LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX

Les moeurs des petits juifs n'étaient pas toujours pures; le plus souvent, ils ne se refusaient à aucun des vices de la civilisation chrétienne, mais ils gardaient de l'âge patriarcal la reconnaissance des liens de famille et l'attachement aux intérêts de la tribu. Les frères, demi-frères, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents, d'abord accablés du coup qui frappait un des leurs, s'enfermèrent dans leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bénissant la main qui les châtiait, durant quarante jours gardèrent un jeûne austère. Puis ils prirent un bain et résolurent de poursuivre, sans repos, au prix de toutes les fatigues, à travers tous les dangers, la démonstration d'une innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils douté? L'innocence de Pyrot leur était révélée comme était révélé son crime à la Pingouinie chrétienne; car ces choses, étant cachées, revêtaient un caractère mystique et prenaient l'autorité des vérités religieuses. Les sept cents pyrots se mirent à l'oeuvre avec autant de zèle que de prudence et firent secrètement des recherches approfondies. Ils étaient partout; on ne les voyait nulle part; on eût dit que, comme le pilote d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pénétrèrent dans les bureaux de la guerre, approchèrent, sous des déguisements, les juges, les greffiers, les témoins de l'affaire. C'est alors que parut la sagesse de Greatauk: les témoins ne savaient rien, les juges, les greffiers ne savaient rien. Des émissaires parvinrent jusqu'à Pyrot et l'interrogèrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamné ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient détruire les preuves de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connaître et ils ne pouvaient les connaître parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilité de Pyrot était indestructible par son néant même. Et c'est avec un légitime orgueil que Greatauk, s'exprimant en véritable artiste, dit un jour au général Panther: «Ce procès est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien». Les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse affaire quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines. Quant à se faire livrer un fétu d'un propriétaire ou de quelque marchand, c'est ce qui lui eût été tout à fait impossible, car tout le monde, excepté les ministres de l'État et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il était plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de Maubec.

Les sept cents pyrots ayant procédé à une enquête minutieuse sur les ressources financières du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatèrent que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison où des dames généreuses donnaient à tout venant deux jambons pour une andouille. Ils le dénoncèrent publiquement comme coupable du vol des quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait été condamné et mis en cage.

Maubec était d'une illustre famille, alliée aux Draconides. Il n'y a rien que les démocraties estiment plus que la noblesse de naissance. Maubec avait servi dans l'armée pingouine et les Pingouins, depuis qu'ils étaient tous soldats, aimaient leur armée jusqu'à l'idolâtrie. Maubec avait, sur les champs de bataille, reçu la croix, qui est le signe de l'honneur chez les Pingouins, et qu'ils préfèrent même au lit de leurs épouses. Toute la Pingouinie se déclara pour Maubec et la voix du peuple, qui commençait à gronder, réclama des châtiments sévères contre les septs cents pyrots calomniateurs.

Maubec était gentilhomme: il défia les sept cents pyrots à l'épée, au sabre, au pistolet, à la carabine, au bâton.

«Sales youpins, leur écrivit-il dans une lettre fameuse, vous avez crucifié mon Dieu et vous voulez ma peau; je vous préviens que je ne serai pas aussi couillon que lui et que je vous couperai les quatorze cents oreilles. Recevez mon pied dans vos sept cents derrières.»

Le chef du gouvernement était alors un villageois nommé Robin Mielleux, homme doux aux riches et aux puissants et dur aux pauvres gens, de petit courage et ne connaissant que son intérêt. Par une déclaration publique, il se porta garant de l'innocence et de l'honneur de Maubec et déféra les sept cents pyrots aux tribunaux correctionnels, qui les condamnèrent, comme diffamateurs, à des peines afflictives, à d'énormes amendes et à tous les dommages et intérêts que réclamait leur innocente victime.

Il semblait que Pyrot dût rester à jamais enfermé dans sa cage où se perchaient les corbeaux. Cependant tous les Pingouins voulant savoir et prouver que ce juif était coupable, les preuves qu'on en donnait n'étaient pas toutes bonnes et il y en avait de contradictoires. Les officiers de l'état-major montraient du zèle et certains manquaient de prudence. Tandis que Greatauk gardait un admirable silence, le général Panther se répandait en intarissables discours et démontrait tous les matins, dans les journaux, la culpabilité du condamné. Il aurait peut- être mieux fait de n'en rien dire: elle était évidente; l'évidence ne se démontre pas. Tant de raisonnements troublaient les esprits; la foi, toujours vive, devenait moins sereine. Plus on apportait de preuves à la foule, plus elle en demandait.

Toutefois le danger de trop prouver n'eût pas été grand s'il ne s'était trouvé en Pingouinie, comme il s'en trouve partout ailleurs, des esprits formés au libre examen, capables d'étudier une question difficile, et enclins au doute philosophique. Il y en avait peu; ils n'étaient pas tous disposés à parler; le public n'était nullement préparé à les entendre. Pourtant ils ne devaient pas rencontrer que des sourds. Les grands juifs, tous les milliardaires israélites d'Alca, quand on leur parlait de Pyrot, disaient: «Nous ne connaissons point cet homme»; mais ils songeaient à le sauver. Ils gardaient la prudence où les attachait leur fortune et souhaitaient que d'autres fussent moins timides. Leur souhait devait s'accomplir.