LE CONSEILLER CHAUSSEPIED

Aveuglés jusque-là par la peur, imprudents et stupides, les républicains, devant les bandes du capucin Douillard et les partisans du prince Crucho, ouvrirent les yeux et comprirent enfin le véritable sens de l'affaire Pyrot. Les députés que, depuis deux ans, les hurlements des foules patriotes faisaient pâlir, n'en devinrent pas plus courageux, mais ils changèrent de lâcheté et s'en prirent au ministère Robin Mielleux des désordres qu'ils avaient eux-mêmes favorisés par leur complaisance et dont ils avaient plusieurs fois, en tremblant, félicité les auteurs; ils lui reprochaient d'avoir mis en péril la république par sa faiblesse qui était la leur et par des complaisances qu'ils lui avaient imposées; certains d'entre eux commençaient à douter si leur intérêt n'était pas de croire à l'innocence de Pyrot plutôt qu'à sa culpabilité et dès lors ils éprouvèrent de cruelles angoisses à la pensée que ce malheureux pouvait n'avoir pas été condamné justement, et expiait dans sa cage aérienne les crimes d'un autre. «Je n'en dors pas!» disait en confidence à quelques membres de la majorité le ministre Guillaumette, qui aspirait à remplacer son chef.

Ces généreux législateurs renversèrent le cabinet, et le président de la république mit à la place de Robin Mielleux un sempiternel républicain, à la barbe fleurie, nommé La Trinité, qui, comme la plupart des Pingouins, ne comprenait pas un mot à l'affaire mais trouvait que, vraiment, il s'y mettait trop de moines.

Le général Greatauk, avant de quitter le ministère, fit ses dernières recommandations au chef d'état-major, Panther.

—Je pars et vous restez, lui dit-il en lui serrant la main. L'affaire Pyrot est ma fille; je vous la confie; elle est digne de votre amour et de vos soins; elle est belle. N'oubliez pas que sa beauté cherche l'ombre, se plaît dans le mystère et veut rester voilée. Ménagez sa pudeur. Déjà trop de regards indiscrets ont profané ses charmes … Panther, vous avez souhaité des preuves et vous en avez obtenu. Vous en possédez beaucoup; vous en possédez trop. Je prévois des interventions importunes et des curiosités dangereuses. À votre place, je mettrais au pilon tous ces dossiers. Croyez-moi, la meilleure des preuves, c'est de n'en pas avoir. Celle-là est la seule qu'on ne discute pas.

Hélas! le général Panther ne comprit pas la sagesse de ces conseils. L'avenir ne devait donner que trop raison à la clairvoyance de Greatauk. Dès son entrée au ministère, La Trinité demanda le dossier de l'affaire Pyrot. Péniche, son ministre de la guerre, le lui refusa au nom de l'intérêt supérieur de la défense nationale, lui confiant que ce dossier constituait à lui seul, sous la garde du général Panther, les plus vastes archives du monde. La Trinité étudia le procès comme il put et, sans le pénétrer à fond, le soupçonna d'irrégularité. Dès lors, conformément à ses droits et prérogatives, il en ordonna la révision. Immédiatement Péniche, son ministre de la guerre, l'accusa d'insulter l'armée et de trahir la patrie et lui jeta son portefeuille à la tête. Il fut remplacé par un deuxième qui en fit autant, et auquel succéda un troisième qui imita ces exemples, et les suivants, jusqu'à soixante-dix, se comportèrent comme leurs prédécesseurs, et le vénérable La Trinité gémit, obrué sous les portefeuilles belliqueux. Le septante-unième ministre de la guerre, van Julep, resta en fonctions; non qu'il fût en désaccord avec tant et de si nobles collègues, mais il était chargé par eux de trahir généreusement son président du conseil, de le couvrir d'opprobre et de honte et de faire tourner la révision à la gloire de Greatauk, à la satisfaction des anti-pyrots, au profit des moines et pour le rétablissement du prince Crucho.

Le général van Julep, doué de hautes vertus militaires, n'avait pas l'esprit assez fin pour employer les procédés subtils et les méthodes exquises de Greatauk. Il pensait, comme le général Panther, qu'il fallait des preuves tangibles contre Pyrot, qu'on n'en aurait jamais trop, qu'on n'en aurait jamais assez. Il exprima ces sentiments à son chef d'état-major, qui n'était que trop enclin à les partager.

