LE SALON DE MADAME CLARENCE

Madame Clarence, veuve d'un haut fonctionnaire de la république, aimait à recevoir: elle réunissait tous les jeudis des amis de condition modeste et qui se plaisaient à la conversation. Les dames qui fréquentaient chez elle, très diverses d'âge et d'état, manquaient toutes d'argent et avaient toutes beaucoup souffert. Il s'y trouvait une duchesse qui avait l'air d'une tireuse de cartes et une tireuse de cartes qui avait l'air d'une duchesse. Madame Clarence, assez belle pour garder de vieilles liaisons, ne l'était plus assez pour en faire de nouvelles et jouissait d'une paisible considération. Elle avait une fille très jolie et sans dot, qui faisait peur aux invités; car les Pingouins craignaient comme le feu les demoiselles pauvres. Éveline Clarence s'apercevait de leur réserve, en pénétrait la cause et leur servait le thé d'un air de mépris. Elle se montrait peu, d'ailleurs, aux réceptions, ne causait qu'avec les dames ou les très jeunes gens; sa présence abrégée et discrète ne gênait pas les causeurs qui pensaient ou qu'étant une jeune fille elle ne comprenait pas, ou qu'ayant vingt-cinq ans elle pouvait tout entendre.

Un jeudi donc, dans le salon de madame Clarence, on parlait de l'amour; les dames en parlaient avec fierté, délicatesse et mystère; les hommes avec indiscrétion et fatuité; chacun s'intéressait à la conversation pour ce qu'il y disait. Il s'y dépensa beaucoup d'esprit; on lança de brillantes apostrophes et de vives réparties. Mais quand le professeur Haddock se mit à discourir, il assomma tout le morde.

—Il en est de nos idées sur l'amour comme sur le reste, dit-il; elles reposent sur des habitudes antérieures dont le souvenir même est effacé. En matière de morale, les prescriptions qui ont perdu leur raison d'être, les obligations les plus inutiles, les contraintes les plus nuisibles, les plus cruelles, sont, à cause de leur antiquité profonde et du mystère de leur origine, les moins contestées et les moins contestables, les moins examinées, les plus vénérées, les plus respectées et celles qu'on ne peut transgresser sans encourir les blâmes les plus sévères. Toute la morale relative aux relations des sexes est fondée sur ce principe que la femme une fois acquise appartient à l'homme, qu'elle est son bien comme son cheval et ses armes. Et cela ayant cessé d'être vrai, il en résulte des absurdités, telles que le mariage ou contrat de vente d'une femme à un homme, avec clauses restrictives du droit de propriété, introduites par suite de l'affaiblissement graduel du possesseur.

»L'obligation imposée à une fille d'apporter sa virginité à son époux vient des temps où les filles étaient épousées dès qu'elles étaient nubiles; il est ridicule qu'une fille qui se marie à vingt-cinq ou trente ans soit soumise à cette obligation. Vous direz que c'est un présent dont son mari, si elle en rencontre enfin un, sera flatté; mais nous voyons à chaque instant des hommes rechercher des femmes mariées et se montrer bien contents de les prendre comme ils les trouvent.

»Encore aujourd'hui le devoir des filles est déterminé, dans la morale religieuse, par cette vieille croyance que Dieu, le plus puissant des chefs de guerre, est polygame, qu'il se réserve tous les pucelages, et qu'on ne peut en prendre que ce qu'il en a laissé. Cette croyance, dont les traces subsistent dans plusieurs métaphores du langage mystique, est aujourd'hui perdue chez la plupart des peuples civilisés; pourtant elle domine encore l'éducation des filles, non seulement chez nos croyants, mais encore chez nos libres penseurs qui, le plus souvent, ne pensent pas librement pour la raison qu'ils ne pensent pas du tout.

»Sage veut dire savant. On dit qu'une fille est sage quand elle ne sait rien. On cultive son ignorance. En dépit de tous les soins, les plus sages savent, puisqu'on ne peut leur cacher ni leur propre nature, ni leurs propres états, ni leurs propres sensations. Mais elles savent mal, elles savent de travers. C'est tout ce qu'on obtient par une culture attentive….

