MADAME DE LA FAYETTE[28]
Il y a trois ans environ, nous avons eu lieu de parler de la Princesse de Clèves[29]. Le lecteur nous permettra de l'entretenir encore une fois de madame de La Fayette. Le sujet est aimable et l'occasion est belle. En effet, M. le comte d'Haussonville vient de publier, dans la Collection des grands écrivains, une étude élégante et judicieuse sur madame de La Fayette, et, par une rare fortune, il a découvert des sources inconnues qui, bien employées, donnent à son ouvrage l'intérêt de la nouveauté. Ces sources sont: 1° Des lettres de madame de La Fayette à Ménage, qui, déjà signalées par Victor Cousin dans son introduction à la Jeunesse de madame de Longueville, sont actuellement aux mains des héritiers de M. Feuillet de Conches. On sait que les documents provenant du cabinet de M. Feuillet de Conches ne doivent pas être acceptés sans examen. Mais ces lettres de madame de La Fayette, qui proviennent de la vente Tarbé, sont d'une authenticité non douteuse; 2° les papiers de l'abbé, fils aîné de madame de La Fayette, conservés aujourd'hui dans le trésor du duc de la Trémoïlle. Ce sont des inventaires, des contrats, des papiers d'affaires. M. d'Haussonville les a examinés avec un intérêt auquel se mêlait une sorte d'émotion que comprendront tous ceux qui se sont plu à évoquer dans la poussière des archives quelques figures du passé.
«Leur sécheresse, dit-il, et leur aridité même donnent, en effet, une vie singulière aux personnages qu'ils concernent, en nous les montrant mêlés, comme nous, aux incidents vulgaires de la vie… Personne, je crois, ne les avait maniés avant moi, car sur plus d'une page la poudre était encore collée à l'encre. Ce n'est pas sans regrets que je l'ai fait tomber et que j'ai ajouté une destruction de plus à toutes celles qui sont l'ouvrage de la vie.»
Culte charmant du souvenir! Aussi bien M. d'Haussonville a fait dans le trésor de M. de la Trémoïlle des découvertes fort intéressantes et tout à fait inattendues sur la vie domestique de madame de La Fayette. On savait que Marie-Madeleine de la Vergne épousa, à l'âge de vingt-trois ans, en 1655, Jean-François Motier de La Fayette, qui descendait d'une très ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire que ce gentilhomme n'avait pas été beaucoup aimé, et qu'aussi il n'était pas très aimable. S'il faut en croire une chanson du temps, à la première entrevue avec mademoiselle de la Vergne, il ne souffla mot et fut agréé tout de même.
La belle consultée
Sur son futur époux,
Dit dans cette assemblée
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-être bête.
Mais qu'après tout, pour elle, un tel mari
Était un bon parti.
Mademoiselle de la Vergne, avec beaucoup d'esprit et tout le latin que lui avait enseigné Ménage, n'était pas d'un établissement facile. Son bien était petit. Elle avait perdu son père. Sa mère, fort écervelée et quelque peu intrigante, n'avait pas une très bonne réputation. Elle n'avait pas su garder sa fille à l'abri de la médisance. D'ailleurs, elle venait de se remarier. Marie-Madeleine, qui était raisonnable, fit un mariage de raison, et s'en alla tranquillement en Auvergne.
Dans une lettre qui date des premières années du mariage, elle fait part à son maître, Gilles Ménage, du genre de vie qu'elle mène en province et du paisible contentement qu'elle y goûte. Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. d'Haussonville. Il faut la citer tout entière:
Depuis que je vous ait écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à faire des visites. M. de Bayard en a été une et quand je vous dirais les autres vous n'en seriez pas plus savant. Ce sont gens que vous avez le bonheur de ne pas connaître et que j'ai le malheur d'avoir pour voisins. Cependant je dois avouer à la honte de ma délicatesse que je ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne m'y divertisse guère; mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent, qui m'empêche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province. Les femmes n'y sont pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi elles ne font guère de visites; par conséquent on n'en est pas incommodé. Pour moi, j'aime bien mieux ne voir guère de gens que d'en voir de fâcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux m'adore, que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous assure que la vie que je mène est fort heureuse et que je ne demande à Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le suis, je vis plus contente que ne le sont peut-être toutes les reines de l'Europe.
