LE POÈTE DE LA BRESSE[17]

M. GABRIEL VICAIRE

[Note 17: Émaux bressans, nouvelle édition.—La légende de saint
Nicolas.]

La hache a éclairci les épaisses forêts de la Bresse, où vivaient jadis le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques châtaigniers s'élèvent encore au-dessus des haies vives qui séparent les champs et les prairies. Le bois est devenu bocage. Son âpre monotonie n'est pas sans beauté. On peut aimer jusqu'à la tristesse de ces étangs, couverts de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et qu'environnent de mélancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont nés sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chérissent d'un grand coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et querelleurs comme les héros antiques, rudes au travail, lents, froids et résolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante; partout elle a pour ses fils la beauté d'une mère. M. Gabriel Vicaire, issu d'une vieille famille bressane, a chanté avec amour son pays d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unité, doit être célébrée pour ses montagnes et ses vallées, pour ses bois et ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas complète, si elle ne mêlait à ses dogmes sacrés ces superstitions charmantes qui donnent à tous les cultes la vie avec la grâce. Le patriotisme abstrait paraîtrait bien froid à certaines âmes qui, sensibles aux formes et aux couleurs, chérissent surtout de la terre natale ce que leurs regards en peuvent embrasser. À ce propos, je me rappelle une page vraiment belle et sincère, que M. Jules Lemaître a écrite il y a trois ou quatre ans:

Quand j'entends, disait notre ami, déclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me rappelle la vieille France, ce qu'elle a été dans le monde, alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai partout des racines si délicates et si fortes.

Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec mon sens littéraire, s'accommode infiniment mieux des Émaux bressans de M. Gabriel Vicaire que des Chants du soldat de M. Paul Déroulède. M. Vicaire voit la Saône, comme M. Lemaître voyait la Loire. Il l'aime cette Saône «qui reluit au matin» sous un rideau de peupliers. Il aime

L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes,
D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler.

Il aime d'un grand coeur son pays bressan:

Ô mon petit pays de Bresse, si modeste,
Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste
De l'esprit des aïeux et des moeurs d'autrefois;
J'aime les sons traînants de ton langage antique
Et ton courage simple, et cette âme rustique
Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois.

J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles,
Tes dimanches en fêtes avec leurs jeux de quilles
Et leurs ménétriers assis sur un tonneau,
Tes carrés de blé d'or qu'une haie environne,
Tes vignes en hautains que jaunira l'automne,
Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau.

Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse renouvelée et décolorée. Le département de l'Ain a oublié ses traditions et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'où pendait un voile de dentelle, le corset lacé par devant, le tablier de soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler à des Suissesses. Les jeunes gens n'y chôment plus les grandes fêtes à la mode des aïeux. Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les villages, demandant «le droit de Dieu» et recevant du pain et des fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne célèbrent plus la fête des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage, les arbres fruitiers sont mangés par les chenilles. Quand les nouveaux époux rentrent à la maison, personne ne répand plus sur eux des grains de blé en signe d'abondance et de fécondité. La bonne femme qui veille le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche, à l'insu du curé, une pièce de monnaie pour le grand voyage, et la jeune mère ne glisse plus dans la main glacée du petit enfant qui devait lui survivre, une bille, un hochet, une poupée, pour adoucir au pauvre petit les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mère, que les saints innocents eux-mêmes, que le cruel Hérode fit mourir dans leur première fleur, restent simples après leur glorification et jouent avec les palmes et les couronnes de leur glorification.

Aram sub ipsam simplices, Palma et coronis luditis.

Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean, peut-être ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient les hommes d'âge, selon le témoignage de M. Charles Guillon. Voici cette origine vénérable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience était grande. Ils lui jouaient beaucoup de méchants tours et ne parvenaient pas à le mettre en colère. Un beau jour du mois de juin, comme il faisait très chaud, ils imaginèrent d'allumer devant sa porte un grand feu, semblable à celui devant lequel Pierre se chauffait avec les servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en se frottant les mains et dit: «Voilà qui est bien fait, mes enfants. Le feu est bon en toute saison.» Telle est l'origine des feux de la Saint-Jean. La Bresse a semblablement oublié ses vieilles chansons; et c'est sur les lèvres des mendiants chenus et des vieilles édentées que M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-même recueille péniblement les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de la belle qui demande au rossignol la manière comment il faut aimer, l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vêtu de toile «comme un moulin à vent».

Les conscrits chantent-ils encore à Bourg la chanson des «pauvres républicains» qui vont sur la mer combattre les Prussiens?

Tout c' que je regrette en partant,
C'est l' tendre coeur de ma maîtresse,
Après l'avoir aimée
Et tant considérée
Dans tout's ses amitiés,
C'est à présent qu'il me faut la quitter.

Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus ces vieilles mélodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas changé: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel Vicaire, comme au temps où leur compatriote, le général Joubert, disait des recrues de l'Ain: «Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille, mais sûre, et, pour peu qu'ils soient animés, on peut compter sur leur brillante impétuosité.»

Ces vers de notre poète furent publiés pour la première fois il y a environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle édition, fort à propos pour me fournir un agréable sujet de causerie. Le recueil s'appelle Émaux bressans. Vous savez que la ville de Bourg fait commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achète, le jour du marché, non sans y avoir longtemps rêvé à l'avance, ce sont des émaux bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la pureté lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien portés, font honneur à une belle fille, et la rendent brave pour danser le dimanche à la «vogue». Quand c'est le prétendant qui donne à sa prétendue la croix ou l'agrafe émaillée, le bijou n'en a que plus de prix:

Certes, ce n'est pas grand' chose,
Ce gage d'un simple amour;
Un peu d'or et, tout autour,
Du bleu, du vert et du rose.

D'accord, messieurs, mais au cou
De la gentille fermière
Rien ne rit à la lumière
Comme cet humble bijou.

M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblèmes de ses petits poèmes paysans, d'une jovialité parfois attendrie. Et il y a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux poétiques. Le poète a beaucoup de goûts pour ses payses. À l'en croire, elles sont toutes adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mère grand, Marie, Nanon, dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font à la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette, Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourrées, Annette, la rose du pays bressan, voilà ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore, dont madame Barbecot, qui donne à boire le bon vin du cru, et la fille à Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin, c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur fait point de mal. À l'en croire, il est aussi grand buveur et grand mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrère et ami Maurice Bouchor, il se rue en cuisine.

Il loue fort son compatriote le poète Faret, celui-là même qui, au dire de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant

Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret.

Et ce dont il le félicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir bien rimé, mais d'avoir beaucoup bu:

Il ne te sert que d'avoir bu;
Tout le reste est vaine fumée.
Puisque ton Pégase est fourbu,
Il ne te sert que d'avoir bu.
Adieu le joli clos herbu
Où tu baisais ta bien aimée.
Il ne te sert que d'avoir bu;
Tout le reste est vaine fumée.

Il nous apprend qu'on trouve chez la mère Gagnon un petit vin du cru qui sent la fraise et le muscat. Il célèbre, comme Monselet, mais avec plus de grâce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a tué sans pitié et qui ne montrera plus à tout venant «son cher petit groin rose», il se réjouit à l'idée du beau réveillon qu'on fera dans la métairie:

Et, braves gens, que de joie,
Lorsqu'on forme de boudin
Ressuscitera soudain
Le bon habillé de soie!

Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays de Bresse où les mariages se concluent le verre à la main, où les enterrements sont suivis d'un repas où l'on célèbre, en vidant les bouteilles, les vertus du défunt. Bien mieux: il est visible que cette goinfrerie idéale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre nourricière. C'est pour tout dire, la débauche du sage Rabelais. M. Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'idées. C'est un grand rêveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est triste, il l'avoue:

C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.

