UN MOINE ÉGYPTIEN[15]
[Note 15: Les Moines égyptiens, par E. Amélineau. Vie de Schnoudi
(Leroux, édit., in-18).]
M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales, dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la Vie de Schnoudi. C'est un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des documents historiques, tels que règles monastiques, lettres d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie si originale.
Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le village de la Vigne. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba. C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux dire fils de Dieu. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère, nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte.
Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout des psaumes et des prophètes.
Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures, jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante jours du carême, il se contentait de fèves bouillies.
Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière. On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.
Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.
Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété, quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan (car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en oublia qu'il était immortel.
—Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme de ma vie.
Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes:
—Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à
Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement.
Et il lâcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion.
On peut être surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en son pouvoir, l'ait laissé aller. Mais le diable, à tout considérer, est aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints; car, sans les épreuves et les tentations, leur vie serait privée de tout mérite. Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette considération. Peut-être éprouva-t-il une insurmontable difficulté à étrangler le diable. C'eût été, d'ailleurs, une grave imprudence. Le diable mort, tout l'édifice de la religion s'écroulait, et le cataclysme s'étendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non plus songé à cela.
Après avoir vécu cinq ans dans un tombeau, le saint homme était mort aux tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la vieillesse Antoine, Macaire et Pacôme, ne lui causait plus que de l'horreur et du dégoût. Rentré dans le couvent d'Athribis, il en prit la direction après la mort de son oncle, l'abbé Bgoul. C'est alors que cet ascète déploya le génie d'un grand pasteur d'hommes.
La petite communauté, composée d'une centaine de moines, s'accrut en peu d'années d'une façon prodigieuse et compta bientôt plus de deux mille religieux dont les habitations, nommées laures, s'échelonnaient le long de la montagne. Les uns menaient la vie cénobitique, les autres vivaient dans la montagne en anachorètes. Schnoudi fonda à quelque distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il résolut alors de bâtir un monastère indestructible et une grande église. À l'en croire, il découvrit dans les ruines de la cité grecque l'argent nécessaire à cette vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle était pleine d'or.
Il traça lui-même le plan des bâtiments et les fit construire avec les pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de leur âme, luttèrent d'ardeur et d'habileté. En dix-huit mois tout fut achevé.
«L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amélineau, existe encore aujourd'hui: pas une pierre n'a bougé. Quand, de loin, on la voit se détacher en avant de la montagne, elle se présente comme un bastion carré: de fait, c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens Égyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau: pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur cent de largeur. La hauteur en est très grande; et tout autour règne une sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, et dont l'une a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est d'une profondeur de plus de quinze mètres. Quand on y passe, l'obscurité donne le frisson. Les moines qui la traversaient étaient vraiment sortis du monde. À droite de cette porte se trouve la grande église: à l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie, à l'heure où le soir amenait la fraîcheur avant d'entrer dans l'église pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles.»
Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intérêts. Il avait coutume de dire:
«Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied où le Seigneur ne se soit promené avec moi, sa main dans la mienne.»
Il disait encore:
«Que celui qui ne peut visiter Jérusalem pour se prosterner devant la croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande dans cette église où se réunissent les anges. Je prierai pour leurs péchés passés, et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car j'intercéderai pour eux près du Seigneur.»
C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son église des «indulgences attachées aux lieux saints» et les rendit «applicables aux défunts», et cela de sa propre autorité.
Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on l'étudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point où finit l'illusion du voyant, où commence la fraude pieuse. Voici un petit fait qui donne à réfléchir à cet égard:
Un jour, son disciple bien-aimé, le doux Visa, qui devait lui succéder, frappa à la porte de sa cellule.
—Entre sans tarder, lui répondit l'abbé.
Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où venait la voix qu'il avait entendue.
—Le Messie vient de me quitter, répondit Schnoudi, il m'a longtemps entretenu des mystères ineffables.
Visa poussa un grand soupir.
—Puissé-je aussi le voir!
—Tu es trop petit de coeur, répondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne l'ai point prié de se laisser voir à toi.
—Il est vrai que je suis un pécheur, répondit le doux Visa.