—Panther, lui dit-il, nous touchons au moment où il nous va falloir des preuves abondantes et surabondantes.

—Il suffit, mon général, répondit Panther; je vais compléter mes dossiers.

Six mois plus tard, les preuves contre Pyrot remplissaient deux étages du ministère de la guerre. Le plancher s'écroula sous le poids des dossiers et les preuves éboulées écrasèrent sous leur avalanche deux chefs de service, quatorze chefs de bureau et soixante expéditionnaires, qui travaillaient, au rez-de-chaussée, à modifier les guêtres des chasseurs. Il fallut étayer les murs du vaste édifice. Les passants voyaient avec stupeur d'énormes poutres, de monstrueux étançons, qui, dressés obliquement contre la fière façade, maintenant disloquée et branlante, obstruaient la rue, arrêtaient la circulation des voitures et des piétons et offraient aux autobus un obstacle contre lequel ils se brisaient avec leurs voyageurs.

Les juges qui avaient condamné Pyrot n'étaient pas proprement des juges, mais des militaires. Les juges qui avaient condamné Colomban étaient des juges, mais de petits juges, vêtus d'une souquenille noire comme des balayeurs de sacristie, des pauvres diables de juges, des judicaillons faméliques. Au-dessus d'eux siégeaient de grands juges qui portaient sur leur robe rouge la simarre d'hermine. Ceux-là, renommés pour leur science et leur doctrine, composaient une cour dont le nom terrible exprimait la puissance. On la nommait Cour de cassation pour faire entendre qu'elle était le marteau suspendu sur les jugements et les arrêts de toutes les autres juridictions.

Or, un de ces grands juges rouges de la cour suprême, nommé Chaussepied, menait alors, dans un faubourg d'Alca, une vie modeste et tranquille. Son âme était pure, son coeur honnête, son esprit juste. Quand il avait fini d'étudier ses dossiers, il jouait du violon et cultivait des jacinthes. Il dînait le dimanche chez ses voisines, les demoiselles Helbivore. Sa vieillesse était souriante et robuste et ses amis vantaient l'aménité de son caractère.

Depuis quelques mois pourtant il se montrait irritable et chagrin et, s'il ouvrait un journal, sa face rose et pleine se tourmentait de plis douloureux et s'assombrissait des pourpres de la colère. Pyrot en était la cause. Le conseiller Chaussepied ne pouvait comprendre qu'un officier eût commis une action si noire, que de livrer quatre-vingt mille bottes de foin militaire à une nation voisine et ennemie; et il concevait encore moins que le scélérat eût trouvé des défenseurs officieux en Pingouinie. La pensée qu'il existait dans sa patrie un Pyrot, un colonel Hastaing, un Colomban, un Kerdanic, un Phoenix, lui gâtait ses jacinthes, son violon, le ciel et la terre, toute la nature et ses dîners chez les demoiselles Helbivore.

Or, le procès Pyrot étant porté par le garde des sceaux devant la cour suprême, ce fut le conseiller Chaussepied à qui il échut de l'examiner et d'en découvrir les vices, au cas où il en existât. Bien qu'intègre et probe autant qu'on peut l'être et formé par une longue habitude à exercer sa magistrature sans haine ni faveur, il s'attendait à trouver dans les documents qui lui seraient soumis les preuves d'une culpabilité certaine et d'une perversité tangible. Après de longues difficultés et les refus réitérés du général van Julep, le conseiller Chaussepied obtint communication des dossiers. Cotés et paraphés, ils se trouvèrent au nombre de quatorze millions six cent vingt six mille trois cent douze. En les étudiant, le juge fut d'abord surpris puis étonné, puis stupéfait, émerveillé, et, si j'ose dire, miraculé. Il trouvait dans les dossiers des prospectus de magasins de nouveautés, des journaux, des gravures de modes, des sacs d'épicier, de vieilles correspondances commerciales, des cahiers d'écoliers, des toiles d'emballage, du papier de verre pour frotter les parquets, des cartes à jouer, des épures, six mille exemplaires de la Clef des songes, mais pas un seul document où il fût question de Pyrot.