—Monsieur, dit brusquement d'un air sombre Joseph Boutourlé, trésorier- payeur général d'Alca, croyez-le bien: il y a des filles innocentes, parfaitement innocentes, et c'est un grand malheur. J'en ai connu trois; elles se marièrent: ce fut affreux. L'une, quand son mari s'approcha d'elle, sauta du lit, épouvantée et cria par la fenêtre: «Au secours; monsieur est devenu fou!» Une autre fut trouvée, le matin de ses noces, en chemise, sur l'armoire à glace et refusant de descendre. La troisième eut la même surprise, mais elle souffrit tout sans se plaindre. Seulement, quelques semaines après son mariage, elle murmura à l'oreille de sa mère: «Il se passe entre mon mari et moi des choses inouies, des choses qu'on ne peut pas s'imaginer, des choses dont je n'oserais pas parler même à toi.» Pour ne pas perdre son âme, elle les révéla à son confesseur et c'est de lui qu'elle apprit, peut-être avec un peu de déception, que ces choses n'étaient pas extraordinaires.

—J'ai remarqué, reprit le professeur Haddock, que les Européens en général et les Pingouins en particulier, avant les sports et l'auto, ne s'occupaient de rien autant que de l'amour. C'était donner bien de l'importance à ce qui en a peu.

—Alors, monsieur, s'écria madame Crémeur suffoquée, quand une femme s'est donnée tout entière, vous trouvez que c'est sans importance?

—Non, madame, cela peut avoir son importance, répondit le professeur Haddock, encore faudrait-il voir si, en se donnant, elle offre un verger délicieux ou un carré de chardons et de pissenlits. Et puis, n'abuse-t- on pas un peu de ce mot donner? Dans l'amour, une femme se prête plutôt qu'elle ne se donne. Voyez la belle madame Pensée….

—C'est ma mère! dit un grand jeune homme blond.

—Je la respecte infiniment, monsieur, répliqua le professeur Haddock; ne craignez pas que je tienne sur elle un seul propos le moins du monde offensant. Mais permettez-moi de vous dire que, en général, l'opinion des fils sur leurs mères est insoutenable: ils ne songent pas assez qu'une mère n'est mère que parce qu'elle aima et qu'elle peut aimer encore. C'est pourtant ainsi, et il serait déplorable qu'il en fût autrement. J'ai remarqué que les filles, au contraire, ne se trompent pas sur la faculté d'aimer de leurs mères ni sur l'emploi qu'elles en font: elles sont des rivales: elles en ont le coup d'oeil.

L'insupportable professeur parla longtemps encore, ajoutant les inconvenances aux maladresses, les impertinences aux incivilités, accumulant les incongruités, méprisant ce qui est respectable, respectant ce qui est méprisable; mais personne ne l'écoutait.

Pendant ce temps, dans sa chambre d'une simplicité sans grâce, dans sa chambre triste de n'être pas aimée, et qui, comme toutes les chambres de jeunes filles, avait la froideur d'un lieu d'attente, Éveline Clarence compulsait des annuaires de clubs et des prospectus d'oeuvres, pour y acquérir la connaissance de la société. Certaine que sa mère, confinée dans un monde intellectuel et pauvre, ne saurait ni la mettre en valeur ni la produire, elle se décidait à rechercher elle-même le milieu favorable à son établissement, tout à la fois obstinée et calme, sans rêves, sans illusions, ne voyant dans le mariage qu'une entrée de jeu et un permis de circulation et gardant la conscience la plus lucide des hasards, des difficultés et des chances de son entreprise. Elle possédait des moyens de plaire et une froideur qui les lui laissait tous. Sa faiblesse était de ne pouvoir regarder sans éblouissement tout ce qui avait l'air aristocratique.

Quand elle se retrouva seule avec sa mère:

—Maman, nous irons demain à la retraite du père Douillard.