CHARLES BAUDELAIRE[5]
[Note 5: Oeuvres complètes de Chartes Baudelaire, Édition Lemerre.
(Petite Bibliothèque littéraire.)]
Baudelaire a été traité récemment avec une rudesse vraiment excessive par un critique dont l'autorité est forte, parce qu'elle est fondée sur la probité de l'esprit. M. Brunetière n'a vu dans l'auteur des Fleurs du mal qu'un extravagant et un fou. Il l'a dit avec sa franchise coutumière. Et ce jour-là, il a, par mégarde, offensé les muses, car Baudelaire est poète. Il a, je le reconnais, des manies odieuses; dans ses mauvais moments, il grimace comme un vieux macaque. Il affectait dans sa personne une sorte de dandysme satanique qui semble aujourd'hui assez ridicule. Il mettait sa joie à déplaire et son orgueil à paraître odieux. Cela est pitoyable et sa légende, faite par ses admirateurs et ses amis, abonde en traits de mauvais goût.
—Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant? disait-il un jour à un honnête fonctionnaire. Mangez-en; cela ressemble à des cerneaux et c'est excellent.
Une autre fois, dans la salle commune d'un restaurant fréquenté par des provinciaux, il commença à haute voix un récit en ces termes:
—Après avoir assassiné mon pauvre père…
En admettant, ce qui est probable, que ces historiettes ne soient pas réellement vraies, elles sont dans l'esprit du personnage, elles ont le tour baudelairien, et je ne sais rien de plus agaçant au monde. Tout cela n'est pas douteux, mais il faut dire aussi que Baudelaire était poète.
J'ajouterai que c'était un poète très chrétien. On a chargé sa renommée de bien des griefs. On a découvert dans ses poèmes des immoralités neuves et une dépravation singulière. C'est le flatter et c'est flatter son temps. En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il ne restait plus rien à découvrir, et la bête humaine, sans beaucoup d'imagination, avait tout imaginé. À y regarder de près, Baudelaire n'est pas le poète du vice; il est le poète du péché, ce qui est bien différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens. Ses meilleurs vers semblent inspirés des vieilles proses de l'Église et des hymnes du bréviaire.
Comme un moine, il éprouve devant les formes de ses rêves, une épouvante fascinatrice. Comme un moine, il s'écrie chaque matin:
Cedant tenebræ lumini
Et nox diurno sideri,
Ut culpa quam nox intulit
Lucis labescat munere.
Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire que la doctrine du péché originel a trouvé dans les Fleurs du mal sa dernière expression poétique. Baudelaire considère les troubles des sens avec la sévérité minutieuse d'un casuiste et la gravité d'un docteur. Pour lui, ces affaires sont considérables: ce sont des péchés et il y a dans le moindre péché quelque chose d'énorme. La plus misérable créature rencontrée la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revêt dans son esprit une grandeur tragique: sept démons sont en elles et tout le ciel mystique regarde cette pécheresse dont l'âme est en péril. Il se dit que les plus vils baisers retentiront dans toute l'éternité, et il mêle aux rencontres d'une heure dix-huit siècles de diableries.
Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie. Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.
Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides. On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre.
—Elle est bien laide, dit le marin.
Et il la rejeta dédaigneusement.
—Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu!
C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer.
Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir. Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage vraiment sincère.
Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui de l'amour et de la mort.
Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes des Mille et une Nuits nous montre une femme belle comme le jour et qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est belle.
Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des Mille et une Nuits.
Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse lassitude?
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»?
Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles! Courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous.
Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont nullement contaminées.
Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde, visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat, sous le charme de sa jeunesse.
Il y a, par exemple, des vers exquis à une Malabaraise:
……………………………………………
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
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N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des beautés exotiques?
Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin, dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre:
Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Buttant et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu,
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par la travail et tourmentés par l'âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris.
Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux,
—Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie!
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour.
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Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien est odieux, mais les Fleurs du mal sont et demeureront le charme de tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers. Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là il est divin.