Et voici que tout à coup son rire s'éteint. Il pleure la pauvre Lise, qui vient de trépasser. La pauvre Lise avait risqué son âme dans les vogues, en dansant avec les garçons, au son de la vielle et de la cornemuse. Ces danses, yeux baissés, bras pesants, pieds lourds, n'ont rien, à ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emporté. Mais c'est une idée chrétienne et peut-être consolante, qu'on peut se damner partout et qu'il est aussi facile aux bergères qu'aux duchesses d'offenser le dieu jaloux et de pécher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre.

Elle est au milieu de l'église
Sur un tréteau qu'on a dressé.

Elle est en face de la Vierge,
Elle qui pécha tant de fois.

À ses pieds fume un petit cierge
Dans un long chandelier de bois.

Seul, à genoux, près de la porte,
Je regarde et n'ose entrer.

Je pense aux cheveux de la morte
Que le soleil venait dorer;

À ses yeux bleus de violette
Si doux alors que je l'aimais

À sa bouche, aujourd'hui muette,
Et qui ne rira plus jamais.
………………………….
Dis-moi, pauvre âme abandonnée,
As-tu déjà vu le bon Dieu?

Au puits d'enfer es-tu damnée?
As-tu mis la robe de feu?
………………………….
S'il ne te faut qu'une neuvaine
Pour sortir du mauvais chemin,

Pour vêtir la cape de laine,
Je n'attendrai pas à demain.

Traversant forêts et rivières,
Les pieds saignants, le coeur navré

À Notre-Dame de Fourvières,
Pénitent noir, je m'en irai.
…………………………..
Je lui donnerai pour sa fête,
Manteau d'hiver, manteau d'été;

Et quand viendra la grande foire,
Je veux offrir à son Jésus

Un moulin aux ailes d'ivoire
Pour qu'il rie en soufflant dessus.

Le poète qui s'est fait une âme rustique comprend, partage quand il veut, la foi des simples. Le curé de son village, bon homme, pas très savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrétien, M. Vicaire se réjouit de voir tous les paroissiens écouter docilement la parole de vie:

Voici la mère Jeanne au premier rang des femmes;
Après tant de vaillants combats, d'obscur labeur,
Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles âmes,
D'un instant de repos dans la paix du Seigneur.

Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rêves et de troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et pour l'amitié. Il a çà et là exprimé discrètement, avec une sorte de pudeur, son attachement à ses amis. Ne dit-il pas dans son Rêve de bonheur?

Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau,
Parmi les paysans, je vivrais comme un sage,
Attrapant chaque jour une rime au passage.
Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis
Dont je ne parle pas! Avec de bons amis,
Tous au même soleil, comme on serait à l'aise!
Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise.
………………………………..

Ces vers et surtout la petite pièce qui finit ainsi: «Ce qui ne change pas en moi, c'est l'amitié», me font songer, malgré moi, à l'éloge que fait Xénophon de deux généraux grecs qui périrent par trahison chez les Perses.

«Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent mis à mort. Irréprochables envers leurs amis, ils ne furent jamais traités de lâches dans le combat. Tous deux étaient âgés d'environ trente-cinq ans.».

Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans être ému!

Nous avons vu ce qu'était M. Gabriel Vicaire, poète de la Bresse. Nous l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis quelques années, il va cherchant la fleur d'or des légendes. Il a mis bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. «Cette tentative, a dit justement M. Paul Sébillot, démontre que, si nous n'avons pas le trésor des poèmes populaires de nos voisins, c'est la faute, non du génie de notre idiome, mais des poètes qui ont dédaigné cette source d'inspiration.»

Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir qui devait être leur cercueil:

La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence;
Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance.
Le songe de leur vie est à peine achevé
Et sur leur bouche encor flotte un dernier Ave.

Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune, et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.

Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur. Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit, accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré que le prieur de la Croix!