LE PRINCE CRUCHO
Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui l'honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l'école, par la petite porte, déguisé en marchand de boeufs et prit passage sur le Saint-Maël.
Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C'est sur cette terre hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le pain amer de l'exil.
Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le prince arrêta sa machine.
—C'est vous, Agaric? Montez donc! Nous sommes déjà trois; mais on se serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.
Le pieux Agaric monta.
—Quelles nouvelles, mon vieux père? demanda le jeune prince.
—De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler?
—Vous le pouvez. Je n'ai rien de caché pour ces deux demoiselles.
—Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son appel.
Agaric dépeignit l'état des esprits et exposa le plan d'un vaste complot.
—À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles. Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons préparé.
Le prince répondit simplement:
—J'entrerai dans Alca sur un cheval vert.
Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu'il eût, contrairement à ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime hauteur d'âme le jeune prince d'être fidèle à ses devoirs royaux.
—Monseigneur, s'écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez un jour que vous avez été tiré de l'exil, rendu à vos peuples, rétabli sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand!
Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l'embrasser; mais il ne put l'atteindre qu'à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant on était serré dans cette voiture historique.
—Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût témoin de cette étreinte.
—Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric.
Cependant l'auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs, écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards, pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.
Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix, sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée:
—Il faudra de l'argent, beaucoup d'argent.
—C'est votre affaire, répondit le prince.
Mais déjà la grille du parc s'ouvrait à l'auto formidable.
Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu'un gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins rouges et blancs de Pingouinie.
Crucho avait reçu une instruction vraiment princière: il excellait dans la locomotion automobile, mais il n'ignorait pas non plus l'histoire. On le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille; et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités singulières remarquées en des femmes célèbres:
—Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril.
Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de Crucho, qui souhaitait d'avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives, impatientes d'entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis héréditaires de son peuple.
Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers offices de la cour, chambellan, sénéchal et pannetier, et autorisèrent le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du prince.
—Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux conseillers.
—Et les trahisons, dit Agaric.
—C'est trop juste, répliqua l'un d'eux, le marquis des Septplaies, qui avait l'expérience des révolutions.
On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour en faire des cocardes; elle en cousit de sa main un morceau sur la poitrine du moine, qui versa des larmes d'attendrissement et de reconnaissance.
M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d'un cheval vert.