LE DRAGON D'ALCA (SUITE ET FIN)
Le peuple des Pingouins, convoqué par le vieillard Maël, passa la nuit sur le rivage des Ombres, à la limite que le saint homme avait tracée, afin qu'aucun entre les Pingouins ne fût empoisonné par le souffle du monstre.
Les voiles de la nuit couvraient encore la terre, lorsque, précédé d'un mugissement rauque, le dragon montra sur les rochers du rivage sa forme indistincte et portenteuse. Il rampait comme un serpent et son corps tortueux semblait long de quinze pieds. À sa vue, la foule recule d'épouvante. Mais bientôt tous les regards se tournent vers la vierge Orberose, qui, dans les premières lueurs de l'aube, s'avance vêtue de blanc sur la bruyère rose. D'un pas intrépide et modeste elle marche vers la bête qui, poussant des hurlements affreux, ouvre une gueule enflammée. Un immense cri de terreur et de pitié s'élève du milieu des Pingouins. Mais la vierge, déliant sa ceinture de lin, la passe au cou du dragon, qu'elle mène en laisse, comme un chien fidèle, aux acclamations des spectateurs.
Elle a déjà parcouru un long espace de la lande, lorsque apparaît Kraken armé d'une épée étincelante. Le peuple, qui le croyait mort, jette des cris de surprise et de joie. Le héros s'élance sur la bête, la retourne, et de son épée, lui ouvre le ventre dont sortent, en chemise, les cheveux bouclés et les mains jointes, le petit Elo et les cinq autres enfants que le monstre avait dévorés.
Aussitôt, ils se jettent aux genoux de la vierge Orberose qui les prend dans ses bras et leur dit à l'oreille:
—Vous irez par les villages et vous direz: «Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise de son ventre.» Les habitants vous donneront en abondance tout ce que vous pourrez souhaiter. Mais si vous parlez autrement, vous n'aurez que des nasardes et des fessées. Allez!
Plusieurs Pingouins, voyant le dragon éventré, se précipitaient pour le mettre en lambeaux, les uns par un sentiment de fureur et de vengeance, les autres afin de s'emparer de la pierre magique, nommée dracontite, engendrée dans sa tête; les mères des enfants ressuscités couraient embrasser leurs chers petits. Mais le saint homme Maël les retint, leur représentant qu'ils n'étaient pas assez saints, les uns et les autres, pour s'approcher du dragon sans mourir.
Et bientôt le petit Elo et les cinq autres enfants vinrent vers le peuple et dirent:
—Nous sommes les pauvres petits enfants que le dragon a dévorés et nous sommes sortis en chemise de son ventre.
Et tous ceux qui les entendaient disaient en les baisant:
—Enfants bénis, nous vous donnerons en abondance tout ce que vous pourrez souhaiter.
Et la foule du peuple se sépara, pleine d'allégresse, en chantant des hymnes et des cantiques.
Pour commémorer ce jour où la Providence délivra le peuple d'un cruel fléau, des processions furent instituées dans lesquelles on promenait le simulacre d'un dragon enchaîné.
Kraken leva le tribut et devint le plus riche et le plus puissant des Pingouins. En signe de sa victoire, afin d'inspirer une terreur salutaire, il portait sur sa tête une crête de dragon et il avait coutume de dire au peuple:
—Maintenant que le monstre est mort, c'est moi le dragon.
Orberose noua longtemps ses généreux bras au cou des bouviers et des pâtres qu'elle égalait aux dieux. Et quand elle ne fut plus belle, elle se consacra au Seigneur.
Objet de la vénération publique, elle fut admise, après sa mort, dans le canon des saints et devint la céleste patronne de la Pingouinie.
Kraken laissa un fils qui porta comme son père la crête du dragon et fut, pour cette raison, surnommé Draco. Il fonda la première dynastie royale des Pingouins.