PAUL ARÈNE[7]
[Note 7: La Chèvre d'or, 1 volume (Bibliothèque de l'Illustré moderne).]
«Je vins au monde au pied d'un figuier, un jour que les cigales chantaient.» C'est ce que rapporte de sa naissance, Jean des Figues, dont M. Paul Arène a conté l'histoire ingénue. Un jour, quand M. Paul Arène aura sa légende, on dira que c'est ainsi qu'il naquit lui-même, au chant des cigales, tandis que les figues-fleurs, s'ouvrant au soleil, égouttaient leur miel sur ses lèvres. On ajoutera, pour être vrai, qu'il avait comme Jean des Figues, la main fine et l'âme fière, et l'on gravera une cigale sur son tombeau, de goût presque antique, afin d'exprimer qu'il était naturellement poète et qu'il aimait le soleil.
Il aime le soleil et tout ce que baigne le soleil. Son style clair et chaud a, dans son élégante sécheresse, cette saveur de pierre à fusil que le soleil donne aux vins qu'il mûrit avec amour. Il faut placer M. Paul Arène à côté de M. Guy de Maupassant et ces deux princes des conteurs auront pour emblème le premier l'olive, le second la pomme. Ainsi, le sol de notre adorable patrie nous offre ici les lignes pures des horizons bleus; là de grasses prairies sous un doux ciel humide, et l'art reproduit, par les nuances de la langue et du style, cette diversité charmante. Et la montagne, la côte, la forêt, la lande ont aussi leurs peintres, leurs poètes, leurs conteurs. On pourrait faire une bien belle étude sur la géographie littéraire de la France[8].
[Note 8: Mais n'avons-nous pas déjà un bien agréable livre de M. Charles
Fuster, les Poètes du Clocher.]
La Provence a ses félibres qui chantent en provençal. Je ne leur en fais pas un reproche: il ne faut pas demander à tous les oiseaux de chanter de la même manière. J'admire infiniment Mistral et s'il m'arrive de regretter que le doux poème de Mireille ne soit pas écrit dans le dialecte de l'Île de France, c'est parce que je le comprendrais mieux et le goûterais plus naturellement. Il n'y a là que de l'égoïsme. La patriotisme n'est pas l'ennemi des dialectes et l'unité de la France n'est point menacée par les chansons des félibres.
Mais, puisque M. Paul Arène parle le français, et le meilleur, j'en profite pour l'entendre et le goûter. D'ailleurs, M. Arène est un Provençal très parisien. On le rencontre plus souvent sous les platanes du jardin du Luxembourg que dans les plaines de la Camargue, où passaient les chevaux sarrasins. Il a des tendresses infinies pour les vieux pavés de la place de l'Odéon, et si on lui en faisait un reproche, il répondrait sans doute qu'il ne voit jamais si bien les maigres feuilles des amandiers se découper dans l'azur de son ciel natal que l'hiver, à Paris, dans les brumes du soir et à travers la fumée de sa pipe. Ce serait bien vrai. On ne sait parler de ce qu'on aime que lorsqu'on ne l'a plus, et tout l'art du poète n'est que d'assembler des souvenirs et de convier des fantômes. Aussi y a-t-il une tristesse attachée à tout ce que nous écrivons. Je ne parle, bien entendu, que de ce qui est senti. Le reste n'est qu'un vain son.
Voilà pourquoi M. Paul Arène, qui parle si bien de sa belle province, «la gueuse parfumée», fréquente dans le quartier Latin, où tout le monde le connaît de vue. Il va tout d'une pièce, à tout petits pas, l'oeil vif sur un visage immobile, et l'on ne peut s'empêcher de songer que ce petit homme raide et tranquille, devait avoir l'air assez crâne, en 1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles. C'est un Méridional contenu, dont l'abord étonne.
On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Même quand il parle, sa face au front large, à la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air de sa propre image modelée et peinte par un maître. Avec cela un tour de conversation vif, rapide, exquis, et cet art souverain, qu'il montre aussi dans ses livres, de s'arrêter à point et de ne pas trop achever. Enfin, une figure tout à fait originale.
