France, traduit très bien [Grec: hathêrêloigos] par pelle à vanner (Worsschaufel).

Quant à l'usage de vanner complètement le blé à la pelle, et non pas seulement de se servir de la pelle pour le jeter dans le van, vous le trouverez décrit et figuré dans un livre classique, traduit en français depuis longtemps, le dictionnaire des antiquités romaines et grecques d'Antony Rich, article pala n°2. Par un hasard curieux, à la même page (pala n°1), vous pouvez voir figuré un travailleur cheminant sa bèche sur l'épaule. Il ne faut pas un grand effort d'imagination pour voir dans cette bèche une rame, et cette figure pourrait presque représenter Ulysse, sa rame sur l'épaule.

Où M. Paul Arène a encore bien raison, c'est quand il conseille de faire le voyage de Provence pour comprendre les auteurs anciens. Pour moi, je vous assure que toutes les épithètes homériques de la mer, qui m'avaient paru vagues et quelquefois étranges, lorsque j'expliquais Homère étant élève, m'ont paru très claires et très vraies lorsque j'ai vécu sur les côtes de Provence. Tel rocher isolé, près de la presqu'île de Giens, m'a fait comprendre le Philoctète de Sophocle mieux que les commentaires des éditions les plus savantes.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

P. CLAIRIN, Professeur au lycée Louis-le-Grand.

Paris, 17 février 1891.

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Paris, 21 février 1891.

Monsieur,

Ayant lu avec un très vif intérêt votre dernier article de la vie littéraire (le Temps, 15 février 1891), je prends la liberté de vous écrire au sujet de la phrase des Martyrs, que vous avez citée.

À Pleudihen et au Minihic-sur-Rance, les paysans se servent de pelles «qui ressemblent pas mal à des rames», en guise de vans. Je dis bien: ils vannent, ils nettoient leur blé avec des pelles. Les paysans munis de pelles se placent la figure contre le vent et lancent le grain en demi-cercle devant eux. C'est ce qui a sans aucun doute, permis à Chateaubriand d'écrire la phrase dont il s'agit et dans laquelle le mot van est la traduction littérale d'[Grec: hathêrêloigos].

Votre très assidu,

GUSTAVE FRITEAU.