POLYPHILE.

Sans doute. Mais ni le physicien, ni le géomètre ne se trouvent dans le cas du métaphysicien. Dans les sciences physiques et dans les sciences mathématiques, l'exactitude du vocabulaire dépend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le phénomène qu'il désigne. C'est là une mesure qui ne trompe pas. Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous approprions sûrement l'un à l'autre. Ici le sens étymologique, la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La signification du mot est déterminée trop exactement par l'objet sensible qu'il représente pour que toute autre exactitude ne soit pas superflue. Qui songerait à rendre plus précises les idées que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens commun à rechercher l'histoire des dénominations qui entrent dans la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois installé dans le formulaire, n'a pas à nous révéler les aventures qui lui arrivèrent du temps de sa folle jeunesse, quand il courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son objet et lui peuvent être embrassés du même regard et sans cesse confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre spécule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien différentes des abstractions métaphysiques, celles de la mathématique sont extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps; elles constituent une philosophie physique. Il en résulte que les vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes, peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais les dégager entièrement, laisse paraître qu'elles sont toutes en elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans la nature des choses; elle est précisément dans les catégories du nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin, pour être excellent, que d'être soumis à des conventions stables. Si chaque terme concret y désigne une abstraction, cette abstraction a dans la nature sa représentation concrète. C'est, si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le mot s'applique directement à elle, parce qu'il est dans son plan, et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement intelligible qui correspond à l'idée sensible. Il n'en va pas de même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat visible de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet d'une spéculation sur la nature sensible, comme dans la mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de l'esprit qui tire d'une chose certaines qualités pour lui seul intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a l'idée qu'il ne fait connaître que par le discours qu'il en tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole. Si ces abstractions existent véritablement et par elles-mêmes, elles résident dans un lieu accessible à la seule intelligence, elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition à celui-ci, dont je dirai seulement qu'à votre sens, il n'est pas absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur affaire et non la mienne. Il me suffit de connaître que l'un est sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Dès lors, le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un à l'autre, n'étant pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le même monde. Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait rien de la chose.

Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas. Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils jouent le rôle de l'abstrait, comme un comédien représente le fantôme, dans Hamlet.