La dernière fois que j'ai rencontré M. Paul Arène, il s'en allait en pèlerinage au tombeau de Florian et prenait le chemin de fer, tout seul de sa bande, moins pour se conformer aux usages des félibres exilés parmi nous que pour se contenter par un brin de campagne. Il faisait du soleil; le ciel se montrait gai, spirituel, comme il n'est que sur les coteaux des environs de Paris; et les bois de Sceaux, ce jour-là, devaient être bien jolis. Florian est un saint qu'on ne chôme qu'au printemps, en fredonnant Plaisirs d'amour. M. Paul Arène lui est dévot. Il l'aime parce que le chevalier de Florian rappelle beaucoup de coquets souvenirs d'antan. Sa mémoire est transparente, et l'on voit au travers voltiger des couples de tourterelles, et des bergères nouer des guirlandes de fleurs autour de leurs houlettes. Que les dames d'autrefois, si charmantes sous la poudre et dans leur robe à ramages, aient aimé dans des bosquets et puis qu'elles soient mortes, cela est naturel et pourtant cela donne à songer aux poètes et c'est un sujet qui a inspiré à l'auteur de Jean des Figues quelques pages dont je goûte plus que tout la grâce mélancolique et la tristesse voluptueuse. Un des caractères singuliers de ce conteur est de s'attacher au passé et de garder aux morts une amitié douce. Il les mêle aux vivants et c'est un des charmes de ses récits.
Dans la Chèvre d'or, par exemple, les ombres des aïeux flottent comme des nuées sur les acteurs du drame. Je viens de lire ce livre ravissant, ces pages agrestes et fines, ces scènes simples, d'un style pur, et je me sens encore environné d'images idylliques et parfumé de thym. Il n'y a guère que les poètes grecs pour donner une impression de cette nature. Et qu'on ne s'y trompe pas: la familiarité gracieuse, l'élégante précision, la rusticité noble, toute la manière enfin de ce récit est plus près qu'on ne croit de la beauté antique. Je trouve aussi beaucoup de sens dans cette histoire d'un savant qui touche à la quarantaine et qui, curieux sans ambition, poète sans orgueil, rêveur sans trouble, va chercher dans un petit village rocheux de la côte de Provence le souvenir des Sarrasins qui l'ont bâti, fouille un vieux grenier encombré de parchemins illisibles et devient amoureux d'une belle jeune fille. Adieu les Arabes! adieu l'émir et les magies de l'Orient! Il ne voit plus que le profil jeune, les formes graciles et pures de Norette. Il l'aime peu à peu, par insensible et profonde influence. Pour concilier la science et son amour, il veut que Norette soit d'origine sarrasine. Cela est bien possible. Mais, telle qu'il la dépeint, elle apparaît à ceux qui n'ont aucun préjugé ethnographique dans la grâce svelte d'une figurine de Tanagra.
C'est la chèvre de Norette, cette chèvre d'or, dont la clochette d'argent, couverte de signes mystérieux, doit révéler la placé d'un trésor caché. Mais finalement il ne reste de trésor que les yeux noirs, les lèvres rouges et le sein gonflé de Norette.
Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette, après la lune de miel, ne se remette pas à chercher le trésor! Il y perdrait la joie du coeur et la paix de l'âme. Plutôt, puisqu'il ne peut rester toujours sous le doux étonnement de la beauté de Norette, plutôt qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre à remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais où, cette grave parole: «On se lasse de tout, excepté de comprendre.» La vérité est que tout vaut mieux que de songer à soi-même et de considérer sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honnêtes gens qui étudient les poids et mesures des Assyriens ou la procédure civile en Égypte sous les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mélancolie de vivre. Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme la Chèvre d'or.
Je n'en veux détacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire, rapportée par le curé du Puget, des deux qui sont morts.
Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils l'aimassent. Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais, aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle. Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent et le cadet souffleta l'aîné.
Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Caïn, tous deux Abel, ils allèrent dans la montagne du côté de la chapelle que déjà un ermite gardait.
Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait de grands coups à sa porte, et, s'éveillant, il entendit crier: «Au secours! j'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la tête.
Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.
Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui sont morts.
Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me donnât autant que la Chèvre d'or l'idée de la beauté antique, de la poésie grecque dans sa jeune fleur et sa fraîche nouveauté. Je n'étais point seul à sentir ainsi, car un de mes amis, à qui j'avais prêté le livre, me le renvoya avec cette épigramme de Méléagre écrite de sa main au crayon sur la dernière page:
«Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un chant rustique qui charme la solitude, et, sur les feuilles où tu te poses, tu imites, avec tes pattes dentelées, sur ta peau luisante, les accords de la lyre. Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de Pan, afin qu'ayant échappé à l'amour je goûte un doux sommeil ici couché à l'ombre de ce beau platane.»