La jeune femme laisse assez entendre que le bonheur si pâle qu'elle goûte est le pur effet de sa raison. Elle s'en félicite comme de son ouvrage. On sent bien que ce mari qui «l'adore» n'y est pour rien et que «si elle l'aime fort», c'est avec résignation et parce qu'elle est une personne tout à fait raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses terres de Naddes et d'Espinasse. «Il paraît avoir été assez processif, dit M. d'Haussonville, à en juger par d'assez nombreuses difficultés qu'il eut avec ses voisins.»
Après quelques années de mariage, nous retrouvons la comtesse de La Fayette à la cour de Madame et dans ce petit hôtel de la rue de Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, où il y avait un jardin avec un jet d'eau et un petit cabinet couvert. «C'était, dit madame de Sévigné, le plus joli lieu du monde pour respirer à Paris». M. de la Rochefoucauld y venait tous les jours.
De M. de La Fayette, point de nouvelles. Madame de Sévigné n'en dit mot. Tous les biographes en ont conclu qu'il était mort, et c'était l'opinion unanime que madame de La Fayette était devenue veuve après quelques années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de La Fayette était vivant et vivait sur ses terres. Il survécut de trois ans à M. de la Rochefoucauld mort en 1680. M. d'Haussonville (qui de nous n'enviera son bonheur?) a trouvé dans les archives du comte de la Trémoïlle un acte établissant que François Motier, comte de La Fayette, décéda le 26 juin 1683. Madame de La Fayette fut en réalité mariée pendant vingt-huit ans, et elle n'était pas veuve quand elle souffrait les assiduités du duc. Madame de Sévigné ne s'en scandalisait nullement. M. d'Haussonville se montrerait plus sévère. Il ne cache point que madame de La Fayette lui plairait moins si elle avait trahi la foi jadis promise à l'excellent gentilhomme qui chassait dans les forêts d'Auvergne pendant qu'elle écrivait des romans à Paris dans le petit cabinet couvert. Il la veut toute pure. Heureusement qu'il est sûr que sa liaison avec M. de la Rochefoucauld fut innocente. Elle aima le duc; elle en fut aimée; mais elle lui résista. Il le veut ainsi. Au fond, il n'en sait rien. Je n'en sais pas davantage, et, si je le contredisais, j'aurais pour moi la vraisemblance. Mais la politesse resterait de son côté et ce serait pour moi un grand désavantage. Aussi je veux tout ce qu'il veut. Mais je confesse qu'il me faut pour cela faire un grand effort sur ma raison. Madame de La Fayette avait vingt-cinq ans, le duc en avait quarante-six. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était, elle put l'attacher sans se donner à lui. Il ne vivait que pour elle, et près d'elle. Il ne la quittait pas. Cela donne à penser, quoi qu'on veuille. M. d'Haussonville ne croit pas lui-même à la continence volontaire de M. de la Rochefoucauld, et je doute, malgré moi, de la piété de madame de La Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau m'appliquer à la comprendre, elle reste pour moi tout à fait obscure.
À mon sens, cette personne «vraie» était impénétrable. Prude, dévote et bien en cour, je la soupçonnerais presque d'avoir douté de la vertu, peu cru en Dieu, et, ce qui est plus étonnant pour l'époque, haï le roi. Ses plus intimes amis ne l'ont point connue. Ils la croyaient indolente. Elle-même se disait baignée de paresse, et elle menait les affaires avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche; mais je ne crois pas que jamais femme fût plus secrète.
