LA VICOMTESSE OLIVE
Les Pingouins avaient la première armée du monde. Les Marsouins aussi. Et il en était de même des autres peuples de l'Europe. Ce qui ne saurait surprendre pour peu qu'on y réfléchisse. Car toutes les armées sont les premières du monde. La seconde armée du monde, s'il pouvait en exister une, se trouverait dans un état d'infériorité notoire; elle serait assurée d'être battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi toutes les armées sont-elles les promières du monde. C'est ce que comprit, en France, l'illustre colonel Marchand quand, interrogé par des journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il n'hésita pas à qualifier l'armée russe de première du monde ainsi que l'armée japonaise. Et il est à remarquer que, pour avoir essuyé les plus effroyables revers, une armée ne déchoit pas de son rang de première du monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires à l'intelligence des généraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs défaites à une inexplicable fatalité. Au rebours, les flottes sont classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une deuxième, une troisième et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune incertitude sur l'issue des guerres navales.
Les Pingouins avaient la première armée et la seconde flotte du monde. Cette flotte était commandée par le fameux Chatillon qui portait le titre d'émiral ahr, et par abréviation d'émiral. C'est ce même mot, qui, malheureusement corrompu, désigne encore aujourd'hui, dans plusieurs nations européennes, le plus haut grade des armées de mer. Mais comme il n'y avait chez les Pingouins qu'un seul émiral, un prestige singulier, si j'ose dire, était attaché à ce grade.
L'émiral n'appartenait pas à la noblesse; enfant du peuple, le peuple l'aimait; et il était flatté de voir couvert d'honneurs un homme sorti de lui. Chatillon était beau; il était heureux; il ne pensait à rien. Rien n'altérait la limpidité de son regard.
Le révérend père Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut qu'on ne détruirait le régime actuel que par un de ses défenseurs et jeta ses vues sur l'émiral Chatillon. Il alla demander une grosse somme d'argent à son ami, le révérend père Cornemuse, qui la lui remit en soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garçons bouchers d'Alca pour courir derrière le cheval de Chatillon en criant: «Vive l'émiral!»
Chatillon ne pouvait désormais faire un pas sans être acclamé.
La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reçut à l'Amirauté [Note: Ou mieux Émirauté.] dans un pavillon orné d'ancres, de foudres et de grenades.
Elle était discrètement vêtue de gris bleu. Un chapeau de roses couronnait sa jolie tête blonde, À travers la voilette ses yeux brillaient comme des saphirs. Il n'y avait pas, dans la noblesse, de femme plus élégante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance juive. Elle était longue et bien faite; sa forme était celle de l'année, sa taille, celle de la saison.
—Émiral, dit-elle d'une voie délicieuse, je ne puis vous cacher mon émotion…. Elle est bien naturelle … devant un héros….
—Vous êtes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui me vaut l'honneur de votre visite.
—Il y avait longtemps que je désirais vous voir, vous parler…. Aussi me suis-je chargée bien volontiers d'une mission pour vous.
—Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
—Comme c'est calme ici!
—En effet, c'est assez tranquille.
—On entend chanter les oiseaux.
—Asseyez-vous donc, chère madame.
Et il lui tendit un fauteuil.
Elle prit une chaise à contre-jour:
—Émiral, je viens vers vous, chargée d'une mission très importante, d'une mission….
—Expliquez-vous.
—Émiral, vous n'avez jamais vu le prince Crucho?
—Jamais.
Elle soupira.
—C'est bien là le malheur. Il serait si heureux de vous voir! Il vous estime et vous apprécie. Il a votre portrait sur sa table de travail, à côté de celui de la princesse sa mère. Quel dommage qu'on ne le connaisse pas! C'est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu'on fait pour lui! Ce sera un grand roi. Car il sera roi: n'en doutez pas. Il reviendra, et plus tôt qu'on ne croit…. Ce que j'ai à vous dire, la mission qui m'est confiée se rapporte précisément à….
L'émiral se leva:
—Pas un mot de plus, chère madame. J'ai l'estime, j'ai la confiance de la république. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je? Je suis comblé d'honneurs et de dignités.
—Vos honneurs, vos dignités, mon cher émiral, permettez-moi de vous le dire, sont bien loin d'égaler vos mérites. Si vos services étaient récompensés, vous seriez émiralissime et généralissime, commandant supérieur des troupes de terre et de mer. La république est bien ingrate à votre égard.
—Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats.
—Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-là craignent toutes les supériorités. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce qui touche la marine et l'armée leur est odieux. Ils ont peur de vous.
—C'est possible.
—Ce sont des misérables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver la Pingouinie?
—Comment cela?
—En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards.
—Qu'est-ce que vous me proposez là, chère madame?
—De faire ce qui se fera certainement. Si ce n'est pas par vous, ce sera par un autre. Le généralissime, pour ne parler que de celui-là, est prêt à jeter tous les ministres, tous les députés et tous les sénateurs dans la mer et à rappeler le prince Crucho.
—Ah! la canaille, la crapule! s'écria l'émiral.
—Ce qu'il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura reconnaître vos services. Il vous donnera l'épée de connétable et une magnifique dotation. Je suis chargée, en attendant, de vous remettre un gage de sa royale amitié.
En prononçant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte.
—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda l'émiral.
—C'est Crucho qui vous envoie ses couleurs.
—Voulez-vous bien remporter ça?
—Pour qu'on les offre au généralissime qui les acceptera, lui!… Non! mon émiral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine.
Chatillon écarta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes il la trouvait extrêmement jolie; et il sentit croître encore cette impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains délicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa faire. Olive fut lente à nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle salua Chatillon, avec une grande révérence, du titre de connétable.
—J'ai été ambitieux comme les camarades, répondit l'homme de mer, je ne le cache pas; je le suis peut-être encore; mais, ma parole d'honneur, en vous voyant, le seul souhait que je forme c'est une chaumière et un coeur.
Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient sous ses paupières.
—On peut avoir cela aussi…. Qu'est-ce que vous faites là, émiral?
—Je cherche le coeur.
En sortant du pavillon de l'Amirauté, la vicomtesse alla tout de suite rendre compte au révérend père Agaric de sa visite.
—Il y faut retourner, chère madame, lui dit le moine austère.