CONCLUSION
Le procès fut cassé et Pyrot descendu de sa cage. Les antipyrots ne se tinrent point pour battus. Les juges militaires rejugèrent Pyrot. Greatauk, dans cette seconde affaire, se montra supérieur à lui-même. Il obtint une seconde condamnation; il l'obtint en déclarant que les preuves communiquées à la cour suprême ne valaient rien et qu'on s'était bien gardé de donner les bonnes, celles-là devant rester secrètes. De l'avis des connaisseurs, il n'avait jamais déployé tant d'adresse. Au sortir de l'audience, comme il traversait, au milieu des curieux, d'un pas tranquille, les mains derrière le dos, le vestibule du tribunal, une femme vêtue de rouge, le visage couvert d'un voile noir, se jeta sur lui et, brandissant un couteau de cuisine:
—Meurs, scélérat! s'écria-t-elle.
C'était Maniflore. Avant que les assistants eussent compris ce qui se passait, le général lui saisit le poignet et, avec une douceur apparente, le serra d'une telle force que le couteau tomba de la main endolorie.
Alors il le ramassa et le tendit à Maniflore.
—Madame, lui dit-il en s'inclinant, vous avez laissé tomber un ustensile de ménage.
Il ne put empêcher que l'héroïne ne fût conduite au poste; mais il la fit relâcher aussitôt et il employa, plus tard, tout son crédit à arrêter les poursuites.
La seconde condamnation de Pyrot fut la dernière victoire de Greatauk.
Le conseiller Chaussepied, qui avait jadis tant aimé les soldats et tant estimé leur justice, maintenant, enragé contre les juges militaires, cassait toutes leurs sentences comme un singe casse des noisettes. Il réhabilita Pyrot une seconde fois; il l'aurait, s'il eût fallu, réhabilité cinq cents fois.
Furieux d'avoir été lâches et de s'être laissé tromper et moquer, les républicains se retournèrent contre les moines et les curés; les députés firent contre eux des lois d'expulsion, de séparation et de spoliation. Il advint ce que le père Cornemuse avait prévu. Ce bon religieux fut chassé du bois des Conils. Les agents du fisc confisquèrent ses alambics et ses cornues, et les liquidateurs se partagèrent les bouteilles de la liqueur de Sainte-Orberose. Le pieux distillateur y perdit les trois millions cinq cent mille francs de revenu annuel que lui procuraient ses petits produits. Le père Agaric prit le chemin de l'exil, abandonnant son école à des mains laïques qui la laissèrent péricliter. Séparée de l'État nourricier, l'Église de Pingouinie sécha comme une fleur coupée.
Victorieux, les défenseurs de l'innocent se déchirèrent entre eux et s'accablèrent réciproquement d'outrages et de calomnies. Le véhément Kerdanic se jeta sur Phoenix, prêt à le dévorer. Les grands juifs et les sept cents pyrots se détournèrent avec mépris des camarades socialistes dont naguère ils imploraient humblement le secours:
—Nous ne vous connaissons plus, disaient-ils; fichez-nous la paix avec votre justice sociale. La justice sociale, c'est la défense des richesses.
Nommé député et devenu chef de la nouvelle majorité, le camarade Larrivée fut porté par la Chambre et l'opinion à la présidence du Conseil. Il se montra l'énergique défenseur des tribunaux militaires qui avaient condamné Pyrot. Comme ses anciens camarades socialistes réclamaient un peu plus de justice et de liberté pour les employés de l'État ainsi que pour les travailleurs manuels, il combattit leurs propositions dans un éloquent discours:
—La liberté, dit-il, n'est pas la licence. Entre l'ordre et le désordre, mon choix est fait: la révolution c'est l'impuissance; le progrès n'a pas d'ennemi plus redoutable que la violence. On n'obtient rien par la violence. Messieurs, ceux qui, comme moi, veulent des réformes doivent s'appliquer avant tout à guérir cette agitation qui affaiblit les gouvernements comme la fièvre épuise les malades. Il est temps de rassurer les honnêtes gens.
Ce discours fut couvert d'applaudissements. Le gouvernement de la république demeura soumis au contrôle des grandes compagnies financières, l'armée consacrée exclusivement à la défense du capital, la flotte destinée uniquement à fournir des commandes aux métallurgistes; les riches refusant de payer leur juste part des impôts, les pauvres, comme par le passé, payèrent pour eux.
Cependant, du haut de sa vieille pompe à feu, sous l'assemblée des astres de la nuit, Bidault-Coquille contemplait avec tristesse la ville endormie. Maniflore l'avait quitté; dévorée du besoin de nouveaux dévouements et de nouveaux sacrifices, elle s'en était allée en compagnie d'un jeune Bulgare porter à Sofia la justice et la vengeance. Il ne la regrettait pas, l'ayant reconnue, après l'affaire, moins belle de forme et de pensée qu'il ne se l'était imaginé d'abord. Ses impressions s'étaient modifiées dans le même sens sur bien d'autres formes et bien d'autres pensées. Et, ce qui lui était le plus cruel, il se jugeait moins grand, moins beau lui-même qu'il n'avait cru.
Et il songeait:
—Tu te croyais sublime, quand tu n'avais que de la candeur et de la bonne volonté. De quoi t'enorgueillissais-tu, Bidault-Coquille? D'avoir su des premiers que Pyrot était innocent et Greatauk un scélérat. Mais les trois quarts de ceux qui défendaient Greatauk contre les attaques des sept cents pyrots le savaient mieux que toi. Ce n'était pas la question. De quoi te montrais-tu donc si fier? d'avoir osé dire ta pensée? C'est du courage civique, et celui-ci, comme le courage militaire, est un pur effet de l'imprudence. Tu as été imprudent. C'est bien, mais il n'y a pas de quoi te louer outre mesure. Ton imprudence était petite; elle t'exposait à des périls médiocres; tu n'y risquais pas ta tête. Les Pingouins ont perdu cette fierté cruelle et sanguinaire qui donnait autrefois à leurs révolutions une grandeur tragique: c'est le fatal effet de l'affaiblissement des croyances et des caractères. Pour avoir montré sur un point particulier un peu plus de clairvoyance que le vulgaire, doit-on te regarder comme un esprit supérieur? Je crains bien, au contraire, que tu n'aies fait preuve, Bidault-Coquille, d'une grande inintelligence des conditions du développement intellectuel et moral des peuples. Tu te figurais que les injustices sociales étaient enfilées comme des perles et qu'il suffisait d'en tirer une pour égrener tout le chapelet. Et c'est là une conception très naïve. Tu te flattais d'établir d'un coup la justice en ton pays et dans l'univers. Tu fus un brave homme, un spiritualiste honnête, sans beaucoup de philosophie expérimentale. Mais rentre en toi-même et tu reconnaîtras que tu as eu pourtant ta malice et que, dans ton ingénuité, tu n'étais pas sans ruse. Tu croyais faire une bonne affaire morale. Tu te disais: «Me voilà juste et courageux une fois pour toutes. Je pourrai me reposer ensuite dans l'estime publique et la louange des historiens.» Et maintenant que tu as perdu tes illusions, maintenant que tu sais qu'il est dur de redresser les torts et que c'est toujours à recommencer, tu retournes à tes astéroïdes. Tu as raison; mais retournes-y modestement, Bidault- Coquille!