Le livre de M. d'Haussonville est précieux pour la biographie de madame de La Fayette. Ce n'est pas son seul mérite. On y trouve une étude judicieuse des oeuvres de cette illustre dame. M. d'Haussonville estime à sa valeur la délicate histoire d'Henriette. Il ne goûte qu'à demi Zaïde, histoire espagnole où l'on rencontre des enlèvements, des pirates, des solitudes affreuses, et où de parfaits amants soupirent dans des palais ornés de peintures allégoriques. Et il garde très justement le meilleur de son admiration pour la Princesse de Clèves.
Avec la Princesse de Clèves, qui parut en 1678, madame de La Fayette entrait harmonieusement dans le concert des classiques, à la suite de Molière et de la Fontaine, de Boileau et de Racine.
Mais il faut bien prendre garde que, si la Princesse de Clèves atteste par l'élégant naturel du style et de la pensée que Racine est venu, madame de La Fayette n'en appartient pas moins, par l'esprit même de son oeuvre, à la génération de la Fronde, et à cette jeunesse nourrie de Corneille. Elle demeure héroïque dans sa simplicité et garde de la vie un idéal superbe. Par le fond même de son caractère son héroïne est, comme Émilie, une «adorable furie», furie de la pudeur, sans doute; mais je distingue dans sa chevelure blonde quelques têtes de serpent.
Madame de Clèves, la plus belle personne de la cour, est aimée de M. de Nemours, l'homme «le mieux fait» de tout le royaume. M. de Nemours, qui avait jusque-là montré dans de nombreuses galanteries une audace heureuse, devient timide dès qu'il est amoureux. Il cache sa passion; mais madame de Clèves la devine et, bien involontairement, la partage. Pour se fortifier contre le péril où son coeur l'entraîne, elle ne craint pas d'avouer à son mari qu'elle aime M. de Nemours, qu'elle le craint et se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord. Mais par l'effet d'une imprudence et d'une indiscrétion du duc de Nemours, il se croit trahi et meurt de chagrin.
Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de madame de Clèves, c'est sans doute cet aveu qu'elle fait à son mari d'un amour qui n'est pas pour lui. Sa vertu s'y montre, mais à considérer la simple humanité, elle n'a pas lieu, il faut bien le reconnaître, de s'en féliciter beaucoup. Cet aveu est la première cause de la mort de M. de Clèves. Si elle n'avait point parlé, M. de Clèves ne serait pas mort; il aurait vécu tranquille, heureux dans une douce illusion. Mais il fallait être vraie à tout prix. Ce fut aussi l'avis d'une dame célèbre qui renouvela cent ans plus tard cette scène d'aveux. Madame Roland éprouva sur les quarante ans ce qu'elle appelle, en fille de Rousseau et de la nature, «les vives affections d'une âme forte commandant à un corps robuste». L'homme qu'elle aimait avait comme elle un sentiment exalté du devoir. C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent sans être l'un à l'autre. Madame Roland avait un mari plus âgé qu'elle de vingt ans, honnête homme, mais caduc et décrépit. Elle crut devoir, à l'exemple de madame de Clèves, avouer à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour pour un autre que lui. L'aveu fait à un mari si amorti ne pouvait tourner au tragique, et, à cet égard, madame Roland semblera peut-être moins imprudente que madame de Clèves. Pourtant les effets en furent lamentables. «Mon mari, dit-elle dans ses Mémoires, excessivement sensible et d'affection et d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la moindre altération dans son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irritée; le bonheur a fui loin de nous. Il m'adorait, je m'immolais à lui, et nous étions malheureux.»
Madame de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle franchise, que je sache, d'autre imitatrice que madame Roland. Encore faut-il considérer qu'en agissant comme madame de Clèves madame Roland n'avait pas de si bonnes raisons. Madame de Clèves en se confiant à son mari lui demandait secours dans sa détresse. Elle implorait un appui. Madame Roland ne voulait qu'étaler sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.