MAURICE SPRONCK[27]

[Note 27: Les Artistes littéraires.—Études sur le XIXe siècle.
(Calmann Lévy, éditeur).]

Dans un livre intitulé les Artistes littéraires, M. Maurice Spronck étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art.

Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts. Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces. Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la pensée.

Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament. Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation pénétrante et froide, des méthodes sûres.

Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les plus horribles des sujets qu'il admire.

Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle, sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M. Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique actuelle, ce trait qu'il appelle le goût de la transposition. «Cette tendance—c'est lui-même qui parle—consiste à intervertir les rôles, à appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète, exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le marbre ou les notes de la gamme.»

En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme». L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert. Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous le nom d'audition colorée et qui consiste «en ce que deux sens distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]». Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain, selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait:

«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose pourpre. Dans Madame Bovary, je n'ai eu que l'idée d'un ton, cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire, l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.»

[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le Progrès médical du 10 décembre 1887).]

Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.

M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son hystérie avec jouissance et terreur».

Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme: l'horreur de la nature.

Ils disent:

«La nature pour moi est ennemie.

«… Rien n'est moins poétique que la nature.

«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.»

Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité. Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie, n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes, de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel, renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.

Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières à l'art et d'où la nature est complètement absente».

M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable», élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature».

Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément, de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable. Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on, faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours. Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier, Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est mauvaise.

Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis, écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.»

Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste!

Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre, on songe:

—Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.