L'abbé reprit:
—Élève ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu.
Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du maître et dit:
—Père, je suis ton esclave, prends pitié de moi et fais que je mérite de le voir réellement.
Touché de tant d'humilité, Schnoudi parla de la sorte:
—Reviens demain à la sixième heure. Tu nous trouveras de nouveau conversant ensemble.
Le lendemain, à l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper à la porte de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie, l'ayant entendu frapper, était remonté au ciel.
—Malheureux que je suis! s'écria Visa en pleurant abondamment. Je ne mérite pas de voir le corps du Christ Jésus.
Schnoudi s'efforça de le consoler.
—Ne pleure point: si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins entendre sa douce voix.
«En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon père.»
Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie chère aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les Égyptiens, était entaché de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre invisible et «enchanter» la vallée.
Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et, malgré le froid, y passait toute la nuit en prières. Le tombeau du désert, où il avait passé cinq années de sa jeunesse et enseveli les images de la volupté terrestre, lui était resté cher. Il y retournait souvent, y passait des semaines entières, conversant avec Jésus-Christ et combattant corps à corps avec le diable.
Il devint célèbre dans toute l'Égypte, à l'égal d'Antoine et de Macaire, et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait près de la montagne d'Athribis un saint que Jésus-Christ visitait tous les jours. Il exerçait autour de son couvent une magistrature à laquelle les nomades eux-mêmes se soumettaient. L'Égypte était alors désolée par les courses de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abbé d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux: hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dépensait, par semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les légumes, les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours cuisaient le pain.
Schnoudi, si miséricordieux pour les malheureux et si empressé à nourrir les affamés, traitait au contraire avec une violence furieuse les idolâtres et les adultères. Il y avait alors au bord du Nil des hommes riches qui vivaient élégamment dans de belles maisons peuplées de dieux à demi grecs, à demi égyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les habitations de ces honnêtes païens. L'un d'eux fut noyé dans le fleuve. On conta qu'il y avait été jeté par un ange, mais ce fut probablement par un moine. Schnoudi était terrible dans son zèle. Grand contempteur de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'était le péché de la chair. Il y avait, près d'Athribis, un prêtre qui vivait avec une femme mariée; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prêtre et lui représenta l'abomination de son péché. Le prêtre promit de quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda près de lui, car il l'aimait.
Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. «Suffoqué par l'odeur de l'adultère, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont Sinaï, le Seigneur avait ordonné à Moïse d'exécuter; de son bâton, il frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent engloutis vivants.»
Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un horrible assassinat.
Malgré les progrès du monachisme, il se trouvait encore en Égypte des hommes en grand nombre et même des prêtres qui «aimaient les créatures de Dieu». Ils se rendirent près du duc d'Antinoé et accusèrent l'abbé d'Athribis d'avoir tué un homme et une femme. Le duc rendit bonne justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner à mort. On raconte que deux anges enlevèrent le saint homme sous le sabre du bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachèrent leur abbé au supplice. Ils formaient une armée nombreuse et disciplinée, contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de troubles et d'anarchie.
Tels sont, en résumé, les faits aujourd'hui connus de la vie de Schnoudi. M. Amélineau a le double mérite de les avoir découverts dans des manuscrits coptes et d'en avoir composé un récit suivi, d'un intérêt très vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent dix-neuvième année, le 2 juillet 451. Cette date nous est donnée pour certaine, et il faut convenir que les vies des pères du désert fournissent plus d'un exemple d'une semblable longévité.
«Après lui, dit M. Amélineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce monastère de Schnoudi, qui eut un moment tant de célébrité; on ne connaît pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre était condamnée à périr; le monastère seul est resté debout, mais combien déchu de son antique splendeur! Où les pieds de tant de saints, du Messie lui-même, s'étaient posés si souvent, le pied impur de la femme se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont mariés et ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la désolation à laquelle n'avait sans doute point songé le prophète Daniel. Ces pauvres ménages vivent des maigres revenus de rares feddans, pêle-mêle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois conservé le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre hante toujours leur demeure.»
C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance. Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de la vallée du Nil.